22 août 2008
Rose
Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs.
Elles sont seules dans l'immense landau chargé de bouquets comme une
corbeille géante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin
blanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui
couvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de giroflées,
de marguerites, de tubéreuses et de fleurs d'oranger, noués avec des
faveurs de soie, semble écraser les deux corps délicats, ne laissant
sortir de ce lit éclatant et parfumé que les épaules, les bras et un
peu des corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas.
Le fouet du cocher porte un fourreau d'anémones, les traits des
chevaux sont capitonnés avec des ravenelles, les rayons des roues sont
vêtus de réséda; et, à la place des lanternes, deux bouquets ronds,
énormes, ont l'air des deux yeux étranges de cette bête roulante et
fleurie.
Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes,
précédé, suivi, accompagné par une foule d'autres voitures
enguirlandées, pleines de femmes disparues sous un flot de violettes.
Car c'est la fête des fleurs à Cannes.
On arrive au boulevard de la Foncière, où la bataille a lieu. Tout
le long de l'immense avenue, une double file d'équipages enguirlandés
va et revient comme un ruban sans fin. De l'un à l'autre on se jette
des fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles, vont frapper les
frais visages, voltigent et retombent dans la poussière où une armée de
gamins les ramasse. Une foule compacte, rangée sur les trottoirs, et
maintenue par les gendarmes à cheval qui passent brutalement et
repoussent les curieux à pied comme pour ne point permettre aux vilains
de se mêler aux riches, regarde, bruyante et tranquille.
Dans les voitures, on s'appelle, on se reconnaît, on se mitraille
avec des roses. Un char plein de jolies femmes, vêtues de rouge comme
des diables, attire et séduit les yeux. Un monsieur, qui ressemble aux
portraits d'Henri IV, lance avec une ardeur joyeuse un énorme bouquet
retenu par un élastique. Sous la menace du choc, les femmes se cachent
les yeux et les hommes baissent la tête, mais le projectile gracieux,
rapide et docile, décrit une courbe et revient à son maître qui le
jette aussitôt vers une figure nouvelle.
Les deux jeunes femmes vident à pleines mains leur arsenal et
recoivent une grêle de bouquets; puis, après une heure de bataille, un
peu lasses enfin, elles ordonnent au cocher de suivre la route du golfe
Juan, qui longe la mer.
Le soleil disparaît derrière l'Esterel, dessinant en noir, sur un
couchant de feu, la silhouette dentelée de la longue montagne. La mer
calme s'étend, bleue et claire, jusqu'à l'horizon où elle se mêle au
ciel, et l'escadre, ancrée au milieu du golfe, a l'air d'un troupeau de
bêtes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques,
cuirassés et bossus, coiffés de mâts frêles comme des plumes, et avec
des yeux qui s'allument quand vient la nuit.
Les jeunes femmes, étendues sous la lourde fourrure, regardent languissamment. L'une dit enfin:
- Comme il y a des soirs délicieux, où tout semble bon. N'est-ce pas, Margot?
L'autre reprit:
- Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose.
- Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout à fait. Je n'ai besoin de rien.
- Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-être qui engourdit
notre corps, nous désirons toujours quelque chose de plus... pour le
coeur.
Et l'autre, souriant:
- Un peu d'amour?
- Oui.
Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait Marguerite murmura:
- La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai besoin d'être aimée, ne fût-ce que par un chien.
Nous sommes toutes ainsi, d'ailleurs, quoi que tu en dises, Simone.
- Mais non, ma chère. J'aime mieux n'être pas aimée du tout que de
l'être par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait agréable, par
exemple, d'être aimée par... par...
Elle cherchait par qui elle pourrait bien être aimée, parcourant de
l'oeil le vaste paysage. Ses yeux, après avoir fait le tour de
l'horizon, tombèrent sur les deux boutons de métal qui luisaient dans
le dos du cocher, et elle reprit, en riant: "par mon cocher".
Mme Margot sourit à peine et prononça, à voix basse:
- Je t'assure que c'est très amusant d'être aimée par un
domestique. Cela m'est arrivé deux ou trois fois. lls roulent des yeux
si drôles que c'est à mourir de rire. Naturellement, on se montre
d'autant plus sévère qu'ils sont plus amoureux, puis on les met à la
porte, un jour, sous le premier prétexte venu, parce qu'on deviendrait
ridicule si quelqu'un s'en apercevait.
Mme Simone écoutait, le regard fixe devant elle, puis elle déclara:
- Non, décidément, le coeur de mon valet de pied ne me paraîtrait
pas suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils
t'aimaient.
- Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient stupides.
- Les autres ne me paraissent pas si bêtes à moi, quand ils m'aiment.
- ldiots, ma chère, incapables de causer, de répondre, de comprendre quoi que ce soit.
- Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'être aimée par un domestique? Tu étais quoi... émue... flattée?
- Emue? non - flattée - oui, un peu. On est toujours flatté de l'amour d'un homme quel qu'il soit.
- Oh, voyons, Margot!
- Si, ma chère. Tiens, je vais te dire une singulière aventure qui
m'est arrivée. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe
en nous dans ces cas-là.
Il y aura quatre ans à l'automne, je me trouvais sans femme de
chambre. J'en avais essayé l'une après l'autre cinq ou six qui étaient
ineptes, et je désespérais presque d'en trouver une, quand je lus, dans
les petites annonces d'un journal, qu'une jeune-fille sachant coudre,
broder, coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les
meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l'anglais.
J'écrivis à l'adresse indiquée, et, le lendemain, la personne en
question se présenta. Elle était assez grande, mince, un peu pâle, avec
l'air très timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant,
elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats: elle m'en
donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de
lady Rymwell, où elle était restée dix ans.
Le certificat attestait que la jeune fille était partie de son
plein gré pour rentrer en France et qu'on n'avait eu à lui reprocher,
pendant son long service, qu'un peu de coquetterie française.
La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit même un peu sourire et.j'arrêtai sur le champ cette femme de chambre.
Elle entra chez moi le jour même; elle se nommait Rose.
Au bout d'un mois je l'adorais.
C'était une trouvaille, une perle, un phénomène.
Elle savait coiffer avec un goût infini; elle chiffonnait les
dentelles d'un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait
même faire les robes.
J'étais stupéfaite de ses facultés. Jamais je ne m'étais trouvée servie ainsi.
Elle m'habillait rapidement avec une légèreté de mains étonnante.
Jamais je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est
désagréable comme le contact d'une main de bonne. Je pris bientôt des
habitudes de paresse excessives, tant il m'était agréable de me laisser
vêtir, des pieds à la tête, et de la chemise aux gants, par cette
grande fille timide, toujours un peu rougissante, et qui ne parlait
jamais. Au sortir du bain, elle me frictionnait et me massait pendant
que je sommeillais un peu sur mon divan; je la considérais, ma foi, en
amie de condition inférieure, plutôt qu'en simple domestique.
Or, un matin, mon concierge demanda avec mystère à me parler. Je
fus surprise et je le fis entrer. C'était un homme très sûr, un vieux
soldat, ancienne ordonnance de mon mari.
Il paraissait gêné de ce qu'il avait à dire. Enfin, il prononça en bredouillant:
- Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.
Je demandai brusquement:
- Qu'est-ce qu'il veut?
- Il veut faire une perquisition dans l'hôtel.
Certes, la police est utile, mais je la déteste. Je trouve que ce
n'est pas là un métier noble. Et je répondis, irritée autant que
blessée:
- Pourquoi cette perquisition? A quel propos? Il n'entrera pas.
Le concierge reprit:
- Il prétend qu'il y a un malfaiteur caché.
Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de
police auprès de moi pour avoir des explications. C'était un homme
assez bien élevé, décoré de la Légion d'honneur. Il s'excusa, demanda
pardon, puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un
forçat!
