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Maupassant à lire, à écouter, à discuter...

22 août 2008

Sur l'eau

J'avais loué, l'été dernier, une petite maison de campagne au bord de la Seine, à plusieurs lieues de Paris, et j'allais y coucher tous les soirs. Je fis, au bout de quelques jours, la connaissance d'un de mes voisins, un homme de trente à quarante ans, qui était bien le type le plus curieux que j'eusse jamais vu. C'était un vieux canotier, mais un canotier enragé, toujours près de l'eau, toujours sur l'eau, toujours dans l'eau. Il devait être né dans un canot, et il mourra bien certainement dans le canotage final.
    Un soir que nous nous promenions au bord de la Seine, je lui demandai de me raconter quelques anecdotes de sa vie nautique. Voilà immédiatement mon bonhomme qui s'anime, se transfigure, devient éloquent, presque poète. Il avait dans le coeur une grande passion, une passion dévorante, irrésistible : la rivière.

    Ah ! me dit-il, combien j'ai de souvenirs sur cette rivière que vous voyez couler là près de nous ! Vous autres, habitants des rues, vous ne savez pas ce qu'est la rivière. Mais écoutez un pêcheur prononcer ce mot. Pour lui, c'est la chose mystérieuse, profonde, inconnue, le pays des mirages et des fantasmagories, où l'on voit, la nuit, des choses qui ne sont pas, où l'on entend des bruits que l'on ne connaît point, où l'on tremble sans savoir pourquoi, comme en traversant un cimetière : et c'est en effet le plus sinistre des cimetières, celui où l'on n'a point de tombeau.
    La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l'ombre, quand il n'y a pas de lune, la rivière est illimitée. Un marin n'éprouve point la même chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante c'est vrai, mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer ; tandis que la rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l'eau qui coule est plus effrayant pour moi que les hautes vagues de l'Océan.
    Des rêveurs prétendent que la mer cache dans son sein d'immenses pays bleuâtres, où les noyés roulent parmi les grands poissons, au milieu d'étranges forêts et dans des grottes de cristal. La rivière n'a que des profondeurs noires où l'on pourrit dans la vase. Elle est belle pourtant quand elle brille au soleil levant et qu'elle clapote doucement entre ses berges couvertes de roseaux qui murmurent.
    Le poète a dit en parlant de l'Océan :

Ô flots, que vous savez de lugubres histoires !
Flots profonds, redoutés des mères à genoux,
Vous vous les racontez en montant les marées
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez, le soir, quand vous venez vers nous.