Je fus révoltée; je répondis que je garantissais tout le domestique de l'hôtel et je le passai en revue.
- Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat.
- Ce n'est pas lui.
- Le cocher François Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier de mon père.
- Ce n'est pas lui.
- Un valet d'écurie, pris en Champagne également, et toujours fils
de paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.
- Ce n'est pas lui.
- Alors, monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez.
- Pardon, madame, je suis sûr de ne pas me tromper. Comme il s'agit
d'un criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuseté de faire
comparaître ici devant vous et moi, tout votre monde?
Je résistai d'abord, puis je cédai, et je fis monter tous mes gens, hommes et femmes.
Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'oeil, puis déclara:
- Ce n'est pas tout.
- Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune fille que vous ne pouvez confondre avec un forcat.
Il demanda:
- Puis-je la voir aussi?
- Certainement.
Je sonnai Rose qui parut aussitôt. A peine fut-elle entrée que le
commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cachés
derrière la porte, se jetèrent sur elle, lui saisirent les mains et les
lièrent avec des cordes.
Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'élancer pour la défendre. Le commissaire m'arrêta:
- Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas
Lecapet, condamné à mort en 1879 pour assassinat précédé de viol. Sa
peine fut commuée en prison perpétuelle. Il s'échappa voici quatre
mois. Nous le cherchons depuis lors.
J'étais affolée, atterrée. Je ne croyais pas. Le commissaire reprit en riant:
- Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatoué.
La manche fut relevée. C'était vrai.
L'homme de police ajouta avec un certain mauvais goût:
- Fiez-vous en à nous pour les autres constatations.
Et on emmena ma femme de chambre!
Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'était pas la
colère d'avoir été jouée ainsi, trompée et ridiculisée; ce n'était pas
la honte d'avoir été ainsi habillée, déshabillée, maniée et touchée par
cet homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de
femme. Comprends-tu?
- Non, pas très bien.
- Voyons... Réfléchis... Il avait été condamné... pour viol, ce
garçon... eh bien! je pensais... à celle qu'il avait violée... et
ça..., ça m'humiliait... Voilà... Comprends-tu, maintenant?
Et Mme Margot ne répondit pas. Elle regardait droit devant elle,
d'un oeil fixe et singulier, les deux boutons luisants de la livrée,
avec ce sourire de sphinx qu'ont parfois les femmes.
Le pardon
Elle avait été élevée dans une de ces familles qui vivent enfermées en
elles-mêmes, et qui semblent toujours loin de tout. Elles ignorent les
événements politiques, bien qu'on en cause à table ; mais les
changements de gouvernement se passent si loin, si loin, qu'on parle de
cela comme d'un fait historique, comme de la mort de Louis XVI ou du
débarquement de Napoléon.
Les moeurs se modifient, les modes se succèdent. On ne s'en
aperçoit guère dans la famille calme où l'on suit toujours les coutumes
traditionnelles. Et si quelque histoire scabreuse se passe dans les
environs, le scandale vient mourir au seuil de la maison. Seuls, le
père et la mère, un soir, échangent quelques mots là-dessus, mais à
mi-voix, à cause des murs qui ont partout des oreilles. Et,
discrètement, le père dit :
- Tu as su cette terrible affaire dans la famille des Rivoil ?
Et la mère répond :
- Qui aurait jamais cru cela ? C'est affreux.
Les enfants ne se doutent de rien, et ils arrivent à l'âge de vivre
à leur tour, avec un bandeau sur les yeux et sur l'esprit, sans
soupçonner les dessous de l'existence, sans savoir qu'on ne pense pas
comme on parle, et qu'on ne parle point comme on agit ; sans savoir
qu'il faut vivre en guerre avec tout le monde, ou du moins en paix
armée, sans deviner qu'on est sans cesse trompé quand on est naïf, joué
quand on est sincère, maltraité quand on est bon.
Les uns vont jusqu'à la mort dans cet aveuglement de probité, de
loyauté, d'honneur ; tellement intègres que rien ne leur ouvre les
yeux.
Les autres, désabusés sans bien comprendre, trébuchent éperdus,
désespérés, et meurent en se croyant les jouets d'une fatalité
exceptionnelle, les victimes misérables d'événements funestes et
d'hommes particulièrement criminels.
Les Savignol marièrent leur fille Berthe à dix-huit ans. Elle
épousa un jeune homme de Paris, Georges Baron, qui faisait des affaires
à la Bourse. Il était beau garçon, parlait bien, avec tous les dehors
probes qu'il fallait ; mais, au fond du coeur, il se moquait un peu de
ses beaux parents attardés, qu'il appelait entre amis : "Mes chers
fossiles."
Il appartenait à une bonne famille ; et la jeune fille était riche. Il l'emmena vivre à Paris.
Elle devint une de ces provinciales de Paris dont la race est
nombreuse. Elle demeura ignorante de la grande ville, de son monde
élégant, de ses plaisirs, de ses costumes, comme elle était demeurée
ignorante de la vie, de ses perfidies et de ses mystères.
Enfermée en son ménage, elle ne connaissait guère que sa rue, et
quand elle s'aventurait dans un autre quartier, il lui semblait
accomplir un voyage lointain en une ville inconnue et étrangère. Elle
disait le soir :
- J'ai traversé les boulevards, aujourd'hui.
Deux ou trois fois par an, son mari l'emmenait au théâtre.
C'étaient des fêtes dont le souvenir ne s'éteignait plus et dont on
reparlait sans cesse.
Quelquefois, à table, trois mois après, elle se mettait brusquement à rire, et s'écriait :
- Te rappelles-tu cet acteur habillé en général et qui imitait le chant du coq ?
Toutes ses relations se bornaient à deux familles alliées qui, pour
elle, représentaient l'humanité. Elle les désignait en faisant précéder
leur nom de l'article "les" - les Martinet et les Michelint.
Son mari vivait à sa guise, rentrant quand il voulait, parfois au
jour levant, prétextant des affaires, ne se gênant point, sûr que
jamais un soupçon n'effleurerait cette âme candide.
Mais un matin elle reçut une lettre anonyme.
Elle demeura éperdue, ayant le coeur trop droit pour comprendre
l'infamie des dénonciations, pour mépriser cette lettre dont l'auteur
se disait inspiré par l'intérêt de son bonheur, et la haine du mal, et
l'amour de la vérité.
On lui révélait que son mari avait, depuis deux ans, une maîtresse,
une jeune veuve, Mme Rosset, chez qui il passait toutes ses soirées.
Elle ne sut ni feindre, ni dissimuler, ni épier, ni ruser. Quand il
revint pour déjeuner, elle lui jeta cette lettre, en sanglotant, et
s'enfuit dans sa chambre.
Il eut le temps de comprendre, de préparer sa réponse et il alla
frapper à la porte de sa femme. Elle ouvrit aussitôt, n'osant pas le
regarder. Il souriait ; il s'assit, l'attira sur ses genoux ; et d'une
voix douce, un peu moqueuse :
- Ma chère petite, j'ai en effet pour amie Mme Rosset, que je
connais depuis dix ans et que j'aime beaucoup ; j'ajouterai que je
connais vingt autres familles dont je ne t'ai jamais parlé, sachant que
tu ne recherches pas le monde, les fêtes et les relations nouvelles.
Mais, pour en finir une fois pour toutes avec ces dénonciations
infâmes, je te prierai de t'habiller après le déjeuner et nous irons
faire une visite à cette jeune femme qui deviendra ton amie, je n'en
doute pas.
Elle embrassa à pleins bras son mari ; et par une de ces curiosités
féminines qui ne s'endorment plus une fois éveillées, elle ne refusa
point d'aller voir cette inconnue qui lui demeurait, malgré tout, un
peu suspecte. Elle sentait, par instinct, qu'un danger connu est
presque évité.