    Eh bien, je crois que les histoires chuchotées par les roseaux minces avec leurs petites voix si douces doivent être encore plus sinistres que les drames lugubres racontés par les hurlements des vagues.
    Mais puisque vous me demandez quelques-uns de mes souvenirs, je vais vous dire une singulière aventure qui m'est arrivée ici, il y a une dizaine d'années.
    J'habitais, comme aujourd'hui, la maison de la mère Lafon, et un de mes meilleurs camarades, Louis Bernet, qui a maintenant renoncé au canotage, à ses pompes et à son débraillé pour entrer au Conseil d'État, était installé au village de C..., deux lieues plus bas. Nous dînions tous les jours ensemble, tantôt chez lui, tantôt chez moi.
    Un soir, comme je revenais tout seul et assez fatigué, traînant péniblement mon gros bateau, un océan de douze pieds, dont je me servais toujours la nuit, je m'arrêtai quelques secondes pour reprendre haleine auprès de la pointe des roseaux, là-bas, deux cents mètres environ avant le pont du chemin de fer. Il faisait un temps magnifique ; la lune resplendissait, le fleuve brillait, l'air était calme et doux. Cette tranquillité me tenta ; je me dis qu'il ferait bien bon fumer une pipe en cet endroit. L'action suivit la pensée ; je saisis mon ancre et la jetai dans la rivière.
    Le canot, qui redescendait avec le courant, fila sa chaîne jusqu'au bout, puis s'arrêta ; et je m'assis à l'arrière sur ma peau de mouton, aussi commodément qu'il me fut possible. On n'entendait rien, rien : parfois seulement, je croyais saisir un petit clapotement presque insensible de l'eau contre la rive, et j'apercevais des groupes de roseaux plus élevés qui prenaient des figures surprenantes et semblaient par moments s'agiter.
    Le fleuve était parfaitement tranquille, mais je me sentis ému par le silence extraordinaire qui m'entourait. Toutes les bêtes, grenouilles et crapauds, ces chanteurs nocturnes des marécages, se taisaient. Soudain, à ma droite, contre moi, une grenouille coassa. Je tressaillis : elle se tut ; je n'entendis plus rien, et je résolus de fumer un peu pour me distraire. Cependant, quoique je fusse un culotteur de pipes renommé, je ne pus pas ; dès la seconde bouffée, le coeur me tourna et je cessai. Je me mis à chantonner ; le son de ma voix m'était pénible ; alors, je m'étendis au fond du bateau et je regardai le ciel. Pendant quelque temps, je demeurai tranquille, mais bientôt les légers mouvements de la barque m'inquiétèrent. Il me sembla qu'elle faisait des embardées gigantesques, touchant tour à tour les deux berges du fleuve ; puis je crus qu'un être ou qu'une force invisible l'attirait doucement au fond de l'eau et la soulevait ensuite pour la laisser retomber. J'étais ballotté comme au milieu d'une tempête ; j'entendis des bruits autour de moi ; je me dressai d'un bond : l'eau brillait, tout était calme.
    Je compris que j'avais les nerfs un peu ébranlés et je résolus de m'en aller. Je tirai sur ma chaîne ; le canot se mit en mouvement, puis je sentis une résistance, je tirai plus fort, l'ancre ne vint pas ; elle avait accroché quelque chose au fond de l'eau et je ne pouvais la soulever ; je recommençai à tirer, mais inutilement. Alors, avec mes avirons, je fis tourner mon bateau et je le portai en amont pour changer la position de l'ancre. Ce fut en vain, elle tenait toujours ; je fus pris de colère et je secouai la chaîne rageusement. Rien ne remua. Je m'assis découragé et je me mis à réfléchir sur ma position. Je ne pouvais songer à casser cette chaîne ni à la séparer de l'embarcation, car elle était énorme et rivée à l'avant dans un morceau de bois plus gros que mon bras ; mais comme le temps demeurait fort beau, je pensai que je ne tarderais point, sans doute, à rencontrer quelque pêcheur qui viendrait à mon secours. Ma mésaventure m'avait calmé ; je m'assis et je pus enfin fumer ma pipe. Je possédais une bouteille de rhum, j'en bus deux ou trois verres, et ma situation me fit rire. Il faisait très chaud, de sorte qu'à la rigueur je pouvais, sans grand mal, passer la nuit à la belle étoile.
    Soudain, un petit coup sonna contre mon bordage. Je fis un soubresaut, et une sueur froide me glaça des pieds à la tête. Ce bruit venait sans doute de quelque bout de bois entraîné par le courant, mais cela avait suffi et je me sentis envahi de nouveau par une étrange agitation nerveuse. Je saisis ma chaîne et je me raidis dans un effort désespéré. L'ancre tint bon. Je me rassis épuisé.
    Cependant, la rivière s'était peu à peu couverte d'un brouillard blanc très épais qui rampait sur l'eau fort bas, de sorte que, en me dressant debout, je ne voyais plus le fleuve, ni mes pieds, ni mon bateau, mais j'apercevais seulement les pointes des roseaux, puis, plus loin, la plaine toute pâle de la lumière de la lune, avec de grandes taches noires qui montaient dans le ciel, formées par des groupes de peupliers d'Italie. J'étais comme enseveli jusqu'à la ceinture dans une nappe de coton d'une blancheur singulière, et il me venait des imaginations fantastiques. Je me figurais qu'on essayait de monter dans ma barque que je ne pouvais plus distinguer, et que la rivière, cachée par ce brouillard opaque, devait être pleine d'être étranges qui nageaient autour de moi. J'éprouvais un malaise horrible, j'avais les tempes serrées, mon coeur battait à m'étouffer ; et, perdant la tête, je pensai à me sauver à la nage ; puis aussitôt cette idée me fit frissonner d'épouvante. Je me vis, perdu, allant à l'aventure dans cette brume épaisse, me débattant au milieu des herbes et des roseaux que je ne pourrais éviter, râlant de peur, ne voyant pas la berge, ne retrouvant plus mon bateau, et il me semblait que je me sentirais tiré par les pieds tout au fond de cette eau noire.