Elle entra dans un petit appartement coquet, plein de bibelots,
orné avec art, au quatrième étage d'une belle maison. Au bout de cinq
minutes d'attente dans un salon assombri par des tentures, des
portières, des rideaux drapés gracieusement, une porte s'ouvrit et une
jeune femme apparut, très brune, petite, un peu grasse, étonnée et
souriante.
Georges fit les présentations.
- Ma femme, madame Julie Rosset.
La jeune veuve poussa un léger cri d'étonnement et de joie, et
s'élança, les deux mains ouvertes. Elle n'espérait point, disait-elle,
avoir ce bonheur, sachant que Mme Baron ne voyait personne, mais elle
était si heureuse, si heureuse ! Elle aimait tant Georges ! (elle
disait Georges tout court avec une fraternelle familiarité) qu'elle
avait une envie folle de connaître sa jeune femme et de l'aimer aussi.
Au bout d'un mois, les deux nouvelles amies ne se quittaient plus.
Elles se voyaient chaque jour, souvent deux fois, et dînaient tous les
soirs ensemble, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre. Georges
maintenant ne sortait plus guère, ne prétextait plus d'affaires,
adorant, disait-il, son coin du feu.
Enfin un appartement s'étant trouvé libre dans la maison habitée
par Mme Rosset, Mme Baron s'empressa de le prendre pour se rapprocher
et se réunir encore davantage.
Et, pendant deux années entières, ce fut une amitié sans un nuage,
une amitié de coeur et d'âme, absolue, tendre, dévouée, délicieuse.
Berthe ne pouvait plus parler sans prononcer le nom de Julie, qui
représentait pour elle la perfection.
Elle était heureuse, d'un bonheur parfait, calme et doux.
Mais voici que Mme Rosset tomba malade. Berthe ne la quitta plus.
Elle passait les nuits, se désolait ; son mari lui-même était
désespéré.
Or, un matin, le médecin, en sortant de sa visite, prit à part
Georges et sa femme, et leur annonça qu'il trouvait fort grave l'état
de leur amie.
Dès qu'il fut parti, les jeunes gens, atterrés, s'assirent l'un en
face de l'autre ; puis, brusquement, se mirent à pleurer. Ils
veillèrent, la nuit, tous les deux ensemble auprès du lit ; et Berthe,
à tout instant, embrassait tendrement la malade, tandis que Georges,
debout devant les pieds de sa couche, la contemplait silencieusement
avec une persistance acharnée.
Le lendemain, elle allait plus mal encore.
Enfin, vers le soir, elle déclara qu'elle se trouvait mieux, et contraignit ses amis à redescendre chez eux pour dîner.
Ils étaient tristement assis dans leur salle, sans guère manger,
quand la bonne remit à Georges une enveloppe. Il l'ouvrit, lut, devint
livide et, se levant, il dit à sa femme, d'un air étrange :
"Attends-moi, il faut que je m'absente un instant, je serai de retour
dans dix minutes. Surtout ne sors pas."
Et il courut dans sa chambre prendre son chapeau.
Berthe l'attendit, torturée par une inquiétude nouvelle. Mais,
docile en tout, elle ne voulait point remonter chez son amie avant
qu'il fût revenu.
Comme il ne reparaissait pas, la pensée lui vint d'aller voir en sa
chambre s'il avait pris ses gants, ce qui eût indiqué qu'il devait
entrer quelque part.
Elle les aperçut du premier coup d'oeil. Près d'eux un papier froissé gisait, jeté là.
Elle le reconnut aussitôt, c'était celui qu'on venait de remettre à Georges.
Et une tentation brûlante, la première de sa vie, lui vint de lire,
de savoir. Sa conscience révoltée luttait, mais la démangeaison d'une
curiosité fouettée et douloureuse poussait sa main. Elle saisit le
papier, l'ouvrit, reconnut aussitôt l'écriture, celle de Julie, une
écriture tremblée, au crayon. Elle lut : "Viens seul m'embrasser, mon
pauvre ami, je vais mourir."
Elle ne comprit pas d'abord, et restait là stupide, frappée surtout
par l'idée de mort. Puis, soudain, le tutoiement saisit sa pensée ; et
ce fut comme un grand éclair illuminant son existence, lui montrant
toute l'infâme vérité, toute leur trahison, toute leur perfidie. Elle
comprit leur longue astuce, leurs regards, sa bonne foi jouée, sa
confiance trompée. Elle les revit l'un en face de l'autre, le soir sous
l'abat-jour de sa lampe, lisant le même livre, se consultant de l'oeil
à la fin des pages.
Et son coeur soulevé d'indignation, meurtri de souffrance, s'abîma dans un désespoir sans bornes.
Des pas retentirent ; elle s'enfuit et s'enferma chez elle.
Son mari, bientôt, l'appela.
- Viens vite, Mme Rosset va mourir.
Berthe parut sur sa porte et, la lèvre tremblante :
- Retournez seul auprès d'elle, elle n'a pas besoin de moi.
Il la regarda follement, abruti de chagrin, et il reprit :
- Vite, vite, elle meurt.
Berthe répondit :
- Vous aimeriez mieux que ce fût moi.
Alors il comprit peut-être, et s'en alla, remontant près de l'agonisante.
Il la pleura sans dissimulation, sans pudeur, indifférent à la
douleur de sa femme qui ne lui parlait plus, ne le regardait plus,
vivait seule murée dans le dégoût, dans une colère révoltée, et priait
Dieu matin et soir.
Ils habitaient ensemble pourtant, mangeaient face à face, muets et désespérés.
Puis il s'apaisa peu à peu, mais elle ne lui pardonnait point.
Et la vie continua dure pour tous les deux.
Pendant un an, ils demeurèrent aussi étrangers l'un à l'autre que
s'ils ne se fussent pas connus. Berthe faillit devenir folle.
Puis un matin étant partie dès l'aurore, elle rentra vers huit
heures portant en ses deux mains un énorme bouquet de roses, de roses
blanches, toutes blanches.
Et elle fit dire à son mari qu'elle désirait lui parler.
Il vint inquiet, troublé.
- Nous allons sortir ensemble, lui dit-elle ; prenez ces fleurs, elles sont trop lourdes pour moi.
Il prit le bouquet et suivit sa femme. Une voiture les attendait qui partit dès qu'ils furent montés.
Elle s'arrêta devant la grille du cimetière. Alors Berthe, dont les yeux s'emplissaient de larmes, dit à Georges :
Conduisez-moi à sa tombe.
Il tremblait sans comprendre, et il se mit à marcher devant, tenant
toujours les fleurs en ses bras. Il s'arrêta enfin devant un marbre
blanc et le désigna sans rien dire.
Alors elle lui reprit le grand bouquet et, s'agenouillant, le
déposa sur les pieds du tombeau. Puis elle s'isola en une prière
inconnue et suppliante !
Debout derrière elle, son mari, hanté de souvenirs, pleurait.
Elle se releva et lui tendit les mains.
- Si vous voulez, nous serons amis, dit-elle.
Les bijoux
M. Lantin, ayant rencontré cette jeune fille, dans une soirée, chez son sous-chef de bureau, l'amour l'enveloppa comme un filet.
C'était la fille d'un percepteur de province, mort depuis plusieurs
années. Elle était venue ensuite à Paris avec sa mère, qui fréquentait
quelques familles bourgeoises de son quartier dans l'espoir de marier
la jeune personne.
Elles étaient pauvres et honorables, tranquilles et douces. La
jeune fille semblait le type absolu de l'honnête femme à laquelle le
jeune homme sage rêve de confier sa vie. Sa beauté modeste avait un
charme de pudeur angélique, et l'imperceptible sourire qui ne quittait
point ses lèvres semblait un reflet de son coeur.
Tout le monde chantait ses louanges; tous ceux qui la connaissait
répétaient sans fin: "Heureux celui qui la prendra. On ne pourrait
trouver mieux."