    En effet, comme il m'eût fallu remonter le courant au moins pendant cinq cents mètres avant de trouver un point libre d'herbes et de joncs où je pusse prendre pied, il y avait pour moi neuf chances sur dix de ne pouvoir me diriger dans ce brouillard et de me noyer, quelque bon nageur que je fusse.
    J'essayai de me raisonner. Je me sentais la volonté bien ferme de ne point avoir peur, mais il y avait en moi autre chose que ma volonté, et cette autre chose avait peur. Je me demandai ce que je pouvais redouter ; mon moi brave railla mon moi poltron, et jamais aussi bien que ce jour-là je ne saisis l'opposition des deux êtres qui sont en nous, l'un voulant, l'autre résistant, et chacun l'emportant tour à tour.
    Cet effroi bête et inexplicable grandissait toujours et devenait de la terreur. Je demeurais immobile, les yeux ouverts, l'oreille tendue et attendant. Quoi ? Je n'en savais rien, mais ce devait être terrible. Je crois que si un poisson se fût avisé de sauter hors de l'eau, comme cela arrive souvent, il n'en aurait pas fallu davantage pour me faire tomber raide, sans connaissance.
    Cependant, par un effort violent, je finis par ressaisir à peu près ma raison qui m'échappait. Je pris de nouveau ma bouteille de rhum et je bus à grands traits. Alors une idée me vint et je me mis à crier de toutes mes forces en me tournant successivement vers les quatre points de l'horizon. Lorsque mon gosier fut absolument paralysé, j'écoutai. - Un chien hurlait, très loin.
    Je bus encore et je m'étendis tout de mon long au fond du bateau. Je restai ainsi peut-être une heure, peut-être deux, sans dormir, les yeux ouverts, avec des cauchemars autour de moi. Je n'osais pas me lever et pourtant je le désirais violemment ; je remettais de minute en minute. Je me disais : " Allons, debout ! " et j'avais peur de faire un mouvement. A la fin, je me soulevai avec des précautions infinies, comme si ma vie eût dépendu du moindre bruit que j'aurais fait, et je regardai par-dessus le bord.
    Je fus ébloui par le plus merveilleux, le plus étonnant spectacle qu'il soit possible de voir. C'était une de ces fantasmagories du pays des fées, une de ces visions racontées par les voyageurs qui reviennent de très loin et que nous écoutons sans les croire.
    Le brouillard qui, deux heures auparavant, flottait sur l'eau, s'était peu à peu retiré et ramassé sur les rives. Laissant le fleuve absolument libre, il avait formé sur chaque berge une colline ininterrompue, haute de six ou sept mètres, qui brillait sous la lune avec l'éclat superbe des neiges. De sorte qu'on ne voyait rien autre chose que cette rivière lamée de feu entre ces deux montagnes blanches ; et là-haut, sur ma tête, s'étalait, pleine et large, une grande lune illuminante au milieu d'un ciel bleuâtre et laiteux.
    Toutes les bêtes de l'eau s'étaient réveillées ; les grenouilles coassaient furieusement, tandis que, d'instant en instant, tantôt à droite, tantôt à gauche, j'entendais cette note courte, monotone et triste, que jette aux étoiles la voix cuivrée des crapauds. Chose étrange, je n'avais plus peur ; j'étais au milieu d'un paysage tellement extraordinaire que les singularités les plus fortes n'eussent pu m'étonner.
    Combien de temps cela dura-t-il, je n'en sais rien, car j'avais fini par m'assoupir. Quand je rouvris les yeux, la lune était couchée, le ciel plein de nuages. L'eau clapotait lugubrement, le vent soufflait, il faisait froid, l'obscurité était profonde.
    Je bus ce qui me restait de rhum, puis j'écoutai en grelottant le froissement des roseaux et le bruit sinistre de la rivière. Je cherchai à voir, mais je ne pus distinguer mon bateau, ni mes mains elles-mêmes, que j'approchais de mes yeux.
    Peu à peu, cependant, l'épaisseur du noir diminua. Soudain je crus sentir qu'une ombre glissait tout près de moi ; je poussai un cri, une voix répondit ; c'était un pêcheur. Je l'appelai, il s'approcha et je lui racontai ma mésaventure. Il mit alors son bateau bord à bord avec le mien, et tous les deux nous tirâmes sur la chaîne. L'ancre ne remua pas. Le jour venait, sombre, gris, pluvieux, glacial, une de ces journées qui vous apportent des tristesses et des malheurs. J'aperçus une autre barque, nous la hélâmes. L'homme qui la montait unit ses efforts aux nôtres ; alors, peu à peu, l'ancre céda. Elle montait, mais doucement, doucement, et chargée d'un poids considérable. Enfin nous aperçûmes une masse noire, et nous la tirâmes à mon bord :
    C'était le cadavre d'une vieille femme qui avait une grosse pierre au cou.

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Le vieux

Un tiède soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les grands hêtres des fossés. Sous le gazon tondu par les vaches, la terre, imprégnée de pluie récente, était moite, enfonçait sous les pieds avec un bruit d'eau; et les pommiers chargés de pommes semaient leurs fruits d'un vert pâle, dans le vert foncé de l'herbage.
    Quatre jeunes génisses paissaient, attachées en ligne, meuglaient par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement coloré sur le fumier, devant l'étable, et grattaient, remuaient, caquetaient, tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers pour leurs poules qu'ils appelaient d'un gloussement vif.
    La barrière de bois s'ouvrit; un homme entra, âgé de quarante ans peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tordu, marchant à grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots plein de paille. Ses bras longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d'un énorme poirier, à côté d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue, puis se mit à japper en signe de joie. L'homme cria:
    - A bas, Finot !
    Le chien se tut.
    Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe grise, trop courte, tombait jusqu'à la moitié des jambes, cachées en des bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux collés au crâne, et sa figure brune, maigre, laide, édentée, montrait cette physionomie sauvage et brute qu'ont souvent les faces des paysans.
    L'homme demanda:
    - Comment qu'y va?
    La femme répondit:
    - M'sieu le curé dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la nuit.
    Ils entrèrent tous deux dans la maison.
    Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre, basse, noire, à peine éclairée par un carreau, devant lequel tombait une loque d'indiennenormande.
    Les grosses poutres du plafond, brunies par le temps, noires et enfumées, traversaient la pièce de part en part, portant le mince plancher du grenier, où couraient, jour et nuit, des troupeaux de rats.
    Le sol de terre, bossué, humide, semblait gras, et, dans le fond de l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de la couche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de la paysanne.
    L'homme et la femme s'approchaient et regardèrent le moribond, de leur oeil placide et résigné.
    Le gendre placide
    - C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement à la nuit.
    La fermière reprit:
    - C'est d'puis midi qu'i gargotte comme ,ca.
    Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage couleur de terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entrouverte laissait passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se soulevait sur sa poitrine à chaque aspiration.
    Le gendre, après un long silence, prononça:
    - Y a qu'à le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout
    d' même c'est dérangeant pour les cossards, vul' temps qu'est bon, qu'il fautrepiquer d'main.
    Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques instants, puis déclara:
    - Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi;
    t'auras ben d'main pour les cossards.
    Le paysan méditait; il dit:
    - Oui, mais demain qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j' nai ben pour cinq ou six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le monde.
    La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça:
    - I n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la tournée anuit et faire tout l' côté de Tourville. Tu peux ben dire qu'il a passé, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la relevée.
    L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les conséquences et les avantages de l'idée. Enfin il déclara :.
    - Tout d' même, j'y vas.
    Il allait sortir; il revint et, après une hésitation:
    - Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes à cuire, et pis tu feras quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront à l'imunation, vu qu'i faudra se réconforter T'allumeras le four avec la bourrée qu'est sous l' hangar au pressoir. Elle est sèque.
    Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine ouvrit le buffet, prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche, recueillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la tablette, et se les jeta dans la bouche pour ne n'en perdre. Puis il enleva avec la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d'un pot de terre brune, I'étendit sur son pain, qu'il se mit à manger lentement, comme il faisait tout.
    Et il traversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait à japper, sortit sur le chemin qui longeait son fossé, et s'éloigna dans la direction de Tourville.
    Restée seule, la femme se mit à la besogne. Elle découvrit la huche à la farine, et prépara la pâte aux douillons. Elle la pétrissait longuement, la tournant et la retournant, la maniant, I'écrasant, la broyant. Puis elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle laissa sur le coin de la table.
    Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les mûrs, et les entassait dans son tablier.
    Une voix l'appela du chemin:
    - Ohé, Madame Chicot!
    Elle se retourna. C'était un voisin, maître Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis les jambes pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et répondit:
    - Qué qu'y a pour vot' service, maît' Osime?
    - Et le pé, où qui n'en est?
    Elle cria:
    - Il est quasiment passé. C'est samedi l'imunation, à sept heures, vu les cossards qui pressent.
    Le voisin répliqua:
    - Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien.
    Elle répondit à sa politesse:
    - Merci, et vous d' même.
    Puis elle se remit à cueillir ses pommes.
    Aussitôt qu'elle fut rentrée, elle alla voir son père, s'attendant à le trouver mort. Mais dès la porte elle distingua son râle bruyant et monotone, et jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de temps, elle commença à préparer les douillons.
    Elle enveloppait les fruits un à un, dans une mince feuille de pâte, puis les alignait au bord de la table.
    Quand elle eut fait quarante-huit boules, rangées par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa à préparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire cuire les pommes de terre; car elle avait réfléchi qu'il était inutile d'allumer le four, ce jour-là même, ayant encore le lendemain tout entier pour terminer les préparatifs.
    Son homme rentra vers cinq heures. Dès qu'il eut franchi le seuil, il demanda:
    - C'est-il fini?
    - Point encore: ça gargouille toujours.
    Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans le même état. Son souffle rauque, régulier comme un mouvement d'horloge, ne s'était ni accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine.
    Son gendre le regarda, puis il dit:
    - I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle.
    Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper. Quand ils eurent avalé leur soupe, ils mangèrent encore une tartine de beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre de l'agonisant.
    La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena devant le visage de son père. S'il n'avait pas respiré, on l'aurait cru mort assurément.
    Le lit des deux paysans était caché à l'autre bout de la chambre, dans une espèce d'enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot, éteignirent la lumière, fermèrent les yeux; et bientôt deux ronflements inégaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu, accompagnèrent le râle interrompu du mourant.
    Les rats couraient dans le grenier.
    Le mari s'éveilla dès les premières pâleurs du jour.
    Son beau-père vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de la résistance du vieux.
    - Dis donc, Phémie, i n' veut point finir. Qué qu' tu f'rais té?
    Il la savait de bon conseil.
    Elle répondit:
    - I n' passera point l' jour, pour sûr. N'y a point n'à craindre. Pour lors que l' maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de même demain, vu qu'on l'a fait pour maître Renard le pé, qu'a trépassé juste aux semences.
    Il fut convaincu par l'évidence du raisonnement; et il partit aux champs
    Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de la ferme.
    A midi, le vieux n'était point mort. Les gens de journée loués pour le repiquage des cossards vinrent en groupe considérer l'ancien qui tardait à s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.
    A six heures, quand on rentra, le père respirait encore. Son gendre à la fin, s'effraya.
    - Qué qu' tu f'rais, à c'te heure, té, Phémie?
    Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il promit qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le lendemain.
    L'officier de santé, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour obliger maître Chicot, à antidater le certificat de décès. L'homme et la femme rentrèrent tranquilles.
    Ils se couchèrent et s'endormirent comme la veille mêlant leurs souffles sonores au souffle plus faible du vieux.
    Quand ils s'éveillèrent, il n'était point mort.
    Alors, ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du père, le considérant avec méfiance, comme s'il avait voulu leur jouer un vilain tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient surtout du temps qu'il leur faisait perdre.
    Le gendre demanda:
    - Qué que j'allons faire?
    Elle n'en savait rien; elle répondit:
    - C'est-i contrariant, tout d' même !
    On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient arriver sur l'heure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la chose.
    Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent.
    Les femmes en noir, la tête couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les hommes, gênés dans leur veste de drap, s'avançaient plus délibérément, deux par deux, en devisant des affaires.
    Maître Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant, et tous deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe, se mirent à pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient leur embarras, offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient voulaient prouver que tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre.
    Ils allaient de l'un à l'autre:
    - Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait duré comme ça!
    Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent une cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout. Quelques-uns voulurent s'en aller. Maître Chicot les retint.
    - J'allons casser une croûte tout d' même. J'avions fait des douillons; faut bien en profiter.
    Les visages s'éclairèrent à cette pensée. On se mit à causer à voix basse. La cour peu à peu s'emplissait; les premiers venus disaient la nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, I'idée de douillons égayant tout le monde.
    Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprès du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moins avides de ce spectacle, jetaientun coup d'oeil de la fenêtre qu'on avait ouverte .
    Mme Chicot expliquait l'agonie:
    - V'là deux jours qu'il est comme ça, ni plus ni moins, ni plus haut ni plus bas. Dirait- on point une pompe qu'a pu d'iau?
    Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa à la collation, mais comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la table devant la porte.
    Les quatre douzaines de douillons, dorés, appétissants, tiraient les yeux, disposés dans deux grands plats. Chacun avançait le bras pour prendre le sien, craignant qu'il n'y en eût pas assez. Mais il en resta quatre.
    Maître Chicot, la bouche pleine, prononça:
    - S'i nous véyait, I' pé, ça lui ferait deuil. C'est li qui les aimait d' son vivant.
    Un gros paysan jovial déclara:
    - I n'en mangera pu, à c't' heure. Chacun son tour.
    Cette réflexion, loin d'attrister les invités, sembla les réjouir C'était leur tour, à eux, de manier des boules.
    Mme Chicot, désolée de la dépense, allait sans cesse au cellier chercher du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait maintenant, on parlait fort, on commençait à crier comme on crie dans les repas.
    Tout à coup une vieille paysanne qui était restée près du moribond, retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à elle-même, apparut à la fenêtre et cria d'une voix aiguë:
    - Il a passé ! Il a passé !
    Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir.
    Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se regardaient, baissaient les yeux, mal à leur aise. On n'avait pas fini de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là.
    Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'était fini, ils étaient tranquilles. Ils répétaient:
    - J' savions bien qu' ça n' pouvait point durer. Si seulement il avait pu s' décider c'te nuit, ça n'aurait point fait tout ce dérangement.
    N'importe, c'était fini. On l'enterrerait lundi, voilà tout, et on remangerait des douillons pour l'occasion.Les invités s'en allèrent en causant de la chose contents tout de même d'avoir vu ça et aussi d'avoir cassé une croûte.
    Et quand l'homme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face, elle dit, la figure contractée par l'angoisse:
    - Faudra tout d' même r'cuire quatre douzaines deboules! Si seulement il avait pu s' décider c'te nuit!
    Et le mari, plus résigné, répondit:
    - Ça n' serait pas à refaire tous les jours.