M. Lantin, alors commis principal, au ministère de l'Intérieur, aux
appointements annuels de trois mille cinq francs, la demanda en mariage
et l'épousa.
Il fut avec elle invraisemblablement heureux. Elle gouverna sa
maison avec une économie si adroite qu'ils semblaient vivre dans le
luxe. Il n'était point d'attentions, de délicatesses, de chatteries
qu'elle n'eût pour son mari; et la séduction de sa personne était si
grande que, six ans après leur rencontre, il l'aimait plus encore
qu'aux premiers jours.
Il ne blâmait en elle que deux goûts, celui du théâtre et celui des bijouteries fausses.
Ses amies (elle connaissait quelques femmes de modestes
fonctionnaires) lui procuraient à tous moments des loges pour les
pièces en vogue, même pour les premières représentations; et elle
traînait, bon gré, mal gré, son mari à ces divertissements qui le
fatiguaient affreusement après sa journée de travail. Alors il la
supplia de consentir à aller au spectacle avec quelque dame de sa
connaissance qui la ramènerait ensuite. Elle fut longtemps à céder,
trouvant peu convenable cette manière d'agir. Elle s'y décida enfin par
complaisance, et il lui en sut un gré infini.
Or, ce goût pour le théâtre fit bientôt naître en elle le besoin de
se parer. Ses toilettes demeuraient toutes simples, il est vrai, de bon
goût toujours, mais modestes; et sa grâce douce, sa grâce irrésistible,
humble et souriante, semblait acquérir une saveur nouvelle de la
simplicité de ses robes, mais elle prit l'habitude de pendre à des
oreilles deux gros cailloux du Rhin qui simulaient des diamants, et
elle portait des colliers de perles fausses, des bracelets en similor,
des peignes agrémentés de verroteries variées jouant les pierres fines.
Son mari, que choquait un peu cet amour du clinquant, répétait
souvent: "Ma chère, quand on n'a pas le moyen de se payer des bijoux
véritables, on ne se montre parée que de sa beauté et de sa grâce,
voilà encore les plus rares joyaux."
Mais elle souriait doucement et répétait: "Que veux-tu? J'aime ça.
C'est mon vice. Je sais bien que tu as raison; mais on ne se refait
pas. J'aurais adoré les bijoux, moi!"
Et elle faisait rouler dans ses doigts les colliers de perles,
miroiter les facettes de cristaux taillés, en répétant: Mais regarde
donc comme c'est bien fait. On jurerait du vrai."
Il souriait en déclarant: "Tu as des goûts de Bohémienne."
Quelquefois, le soir, quand ils demeuraient en tête à tête au coin
du feu, elle apportait sur la table où ils prenaient le thé la boîte de
maroquin où elle enfermait la "pacotille," selon le mot de M. Lantin;
et elle se mettait à examiner ces bijoux imités avec une attention
passionnée, comme si elle eût savouré quelque jouissance secrète et
profonde; et elle s'obstinait à passer un collier au cou de son mari
pour rire ensuite de tout son coeur en s'écriant: "Comme tu es drôle!"
Puis elle se jetait dans ses bras et l'embrassait éperdument.
Comme elle avait été à l'Opéra, une nuit d'hiver, elle rentra toute
frissonnante de froid. Le lendemain elle toussait. Huit jours plus tard
elle mourait d'une fluxion de poitrine.
Lantin faillit la suivre dans la tombe. Son désespoir fut si
terrible que ses cheveux devinrent blancs en un mois. Il pleurait du
matin au soir, l'âme déchirée d'une souffrance intolérable, hanté par
le souvenir, par le sourire, par la voix, par tout le charme de la
morte.
Le temps n'apaisa point sa douleur. Souvent pendant les heures du
bureau, alors que les collègues s'en venaient causer un peu des choses
du jour, on voyait soudain ses joues se gonfler, son nez se plisser,
ses yeux s'emplir d'eau; il faisait une grimace affreuse et se mettait
à sangloter.
Il avait gardé intacte la chambre de sa compagne où il s'enfermait
tous les jours pour penser à elle; et tous les meubles, ses vêtements
mêmes demeuraient à leur place comme ils se trouvaient au dernier jour.
Mais la vie se faisait dure pour lui. Ses appointements, qui, entre
les mains de sa femme, suffisaient aux besoins du ménage, devenaient, à
présent, insuffisants pour lui tout seul. Et il se demandait avec
stupeur comment elle avait su s'y prendre pour lui faire boire toujours
des vins excellents et manger des nourritures délicates qu'il ne
pouvait plus se procurer avec ses modestes ressources.
Il fit quelques dettes et courut après l'argent à la façon des gens
réduits aux expédients. Un matin enfin, comme il se trouvait sans un
sou, une semaine entière avant la fin du mois, il songea à vendre
quelque chose; et tout de suite la pensée lui vint de se défaire de la
"pacotille" de sa femme, car il avait gardé au fond du coeur une sorte
de rancune contre ces "trompe-l'oeil" qui l'irritaient autrefois. Leur
vue même, chaque jour, lui gâtait un peu le souvenir de sa bien-aimée.
Il chercha longtemps dans le tas de clinquant qu'elle avait laissé,
car jusqu'aux derniers jours de sa vie elle en avait acheté
obstinément, rapportant presque chaque soir un objet nouveau, et il se
décida pour le grand collier qu'elle semblait préférer, et qui pouvait
bien valoir, pensait-il, six ou huit francs, car il était vraiment d'un
travail très soigné pour du faux.
Il le mit en sa poche et s'en alla vers son ministère en suivant
les boulevards, cherchant une boutique de bijoutier qui lui inspirât
confiance.
Il en vit une enfin et entra, un peu honteux d'étaler ainsi sa misère et de chercher à vendre une chose de si peu de prix.
- Monsieur, dit-il au marchand, je voudrais bien savoir ce que vous estimez ce morceau.
L'homme reçut l'objet, l'examina, le retourna, le soupesa, prit une
loupe, appela son commis, lui fit tout bas des remarques, reposa le
collier sur son comptoir et le regarda de loin pour mieux juger de
l'effet.
M. Lantin, gêné par toutes ces cérémonies, ouvrait la bouche pour
déclarer: "Oh! je sais bien que cela n'a aucune valeur," - quand le
bijoutier prononça:
- Monsieur, cela vaut de douze à quinze mille francs; mais je ne
pourrais l'acheter que si vous m'en faisiez connaître exactement la
provenance.
Le veuf ouvrit des yeux énormes et demeura béant, ne comprenant
pas. Il balbutia enfin: "Vous dites...Vous êtes sûr?" L'autre se méprit
sur son étonnement, et, d'un ton sec: "Vous pouvez chercher ailleurs si
on vous en donne davantage. Pour moi, cela vaut, au plus, quinze mille.
Vous reviendrez me trouver si vous ne trouvez pas mieux."
M. Lantin, tout à fait idiot, reprit son collier et s'en alla,
obéissant à un confus besoin de se trouver seul et de réfléchir.
Mais, dès qu'il fut dans la rue, un besoin de rire le saisit, et il
pensa "L'imbécile! oh! l'imbécile! Si je l'avais pris au mot tout de
même! En voilà un bijoutier qui ne sait pas distinguer le faux du vrai!"
Et il pénétra chez un autre marchand à l'entrée de la rue de la Paix. Dès qu'il eut aperçu le bijou, l'orfèvre s'écria:
- Ah! parbleu; je le connais bien, ce collier; il vient de chez moi.
M. Lantin, fort troublé, demanda:
- Combien vaut-il?
- Monsieur, je l'ai vendu vingt-cinq mille. Je suis prêt à le
reprendre pour dix-huit mille, quand vous m'aurez indiqué, pour obéir
aux prescriptions légales, comment vous en êtes détenteur.