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Malades et médecins

Singulier mystère que le souvenir! On va devant soi, par les rues, sous le premier soleil de mai, et tout à coup, comme si des portes depuis longtemps fermées s'ouvraient dans la mémoire, des choses oubliées vous reviennent. Elles passent, suivies par d'autres, vous font revivre des heures passées, des heures lointaines.
    Pourquoi ces retours brusques vers l'autrefois? Qui sait? Une odeur qui flotte, une sensation si légère qu'on ne l'a point notée, mais qu'un de nos organes reconnaît, un frisson, un même effet de soleil qui frappe l'œil, un bruit peut-être, un rien qui nous effleura en une circonstance ancienne et qu'on retrouve, suffit à nous faire revoir tout à coup un pays, des gens, des événements disparus de notre pensée.
    Pourquoi un souffle d'air chargé d'odeurs, de feuilles sous les marronniers des Champs-Elysées, évoque-t-il soudain une route, une grand'route, le long d'une montagne, en Auvergne?
    A gauche, entre deux sommets, apparaît le cône majestueux et pesant du Puy-de-Dôme. Autour de ce lourd géant, plus loin ou plus près, un peuple de pics se dressent. Beaucoup d'entre eux semblent tronqués qui jadis crachaient de la flamme et de la fumée. Volcans éteints, dont les cratères morts sont devenus des lacs.
    A droite, le chemin domine une plaine infinie peuplée de villages et de villes, riche et boisée, la Limagne. Plus on s'élève, plus on voit loin jusqu'à d'autres sommets, là-bas, les montagnes du Forez. Tout cet horizon démesuré est voilé d'une vapeur laiteuse, douce et claire. Les lointains d'Auvergne ont une grâce infinie dans leur brume transparente.
    La route est bordée de noyers énormes qui la mettent presque toujours à l'abri du soleil. Les pentes des monts sont couvertes de châtaigniers en fleurs dont les grappes, plus pâles que les feuilles, semblent grises dans la verdure sombre.
    De temps en temps, sur une pointe de la montagne apparaît un manoir en ruines. Cette terre fut hérissée de châteaux forts. Tous se ressemblent d'ailleurs.
    Au-dessus d'un vaste bâtiment carré, festonné de créneaux, s'élève une tour. Les murs n'ont pas de fenêtres, rien que des trous presque invisibles. On dirait que ces forteresses ont poussé sur les hauteurs comme des champignons de montagne. Elles sont construites en pierre grise qui n'est autre chose que de la lave.
    Et tout le long des chemins, on rencontre des attelages de vaches traînant des dômes de foin. Les deux bêtes vont d'un pas lent dans les descentes et les montées rapides, tirant ou retenant la charge énorme. Un homme marche devant et règle leurs pas avec une longue baguette dont il les touche par moments. Jamais il ne frappe. Il semble surtout les guider par les mouvements du bâton, à la façon d'un chef d'orchestre. Il a le geste grave qui commande aux bêtes, et il se retourne souvent pour indiquer ses volontés. On ne voit jamais de chevaux, sauf aux diligences ou aux voitures de louage; et la poussière des routes, quand il fait chaud et qu'elle s'envole sous les rafales, porte en elle une odeur sucrée qui rappelle un peu la vanille et qui fait songer aux étables.
    Tout le pays aussi est parfumé par des arbres odorants. La vigne, à peine défleurie, exhale une senteur douce et exquise. Les châtaigniers, les acacias, les tilleuls, les sapins, les foins et les fleurs sauvages des fossés chargent l'air de parfums légers et persistants.

    L'Auvergne est la terre des malades. Tous ses volcans éteints semblent des chaudières fermées où chauffent encore, dans le ventre du sol, des eaux minérales de toute nature. De ces grandes marmites cachées partent des sources chaudes qui contiennent, au dire des médecins intéressés, tous les médicaments propres à toutes les maladies.
    Dans chacune des stations thermales, qui se fondent autour de chaque ruisseau tiède découvert par un paysan, se joue toute une série de scènes admirables. C'est d'abord la vente de la terre par le campagnard, la formation d'une Société au capital, fictif, de quelques millions, le miracle de la construction d'un établissement avec ces fonds d'imagination et avec des pierres véritables, l'installation du premier médecin, portant le titre de médecin inspecteur, l'apparition du premier malade, puis éternelle, la sublime comédie entre ce malade et ce médecin.
    Chaque ville d'eaux pour un observateur est une Californie de comique. Chaque docteur est un type délicieux, depuis le docteur correct, à l'anglaise, en cravate blanche, jusqu'au docteur sceptique, spirituel et malin, qui raconte aux amis ses procédés et ses trucs.
    Entre ces deux modèles, on rencontre le docteur paternel et bon enfant, le docteur scientifique, le docteur brutal, le docteur à femmes, le docteur longs cheveux, le docteur élégant et bien d'autres. Chaque variété de médecins trouve infailliblement sa variété de malades, sa clientèle de naïfs. Et chaque jour, entre eux, dans chaque chambre d'hôtel, recommence l'admirable farce que Molière n'a pas dite tout entière. Oh! s'ils parlaient, ces médecins, quelles notes, quels documents merveilleux ils nous pourraient donner sur l'homme!
    Parfois, cependant, après boire, ils content quelque aventure, une sur mille.
    Un d'eux, plein d'esprit, eut cette idée géniale d'annoncer par les journaux que les eaux de B..., inventées par lui, prolongeaient la vie humaine. Aucun mystère, d'ailleurs, dans leur action. Il l'expliquait scientifiquement par l'action des sels, des minéraux et des gaz sur l'organisme.
    Il avait même écrit là-dessus une longue brochure qui indiquait, en outre, les promenades des environs.
    Mais il fallait des preuves à ces assertions. Il entreprit un petit voyage à la recherche de centenaires.
    Les familles pauvres, en général, ne tenant guère à nourrir les vieux parents inutiles, les lui cédaient six mois par an; et il les installait dans une élégante villa qu'il avait baptisée "Hospice des Centenaires". Tous n'avaient pas cent ans, mais tous en approchaient. C'était là sa réclame, réclame sublime. Guérir n'est rien, mais vivre est tout. Elles ne guérissaient pas, ses eaux, elles faisaient vivre! Qu'importent le foie, les bronches, le larynx, les reins, l'estomac, l'intestin! Il n'importe que de vivre.
    Ce grand homme, un jour qu'il était gai, conta cette aventure.
    Un matin, il fut appelé auprès d'un nouveau voyageur, M. D..., arrivé la veille au soir et qui avait loué un pavillon tout près de la source Souveraine. C'était un petit vieillard de quatre-vingt-six ans, encore vert, sec, bien portant, actif, et qui prenait une peine infinie à dissimuler son âge.
    Il fit asseoir le médecin et l'interrogea tout de suite:
    "Docteur, si je me porte bien, c'est grâce à l'hygiène. Sans être très vieux, je suis déjà d'un certain âge, mais j'évite toutes les maladies, toutes les indispositions, tous les plus légers malaises par l'hygiène. Vous affirmez que le climat de ce pays est très favorable à la santé; je suis tout prêt à le croire, mais avant de me fixer ici, j'en veux les preuves. Je vous prierai donc de venir chez moi une fois pas semaine pour me donner bien exactement les renseignements suivants:
    "Je désire d'abord avoir la liste complète, très complète, de tous les habitants de la station et des environs qui ont passé quatre-vingts ans. Il me faut aussi quelques détails physiques et physiologiques sur eux. Je veux connaître leur profession, leur genre de vie, leurs habitudes. Toutes les fois qu'une de ces personnes mourra, vous voudrez bien me prévenir et m'indiquer la cause précise de sa mort, ainsi que toutes les circonstances."
    Puis il ajouta gracieusement:
    "J'espère, Docteur, que nous deviendrons bons amis", et il tendit sa petite main ridée que le médecin serra en promettant son concours dévoué.