Cette fois, M. Lantin s'assit perclus d'étonnement. Il reprit:
- Mais..., mais, examinez-le bien attentivement, Monsieur, j'avais cru jusqu'ici qu'il était en... en faux.
Le joaillier reprit: - Voulez-vous me dire votre nom, Monsieur?
- Parfaitement. Je m'appelle Lantin, je suis employé au ministère de l'Intérieur, je demeure 16, rue des Martyrs.
Le marchand ouvrit ses registres, rechercha, et prononça:
- Ce collier a été envoyé en effet à l'adresse de Madame Lantin, 16, rue des Martyrs, le 20 juillet 1876.
Et les deux hommes se regardèrent dans les yeux, l'employé éperdu de surprise, l'orfèvre flairant un voleur.
Celui-ci reprit:
- Voulez-vous me laisser cet objet pendant vingt-quatre heures seulement, je vais vous en donner un reçu?
M. Lantin balbutia:
- Mais oui, certainement. Et il sortit en pliant le papier qu'il mit dans sa poche.
Puis il traversa la rue, la remonta, s'aperçut qu'il se trompait de
route, redescendit aux Tuileries, passa la Seine, reconnut encore son
erreur, revint aux Champs-Élysées sans une idée nette dans la tête. Il
s'efforçait de raisonner, de comprendre. Sa femme n'avait pu acheter un
objet d'une pareille valeur. - Non, certes. - Mais alors, c'était un
cadeau! Un cadeau! Un cadeau de qui? Pourquoi?
Il s'était arrêté et il demeurait debout au milieu de l'avenue. Le
doute horrible l'effleura. - Elle? - Mais alors tous les autres bijoux
étaient aussi des cadeaux! Il lui sembla que la terre remuait; qu'un
arbre, devant lui, s'abattait; il étendit les bras et s'écroula, privé
de sentiment.
Il reprit connaissance dans la boutique d'un pharmacien où les
passants l'avaient porté. Il se fit reconduire chez lui, et s'enferma.
Jusqu'à la nuit il pleura éperdument, mordant un mouchoir pour ne
pas crier. Puis il se mit au lit accablé de fatigue et de chagrin, et
il dormit d'un pesant sommeil.
Un rayon de soleil le réveilla, et il se leva lentement pour aller
à son ministère. C'était dur de travailler après de pareilles
secousses. Il réfléchit alors qu'il pouvait s'excuser auprès de son
chef; et il lui écrivit. Puis il songea qu'il fallait retourner chez le
bijoutier; et une honte l'empourpra. Il demeura longtemps à réfléchir.
Il ne pouvait pourtant pas laisser le collier chez cet homme; il
s'habilla et sortit.
Il faisait beau, le ciel bleu s'étendait sur la ville qui semblait
sourire. Des flâneurs allaient devant eux, les mains dans leurs poches.
Lantin se dit, en les regardant passer: "Comme on est heureux quand
on a de la fortune! Avec de l'argent on peut secouer jusqu'aux
chagrins, on va où l'on veut, on voyage, on se distrait! Oh! si j'étais
riche!"
Il s'aperçut qu'il avait faim, n'ayant pas mangé depuis
l'avant-veille. Mais sa poche était vide, et il se ressouvint du
collier. Dix-huit mille francs! Dix-huit mille francs! c'était une
somme, cela!
Il gagna la rue de la Paix et commença à se promener de long en
large sur le trottoir, en face de la boutique. Dix-huit mille francs!
Vingt fois il faillit entrer; mais la honte l'arrêtait toujours.
Il avait faim pourtant, grand'faim, et pas un sou. Il se décida
brusquement, traversa la rue en courant pour ne pas se laisser le temps
de réfléchir, et il se précipita chez l'orfèvre.
Dès qu'il l'aperçut, le marchand s'empressa, offrit un siège avec
une politesse souriante. Les commis eux-mêmes arrivèrent, qui
regardaient de côté Lantin, avec des gaietés dans les yeux et sur les
lèvres.
Le bijoutier déclara:
- Je me suis renseigné, Monsieur, et si vous êtes toujours dans les
mêmes dispositions, je suis prêt à vous payer la somme que je vous ai
proposée.
L'employé balbutia:
- Mais certainement.
L'orfèvre tira d'un tiroir dix-huit grands billets, les compta, les
tendit à Lantin, qui signa un petit reçu et mit d'une main frémissante
l'argent dans sa poche.
Puis, comme il allait sortir, il se tourna vers le marchand qui souriait toujours, et, baissant les yeux:
- J'ai... j'ai d'autres bijoux... qui me viennent...de la même succession. Vous conviendrait-il de me les acheter aussi?
Le marchand s'inclina:
- Mais certainement, Monsieur. Un des commis sortit pour rire à son aise; un autre se mouchait avec force.
Lantin impassible, rouge et grave, annonça:
- Je vais vous les apporter.
Et il prit un fiacre pour aller chercher les joyaux.
Quand il revint chez le marchand, une heure plus tard, il n'avait
pas encore déjeuné. Ils se mirent à examiner les objets pièce à pièce,
évaluant chacun. Presque tous venaient de la maison.
Lantin, maintenant, discutait les estimations, se fâchait, exigeait
qu'on lui montrât les livres de vente, et parlait de plus en plus haut
à mesure que s'élevait la somme.
Les gros brillants d'oreilles valent vingt mille francs, les
bracelets trente-cinq mille, les broches, bagues et médaillons seize
mille, une parure d'émeraudes et de saphirs quatorze mille; un
solitaire suspendu à une chaîne d'or formant collier quarante mille; le
tout atteignant le chiffre de cent quatre-vingt-seize mille francs.
Le marchand déclara avec une bonhomie railleuse:
- Cela vient d'une personne qui mettait toutes ses économies en bijoux.
Lantin prononça gravement:
- C'est une manière comme une autre de placer son argent. Et il
s'en alla après avoir décidé avec l'acquéreur qu'une contre-expertise
aurait lieu le lendemain.
Quand il se trouva dans la rue, il regarda la colonne Vendôme avec
l'envie d'y grimper, comme si c'eût été un mât de cocagne. Il se
sentait léger à jouer à saute-mouton par-dessus la statue de l'Empereur
perché là-haut dans le ciel.
Il alla déjeuner chez Voisin et but du vin à vingt francs la bouteille.
Puis il prit un fiacre et fit un tour au Bois. Il regardait les
équipages avec un certain mépris, oppressé du désir de crier aux
passants: "Je suis riche aussi, moi. J'ai deux cent mille francs!"
Le souvenir de son ministère lui revint. Il s'y fit conduire, entra délibérément chez son chef et annonça:
- Je viens, Monsieur, vous donner ma démission. J'ai fait un héritage de trois cent mille francs.
Il alla serrer la main de ses anciens collègues et leur confia ses
projets d'existence nouvelle; puis il dîna au café Anglais.
Se trouvant à côté d'un monsieur qui lui parut distingué, il ne put
résister à la démangeaison de lui confier, avec une certaine
coquetterie, qu'il venait d'hériter de quatre cent mille francs.
Pour la première fois de sa vie il ne s'ennuya pas au théâtre, et il passa sa nuit avec des filles.
Six mois plus tard il se remariait. Sa seconde femme était très
honnête, mais d'un caractère difficile. Elle le fit beaucoup souffrir.
29 juillet 2008
Le modèle
Arrondie en croissant de lune, la petite ville d'Etretat, avec ses falaises blanches, son galet blanc et sa mer bleue, reposait sous le soleil d'un grand jour de juillet. Aux deux pointes de ce croissant, les deux portes, la petite à droite, la grande à gauche, avançaient dans l'eau tranquille, l'une son pied de naine, l'autre sa jambe de colosse; et l'aiguille, presque aussi haute que la falaise, large d'en bas, fine au sommet, pointait vers le ciel sa tête aiguë.