    A partir du jour où il eut la liste des dix-sept habitants du pays qui avaient passé quatre-vingts ans, M. D... sentit s'éveiller dans son cœur un intérêt extrême, une sollicitude infinie pour ces vieillards qu'il allait voir tomber l'un après l'autre.
    Il ne les voulut pas connaître, par crainte sans doute de trouver quelque ressemblance entre lui et quelqu'un d'eux qui mourrait bientôt, ce qui l'aurait frappé; mais il se fit une idée très nette de leurs personnes, et il ne parlait que d'eux avec le médecin qui dînait chez lui chaque jeudi.
    Il demandait:
    "Eh bien! Docteur, comment va Poinçot aujourd'hui? Nous l'avons laissé un peu souffrant, la semaine dernière." Et quand le médecin avait fait bulletin de la santé du malade, M. D... proposait des modifications au régime, des essais, des modes de traitement qu'il pourrait ensuite appliquer sur lui-même s'ils avaient réussi sur les autres. Ils étaient, ces dix-sept vieillards, un champ d'expériences d'où il tirait des enseignements.
    Un soir, le docteur, en entrant, annonça:
    "Rosalie Tourul est morte."
    M. D... tressaillit, et tout de suite il demanda:
    "De quoi?
    - D'une angine."
    Le petit vieux eut un "Ah!" de soulagement. Il reprit:
    "Elle était trop grasse, trop forte. Elle devait manger trop, cette femme-là. Quand j'aurai son âge, je m'observerai davantage."
    Il était de deux ans plus vieux, mais il n'avouait que soixante-dix ans.
    Quelques mois après, ce fut le tour d'Henri Brissot. M. D... fut très ému. C'était un homme, cette fois, un maigre, juste de son âge, à trois mois près, et un prudent. Il n'osait plus interroger, attendant que le médecin parlât, et il demeurait inquiet:
    " Ah! il est mort, comme ça, tout d'un coup? Il se portait très bien la semaine dernière. Il aura fait quelque imprudence, n'est-ce pas, Docteur?"
    Le médecin, qui s'amusait, répondit:
    " Je ne crois pas, ses enfants m'ont dit qu'il avait été très sage."
    Alors, n'y tenant plus, tremblant d'angoisse, M. D... demanda:
    "Mais... mais... mais de quoi est-il mort, alors?
    - D'une pleurésie."
    Ce fut une joie, une vraie joie. Le petit vieux tapa l'une contre l'autre ses mains sèches: "Parbleu, je vous disais bien qu'il avait fait quelque imprudence. On n'attrape pas une pleurésie sans raison. Il aura voulu prendre l'air après son dîner: et le froid lui sera tombé sur la poitrine. Une pleurésie! C'est un accident, cela; ce n'est pas même une maladie! Il n'y a que les fous qui meurent d'une pleurésie!"
    Et il dîna gaiement en parlant de ceux qui restaient: "Ils ne sont plus que quinze maintenant, mais ils sont forts ceux-là, n'est-ce pas? Toute la vie est ainsi; les plus faibles tombent les premiers, les gens qui passent trente ans ont bien des chances pour aller à soixante; ceux qui passent soixante arrivent souvent à quatre-vingts; et ceux qui passent quatre-vingts atteignent presque toujours la centaine, parce que ce sont les plus robustes, les plus sages, les mieux trempés."
    Deux autres encore disparurent dans l'année, l'un d'une dysenterie et l'autre d'un étouffement. M. D... s'amusa beaucoup de la mort du premier: "La dysenterie est le mal des imprudents! Que diable! Vous auriez dû, Docteur, veiller sur son régime."
    Quant à celui qu'un étouffement avait emporté, cela ne pouvait provenir que d'une maladie du cœur, mal observée jusque-là.
    Mais, un soir, le médecin annonça le trépas de Paul Timonet, une sorte de momie dont on espérait bien faire un centenaire-réclame pour la station.
    Quand M. D... demanda, selon sa coutume:
    "De quoi est-il mort?"
    Le médecin répondit:
    "Ma foi, je n'en sais rien.
    - Comment, vous n'en savez rien? - On sait toujours. - N'avait-il pas quelque lésion organique?"
    Le docteur hocha la tête:
    "Non, aucune.
    - Peut-être quelque affection de foie ou des reins?
    - Non pas, tout cela était sain.
    - Avez-vous bien observé si l'estomac fonctionnait régulièrement? Une attaque provient souvent d'une mauvaise digestion.
    - Il n'y a pas eu d'attaque."
    M. D..., très perplexe, s'agitait:
    "Mais, voyons. Il est mort de quelque chose pourtant? - De quoi alors, à votre avis?"
    Le médecin leva le bras:
    "Je n'en sais rien, absolument rien. Il est mort parce qu'il est mort - voilà."
    M. D..., alors, d'une voix émue, demanda:
    "Quel âge avait-il donc au juste, celui-là? Je ne me le rappelle plus.
    - Quatre-vingt-neuf ans."
    Et le petit vieux, d'un air incrédule et rassuré, s'écria:
    "Quatre-vingt-neuf ans! Mais alors ce n'est pourtant pas non plus la vieillesse?..."

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Coco

Dans tout le pays environnant on appelait la ferme des Lucas "la Métairie". On n'aurait su dire pourquoi. Les paysans, sans doute, attachaient à ce mot "métairie" une idée de richesse et de grandeur, car cette ferme était assurément la plus vaste, la plus opulente et la plus ordonnée de la contrée.
     La cour, immense, entourée de cinq rangs d'arbres magnifiques pour abriter contre le vent violent de la plaine les pommiers trapus et délicats, enfermait de longs bâtiments couverts en tuiles pour conserver les fourrages et les grains, de belles étables bâties en silex, des écuries pour trente chevaux, et une maison d'habitation en brique rouge, qui ressemblait à un petit château.
     Les fumiers étaient bien tenus; les chiens de garde habitaient en des niches, un peuple de volailles circulait dans l'herbe haute.
     Chaque midi, quinze personnes, maîtres, valets et servantes, prenaient place autour de la longue table de cuisine où fumait la soupe dans un vase de faïence à fleurs bleues.
     Les bêtes, chevaux, vaches, porcs et moutons, étaient grasses, soignées et propres; et maître Lucas, un grand homme qui prenait du ventre, faisait sa ronde trois fois par jour, veillant sur tout et pensant à tout.
     On conservait, par charité, dans le fond de l'écurie, un très vieux cheval blanc que la maîtresse voulait nourrir jusqu'à sa mort naturelle, parce qu'elle l'avait élevé, gardé toujours, et qu'il lui rappelait des souvenirs.
     Un goujat de quinze ans, nommé Isidore Duval, et appelé plus simplement Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant l'hiver, sa mesure d'avoine et son fourrage, et devait aller, quatre fois par jour, en été, le déplacer dans la côte où on l'attachait, afin qu'il eût en abondance de l'herbe fraîche.
     L'animal, presque perclus, levait avec peine ses jambes lourdes, grosses des genoux et enflées au-dessus des sabots. Ses poils, qu'on n'étrillait plus jamais, avaient l'air de cheveux blancs, et des cils très longs donnaient à ses yeux un air triste.
     Quand Zidore le menait à l'herbe, il lui fallait tirer sur la corde, tant la bête allait lentement; et le gars, courbé, haletant, jurait contre elle, s'exaspérant d'avoir à soigner cette vieille rosse.
     Les gens de la ferme, voyant cette colère du goujat contre Coco, s'en amusaient, parlaient sans cesse du cheval à Zidore, pour exaspérer le gamin. Ses camarades le plaisantaient. On l'appelait dans le village Coco-Zidore.
     Le gars rageait, sentant naître en lui le désir de se venger du cheval. C'était un maigre enfant haut sur jambes, très sale, coiffé de cheveux épais, durs et hérissés. Il semblait stupide, parlait en bégayant, avec une peine infinie, comme si les idées n'eussent pu se former dans son âme épaisse de brute.
     Depuis longtemps déjà, il s'étonnait qu'on gardât Coco, s'indignant de voir perdre du bien pour cette bête inutile. Du moment qu'elle ne travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait révoltant de gaspiller de l'avoine, de l'avoine qui coûtait si cher, pour ce bidet paralysé. Et souvent même, malgré les ordres de maître Lucas, il économisait sur la nourriture du cheval, ne lui versant qu'une demi-mesure, ménageant sa litière et son foin. Et une haine grandissait en son esprit confus d'enfant, une haine de paysan rapace, de paysan sournois, féroce, brutal et lâche.