Sur la plage, le long du flot, une foule assise regardait les baigneurs. Sur la terrasse du Casino, une autre foule, assise ou marchant; étalait sous le ciel plein de lumière un jardin de toilettes où éclataient des ombrelles rouges et bleues, avec de grandes fleurs brodées en soie dessus.
Sur la promenade, au bout de la terrasse, d'autres gens, les calmes, les tranquilles, allaient d'un pas lent, loin de la cohue élégante.
Un jeune homme, connu, célèbre, un peintre, Jean Summer, marchait d'un air morne, à côté d'une petite voiture de malade où reposait une jeune femme, sa femme. Un domestique poussait doucement cette sorte de fauteuil roulant, et l'estropiée contemplait d'un oeil triste la joie du ciel, la joie du jour, et la joie des autres.
Ils ne parlaient point. Ils ne se regardaient pas.
"Arrêtons-nous un peu", dit la femme.
Ils s'arrêtèrent, et le peintre s'assit sur un pliant, que lui présenta le valet.
Ceux qui passaient derrière le couple immobile et muet le regardaient d'un air attristé. Toute une légende de dévouement courait. Il l'avait épousée malgré son infirmité, touché par son amour, disait-on.
Non loin de là, deux jeunes hommes causaient, assis sur un cabestan, et le regard perdu vers l'horizon.
"Non, ce n'est pas vrai; je te dis que je connais beaucoup Jean Summer.
- Mais alors, pourquoi l'a-t-il épousée? Car elle était déjà infirme, lors de son mariage, n'est-ce pas?
- Parfaitement. Il l'a épousée... il l'a épousée... comme on épouse, parbleu, par sottise!
- Mais encore?...
- Mais encore... mais encore, mon ami. Il n'y a pas d'encore. On est bête, parce qu'on est bête. Et puis, tu sais bien que les peintres ont la spécialité des mariages ridicules; ils épousent presque tous des modèles, des vieilles maîtresses, enfin des femmes avariées sous tous les rapports. Pourquoi cela? Le sait-on? Il semblerait, au contraire, que la fréquentation constante de cette race de dindes qu'on nomme les modèles aurait dû les dégoûter à tout jamais de ce genre de femelles. Pas du tout. Après les avoir fait poser, ils les épousent. Lis donc ce petit livre, si vrai, si cruel et si beau, d'Alphonse Daudet: Les Femmes d'artistes.
Pour le couple que tu vois là, l'accident s'est produit d'une façon spéciale et terrible. La petite femme a joué une comédie ou plutôt un drame effrayant. Elle a risqué le tout pour le tout, enfin. Etait-elle sincère? Aimait-elle Jean? Sait-on jamais cela? Qui donc pourra déterminer d'une façon précise ce qu'il y a d'âpreté et ce qu'il y a de réel dans les actes des femmes? Elles sont toujours sincères dans une éternelle mobilité d'impressions. Elles sont emportées, criminelles, dévouées, admirables, et ignobles, pour obéir à d'insaisissables émotions. Elles mentent sans cesse, sans le vouloir, sans le savoir, sans comprendre, et elles ont, avec cela, malgré cela, une franchise absolue de sensations et de sentiments qu'elles témoignent par des résolutions violentes, inattendues, incompréhensibles, folles, qui déroutent nos raisonnements, nos habitudes de pondération et toutes nos combinaisons égoïstes. L'imprévu et la brusquerie de leurs déterminations font qu'elles demeurent pour nous d'indéchiffrables énigmes. Nous nous demandons toujours: "Sont-elles sincères? Sont-elles fausses?"
Mais, mon ami, elles sont en même temps sincères et fausses, parce qu'il est dans leur nature d'être les deux à l'extrême et de n'être ni l'un ni l'autre.
Regarde les moyens qu'emploient les plus honnêtes pour obtenir de nous ce qu'elles veulent. Ils sont compliqués et simples, ces moyens. Si compliqués que nous ne les devinons jamais à l'avance, si simples qu'après en avoir été les victimes, nous ne pouvons nous empêcher de nous en étonner et de nous dire:
"Comment! elle m'a joué si bêtement que ça?"
Et elles réussissent toujours, mon bon, surtout quand il s'agit de se faire épouser.
Mais voici l'histoire de Summer:
La petite femme est un modèle, bien entendu. Elle posait chez lui. Elle était jolie, élégante, surtout, et possédait, paraît-il, une taille divine. Il devint amoureux d'elle, comme on devient amoureux de toute femme un peu séduisante qu'on voit souvent. Il s'imagina qu'il l'aimait de toute son âme. C'est là un singulier phénomène. Aussitôt qu'on désire une femme, on croit sincèrement qu'on ne pourra plus se passer d'elle pendant tout le reste de sa vie. On sait fort bien que la chose vous est déjà arrivée; que le dégoût a toujours suivi la possession; qu'il faut, pour pouvoir user son existence à côté d'un autre être, non pas un brutal appétit physique, bien vite éteint, mais une accordance d'âme, de tempérament et d'humeur. Il faut savoir démêler, dans la séduction qu'on subit, si elle vient de la forme corporelle, d'une certaine ivresse sensuelle ou d'un charme profond de l'esprit.
Enfin, il crut qu'il l'aimait; il lui fit un tas de promesses de fidélité et il vécut complètement avec elle.
Elle était vraiment gentille, douée de cette niaiserie élégante qu'ont facilement les petites Parisiennes. Elle jacassait, elle babillait, elle disait des bêtises qui semblaient spirituelles par la manière drôle dont elles étaient débitées. Elle avait à tout moment des gestes gracieux bien faits pour séduire un oeil de peintre. Quand elle levait les bras, quand elle se penchait, quand elle montait en voiture, quand elle vous tendait la main, ses mouvements étaient parfaits de justesse et d'à-propos.
Pendant trois mois, Jean ne s'aperçut point qu'au fond elle ressemblait à tous les modèles.
Ils louèrent pour l'été une petite maison à Andrésy.
J'étais là, un soir, quand germèrent les premières inquiétudes dans l'esprit de mon ami.
Comme il faisait une nuit radieuse, nous voulûmes faire un tour au bord de la rivière. La lune versait dans l'eau frissonnante une pluie de lumière, émiettait ses reflets jaunes dans les remous, dans le courant, dans tout le large fleuve lent et fuyant.
Nous allions le long de la rive, un peu grisés par cette vague exaltation que jettent en nous ces soirs de rêve. Nous aurions voulu accomplir des choses surhumaines, aimer des êtres inconnus, délicieusement poétiques. Nous sentions frémir en nous des extases, des désirs, des aspirations étranges. Et nous nous taisions, pénétrés par la sereine et vivante fraîcheur de la nuit charmante, par cette fraîcheur de la lune qui semble traverser le corps, le pénétrer, baigner l'esprit, le parfumer et le tremper de bonheur.
Tout à coup Joséphine (elle s'appelle Joséphine) poussa un cri:
"Oh! as-tu vu le gros poisson qui a sauté là-bas?"
Il répondit sans regarder, sans savoir:
"Oui, ma chérie."
Elle se fâcha.
"Non, tu ne l'as pas vu, puisque tu avais le dos tourné."
Il sourit:
"Oui, c'est vrai. Il fait si bon que je ne pense à rien."
Elle se tut; mais, au bout d'une minute, un besoin de parler la saisit, et elle demanda:
"Iras-tu demain à Paris?"
Il prononça:
"Je n'en sais rien."
Elle s'irritait de nouveau:
"Si tu crois que c'est amusant, ta promenade sans rien dire! On parle, quand on n'est pas bête."
Il ne répondit pas. Alors, sentant bien, grâce à son instinct pervers de femme, qu'elle allait l'exaspérer, elle se mit à chanter cet air irritant dont on nous a tant fatigué les oreilles et l'esprit depuis deux ans.
Je regardais en l'air.
Il murmura:
"Je t'en prie, tais-toi."
Elle prononça, furieuse:
"Pourquoi veux-tu que je me taise?"
Il répondit:
"Tu nous gâtes le paysage."
Alors la scène arriva, la scène odieuse, imbécile, avec les reproches inattendus, les récriminations intempestives, puis les larmes. Tout y passa. Ils rentrèrent. Il l'avait laissée aller, sans répliquer, engourdi par cette soirée divine, et atterré par cet orage de sottises.
Trois mois plus tard, il se débattait éperdument dans ces liens invincibles et invisibles, dont une habitude pareille enlace notre vie. Elle le tenait, l'opprimait, le martyrisait. Ils se querellaient du matin au soir, s'injuriaient et se battaient.
A la fin, il voulut en finir, rompre à tout prix. Il vendit toutes ses toiles, emprunta de l'argent aux amis, réalisa vingt mille francs (il était encore peu connu) et il les laissa un matin sur la cheminée avec une lettre d'adieu.
Il vint se réfugier chez moi.
Vers trois heures de l'après-midi, on sonna. J'allai ouvrir. Une femme me sauta au visage, me bouscula, entra et pénétra dans mon atelier: c'était elle.
Il s'était levé en la voyant paraître.
Elle lui jeta aux pieds l'enveloppe contenant les billets de banque, avec un geste vraiment noble, et, d'une voix brève:
"Voici votre argent. Je n'en veux pas."
Elle était fort pâle, tremblante, prête assurément à toutes les folies. Quant à lui, je le voyais pâlir aussi, pâlir de colère et d'exaspération, prêt, peut-être; à toutes les violences.
Il demanda:
"Qu'est-ce que vous voulez?"
Elle répondit:
"Je ne veux pas être traitée comme une fille. Vous m'avez implorée, vous m'avez prise. Je ne vous demandais rien. Gardez-moi!"
Il frappa du pied:
"Non, c'est trop fort! Si tu crois que tu vas..."
Je lui avais saisi le bras.
"Tais-toi, Jean. Laisse-moi faire."
J'allai vers elle, et doucement, peu à peu, je lui parlai raison, je vidai le sac des arguments qu'on emploie en pareille circonstance. Elle m'écoutait immobile, l'oeil fixe, obstinée et muette.
A la fin, ne sachant plus que dire, et voyant que la scène allait mal finir, je m'avisai d'un dernier moyen. Je prononçai:
"Il t'aime toujours, ma petite; mais sa famille veut le marier, et tu comprends!..."
Elle eut un sursaut:
"Ah!... ah!... je comprends alors..."
Et, se tournant vers lui:
"Tu vas... tu vas... te marier?"
Il répondit carrément:
"Oui."
Elle fit un pas:
"Si tu te maries, je me tue... tu entends."
Il prononça en haussant les épaules:
"Eh bien... tue-toi!"
Elle articula deux ou trois fois, la gorge serrée par une angoisse effroyable:
"Tu dis?... tu dis?... tu dis?... répète!"
Il répéta:
"Eh bien, tue-toi, si cela te fait plaisir!"
Elle reprit, toujours effrayante de pâleur:
"Il ne faudrait pas m'en défier. Je me jetterais par la fenêtre."
Il se mit à rire, s'avança vers la fenêtre, l'ouvrit, et, saluant comme une personne qui fait des cérémonies pour ne point passer la première:
"Voici la route. Après vous!"
Elle le regarda une seconde d'un oeil fixe, terrible, affolé; puis, prenant son élan comme pour sauter une haie dans les champs, elle passa devant moi, devant lui, franchit la balustrade et disparut...
Je n'oublierai jamais l'effet que me fit cette fenêtre ouverte, après l'avoir vu traverser par ce corps qui tombait; elle me parut en une seconde grande comme le ciel et vide comme l'espace. Et je reculai instinctivement, n'osant pas regarder, comme si j'allais tomber moi-même.
Jean, éperdu, ne faisait pas un geste.
On rapporta la pauvre fille avec les deux jambes brisées. Elle ne marchera plus jamais.
Son amant, fou de remords et peut-être aussi de reconnaissance, l'a reprise et épousée.
Voilà, mon cher.
Le soir venait. La jeune femme, ayant froid, voulut partir; et le domestique se remit à rouler vers le village la petite voiture d'invalide. Le peintre marchait à côté de sa femme, sans qu'ils eussent échangé un mot, depuis une heure.
La femme de Paul
Le restaurant Grillon, ce phalanstère des canotiers, se vidait lentement. C'était, devant la porte, un tumulte de cris, d'appels; et les grands gaillards en maillot blanc gesticulaient avec des avirons sur l'épaule.
Les femmes, en claire toilette de printemps, embarquaient avec précaution dans les yoles, et, s'asseyant à la barre, disposaient leurs robes, tandis que le maître de l'établissement, un fort garçon à barbe rousse, d'une vigueur célèbre, donnait la main aux belles-petites en maintenant d'aplomb les frêles embarcations.
Les rameurs prenaient place à leur tour, bras nus et la poitrine bombée, posant pour la galerie, une galerie composée de bourgeois endimanchés, d'ouvriers et de soldats accoudés sur la balustrade du pont et très attentifs à ce spectacle.
Les bateaux, un à un, se détachaient du ponton. Les tireurs se penchaient en avant, puis se renversaient d'un mouvement régulier; et, sous l'impulsion des longues rames recourbées, les yoles rapides glissaient sur la rivière, s'éloignaient, diminuaient, disparaissaient enfin sous l'autre pont, celui du chemin de fer, en descendant vers la Grenouillère.
Un couple seul était resté. Le jeune homme, presque imberbe encore, mince, le visage pâle, tenait par la taille sa maîtresse, une petite brune maigre avec des allures de sauterelle; et ils se regardaient parfois au fond des yeux.
Le patron cria: "Allons, monsieur Paul, dépêchez-vous." Et ils s'approchèrent.
De tous les clients de la maison, M. Paul était le plus aimé et le plus respecté. Il payait bien et régulièrement, tandis que les autres se faisaient longtemps tirer l'oreille, à moins qu'ils ne disparussent, insolvables. Puis il constituait pour l'établissement une sorte de réclame vivante, car son père était sénateur. Et quand un étranger demandait: "Qui est-ce donc ce petit-là, qui en tient si fort pour sa donzelle?" quelque habitué répondait à mi-voix, d'un air important et mystérieux: "C'est Paul Baron, vous savez? le fils du sénateur." Et l'autre, invariablement, ne pouvait s'empêcher de dire: "Le pauvre diable! il n'est pas à moitié pincé."
La mère Grillon, une brave femme, entendue au commerce, appelait le jeune homme et sa compagne: "ses deux tourtereaux", et semblait tout attendrie par cet amour avantageux pour sa maison.
Le couple s'en venait à petits pas; la yole Madeleine était prête; mais, au moment de monter dedans, ils s'embrassèrent, ce qui fit rire le public amassé sur le pont. Et M. Paul, prenant ses rames, partit aussi pour la Grenouillère.
Quand ils arrivèrent, il allait être trois heures, et le grand café flottant regorgeait de monde.
L'immense radeau, couvert d'un toit goudronné que supportent des colonnes de bois, est relié à l'île charmante de Croissy par deux passerelles dont l'une pénètre au milieu de cet établissement aquatique, tandis que l'autre en fait communiquer l'extrémité avec un îlot minuscule planté d'un arbre et surnommé le "Pot-à-Fleurs", et, de là, gagne la terre auprès du bureau des bains.
M. Paul attacha son embarcation le long, de l'établissement, il escalada la balustrade du café, puis, prenant les mains de sa maîtresse, il l'enleva, et tous deux s'assirent au bout d'une table face à face.