     Lorsque revint l'été, il lui fallut aller remuer la bête dans sa côte. C'était loin. Le goujat, plus furieux chaque matin, partait de son pas lourd à travers les blés. Les hommes qui travaillaient dans les terres lui criaient, par plaisanterie:
     - Hé Zidore, tu f'ras mes compliments à Coco.
     Il ne répondait point; mais il cassait, en passant, une baguette dans une haie et, dès qu'il avait déplacé l'attache du vieux cheval, il le laissait se remettre à brouter; puis approchant traîtreusement, il lui cinglait les jarrets. L'animal essayait de fuir, de ruer, d'échapper aux coups, et il tournait au bout de sa corde comme s'il eût été enfermé dans une piste. Et le gars le frappait avec rage, courant derrière, acharné, les dents serrées par la colère.
     Puis il s'en allait lentement, sans se retourner, tandis que le cheval le regardait partir de son œil de vieux, les côtes saillantes, essoufflé d'avoir trotté. Et il ne rebaissait vers l'herbe sa tête osseuse et blanche qu'après avoir vu disparaître au loin la blouse bleue du jeune paysan.
     Comme les nuits étaient chaudes, on laissait maintenant Coco coucher dehors, là-bas, au bord de la ravine, derrière le bois. Zidore seul allait le voir.
     L'enfant s'amusait encore à lui jeter des pierres. Il s'asseyait à dix pas de lui, sur un talus, et il restait là une demi-heure, lançant de temps en temps un caillou tranchant au bidet, qui demeurait debout, enchaîné devant son ennemi, et le regardant sans cesse, sans oser paître avant qu'il fût reparti.
     Mais toujours cette pensée restait plantée dans l'esprit du goujat: "Pourquoi nourrir ce cheval qui ne faisait plus rien?" Il lui semblait que cette misérable rosse volait le manger des autres, volait l'avoir des hommes, le bien du bon Dieu, le volait même aussi, lui Zidore qui travaillait.
     Alors, peu à peu, chaque jour, le gars diminua la bande de pâturage qu'il lui donnait en avançant le piquet de bois où était fixée la corde.
     La bête jeûnait, maigrissait, dépérissait. Trop faible pour casser son attache, elle tendait la tête vers la grande herbe verte et luisante, si proche. et dont l'odeur lui venait sans qu'elle y pût toucher.
     Mais, un matin, Zidore eut une idée: c'était de ne plus remuer Coco Il en avait assez d'aller si loin pour cette carcasse.
     II vint cependant, pour savourer sa vengeance. La bête inquiète le regardait. Il ne la battit pas ce jour-là. Il tournait autour, les mains dans les poches. Même il fit mine de la changer de place, mais il enfonça le piquet juste dans le même trou, et il s'en alla, enchanté de son invention.
     Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler; mais le goujat se mit à courir, le laissant seul, tout seul, dans son vallon, bien attaché, et sans un brin d'herbe à portée de la mâchoire.
     Affamé, il essaya d'atteindre la grasse verdure qu'il touchait du bout de ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou, allongeant ses grandes lèvres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour, elle s'épuisa, la vieille bête, en efforts inutiles, en efforts terribles. La faim la dévorait, rendue plus affreuse par la vue de toute la verte nourriture qui s'étendait sur l'horizon.
     Le goujat ne revint point ce jour-là. Il vagabonda par les bois pour chercher des nids.
     Il reparut le lendemain. Coco, exténué, s'était couché. Il se leva en apercevant l'enfant, attendant enfin, d'être changé de place.
     Mais le petit paysan ne toucha même pas au maillet jeté dans l'herbe. Il s'approcha, regarda l'animal, lui, lança dans le nez une motte de terre qui s'écrasa sur le poil blanc, et il repartit en sifflant.
     Le cheval resta debout tant qu'il put l'apercevoir encore; puis sentant bien que ses tentatives pour atteindre l'herbe voisine seraient inutiles, il s'étendit de nouveau sur le flanc et ferma les yeux.
     Le lendemain, Zidore ne vint pas.
     Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours étendu, il s'aperçut qu'il était mort.
     Alors il demeura debout, le regardant, content de son œuvre, étonné en même temps que ce fût déjà fini. Il le toucha du pied, leva une de ses jambes, puis la laissa retomber, s'assit dessus, et resta là, les yeux dans l'herbe et sans penser à rien.
     Il revint à la ferme, mais il ne dit pas l'accident, car il voulait vagabonder encore aux heures où, d'ordinaire, il allait changer de place le cheval.
     Il alla le voir le lendemain. Des corbeaux s'envolèrent à son approche. Des mouches innombrables se promenaient sur le cadavre et bourdonnaient à l'entour.
     En rentrant il annonça la chose. La bête était si vieille que personne ne s'étonna. Le maître dit à deux valets:
     - Prenez vos pelles, vous f'rez un trou là ous qu'il est.
     Et les hommes enfouirent le cheval juste à la place où il était mort de faim.
     Et l'herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre corps.

Posté par marcbonvalot à 21:19 - Texte de Maupassant - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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