De l'autre côté du fleuve, sur le chemin de halage, une longue file d'équipages s'alignait. Les fiacres alternaient avec de fines voitures de gommeux: les uns lourds, au ventre énorme écrasant les ressorts, attelés d'une rosse au cou tombant, aux genoux cassés; les autres sveltes, élancées sur des roues minces, avec des chevaux aux jambes grêles et tendues, au cou dressé, au mors neigeux d'écume, tandis que le cocher, gourmé dans sa livrée, la tête raide en son grand col, demeurait les reins inflexibles et le fouet sur un genou.
La berge était couverte de gens qui s'en venaient par familles, ou par bandes, ou deux par deux, ou solitaires. Ils arrachaient des brins d'herbe, descendaient jusqu'à l'eau, remontaient sur le chemin, et tous, arrivés au même endroit, s'arrêtaient, attendant le passeur. Le lourd bachot allait sans fin d'une rive à l'autre, déchargeant dans l'île ses voyageurs.
Le bras de la rivière (qu'on appelle le bras mort), sur lequel donne ce ponton à consommations, semblait dormir, tant le courant était faible. Des flottes de yoles, de skifs, de périssoires, de podoscaphes, de gigs, d'embarcations de toute forme et de toute nature, filaient sur l'onde immobile, se croisant, se mêlant, s'abordant, s'arrêtant brusquement d'une secousse des bras pour s'élancer de nouveau sous une brusque tension des muscles, et glisser vivement comme de longs poissons jaunes ou rouges.
Il en arrivait d'autres sans cesse: les unes de Chatou, en amont; les autres de Bougival, en aval; et des rires allaient sur l'eau d'une barque à l'autre, des appels, des interpellations ou des engueulades. Les canotiers exposaient à l'ardeur du jour la chair brunie et bosselée de leurs biceps; et, pareilles à des fleurs étranges, à des fleurs qui nageraient, les ombrelles de soie rouge, verte, bleue ou jaune des barreuses s'épanouissaient à l'arrière des canots.
Un soleil de juillet flambait au milieu du ciel; l'air semblait plein d'une gaieté brûlante; aucun frisson de brise ne remuait les feuilles des saules et des peupliers.
Là-bas, en face, l'inévitable Mont-Valérien étageait dans la lumière crue ses talus fortifiés; tandis qu'à droite, l'adorable coteau de Louveciennes, tournant avec le fleuve, s'arrondissait en demi-cercle, laissant passer par places, à travers la verdure puissante et sombre des grands jardins, les blanches murailles des maisons de campagne.
Aux abords de la Grenouillère, une foule de promeneurs circulait sous les arbres géants qui font de ce coin d'île le plus délicieux parc du monde. Des femmes, des filles aux cheveux jaunes, aux seins démesurément rebondis, à la croupe exagérée, au teint plâtré de fard, aux yeux charbonnés, aux lèvres sanguinolentes, lacées, sanglées en des robes extravagantes, traînaient sur les frais gazons le mauvais goût criard de leurs toilettes; tandis qu'à côté d'elles des jeunes gens posaient en leurs accoutrements de gravure de modes, avec des gants clairs, des bottes vernies, des badines grosses comme un fil et des monocles ponctuant la niaiserie de leur sourire.
L'île est étranglée juste à la Grenouillère, et sur l'autre bord, où un bac aussi fonctionne amenant sans cesse les gens de Croissy, le bras rapide, plein de tourbillons, de remous, d'écume, roule avec des allures de torrent. Un détachement de pontonniers, en uniforme d'artilleurs, est campé sur cette berge, et les soldats, assis en ligne sur une longue poutre, regardaient couler l'eau.
Dans l'établissement flottant, c'était une cohue furieuse et hurlante. Les tables de bois, où les consommations répandues faisaient de minces ruisseaux poisseux, étaient couvertes de verres à moitié vides et entourées de gens à moitié gris. Toute cette foule criait, chantait, braillait. Les hommes, le chapeau en arrière, la face rougie, avec des yeux luisants d'ivrognes, s'agitaient en vociférant par un besoin de tapage naturel aux brutes. Les femmes, cherchant une proie pour le soir, se faisaient payer à boire en attendant; et, dans l'espace libre entre les tables, dominait le public ordinaire du lieu, un bataillon de canotiers chahuteurs avec leurs compagnes en courte jupe de flanelle.
Un d'eux se démenait au piano et semblait jouer des pieds et des mains; quatre couples bondissaient un quadrille; et des jeunes gens les regardaient, élégants, corrects, qui auraient semblé comme il faut si la tare, malgré tout, n'eût apparu.
Car on sent là, à pleines narines, toute l'écume du monde, toute la crapulerie distinguée, toute la moisissure de la société parisienne: mélange de calicots, de cabotins, d'infimes journalistes, de gentilshommes en curatelle, de boursicotiers véreux, de noceurs tarés, de vieux viveurs pourris; cohue interlope de tous les êtres suspects, à moitié connus, à moitié perdus, à moitié salués, à moitié déshonorés, filous, fripons, procureurs de femmes, chevaliers d'industrie à l'allure digne, à l'air matamore qui semble dire: "Le premier qui me traite de gredin, je le crève."
Ce lieu sue la bêtise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar. Mâles et femelles s'y valent. Il y flotte une odeur d'amour, et l'on s'y bat pour un oui ou pour un non, afin de soutenir des réputations vermoulues que les coups d'épée et les balles de pistolet ne font que crever davantage.
Quelques habitants des environs y passent en curieux, chaque dimanche; quelques jeunes gens, très jeunes, y apparaissent chaque année, apprenant à vivre. Des promeneurs, flânant, s'y montrent; quelques naïfs s'y égarent.
C'est, avec raison, nommé la Grenouillère. A côté du radeau couvert où l'on boit, et tout près du "Pot-à-Fleurs", on se baigne. Celles des femmes dont les rondeurs sont suffisantes viennent là montrer à nu leur étalage et faire le client. Les autres, dédaigneuses, bien qu'amplifiées par le coton, étayées de ressorts, redressées par-ci, modifiées par-là, regardent d'un air méprisant barboter leurs soeurs.
Sur une petite plate-forme, les nageurs se pressent pour piquer leur tête. Ils sont longs comme des échalas, ronds comme des citrouilles, noueux comme des branches d'olivier, courbés en avant ou rejetés en arrière par l'ampleur du ventre, et, invariablement laids, ils sautent dans l'eau qui rejaillit jusque sur les buveurs du café.
Malgré les arbres immenses penchés sur la maison flottante et malgré le voisinage de l'eau, une chaleur suffocante emplissait ce lieu. Les émanations des liqueurs répandues se mêlaient à l'odeur des corps et à celle des parfums violents dont la peau des marchandes d'amour est pénétrée et qui s'évaporaient dans cette fournaise. Mais sous toutes ces senteurs diverses flottait un arome léger de poudre de riz qui parfois disparaissait, reparaissait, qu'on retrouvait toujours, comme si quelque main cachée eût secoué dans l'air une houppe invisible.
Le spectacle était sur le fleuve, où le va-et-vient incessant des barques tirait les yeux. Les canotières s'étalaient dans leur fauteuil en face de leurs mâles aux forts poignets, et elles considéraient avec mépris les quêteuses de dîners rôdant par l'île.
Quelquefois, quand une équipe lancée passait à toute vitesse, les amis descendus à terre poussaient des cris, et tout le public, subitement pris de folie, se mettait à hurler.
Au coude de la rivière, vers Chatou, se montraient sans cesse des barques nouvelles. Elles approchaient, grandissaient, et, à mesure qu'on reconnaissait les visages, d'autres vociférations partaient.
Un canot couvert d'une tente et monté par quatre femmes descendait lentement le courant. Celle qui ramait était petite, maigre, fanée, vêtue d'un costume de mousse avec ses cheveux relevés sous un chapeau ciré. En face d'elle, une grosse blondasse habillée en homme, avec un veston de flanelle blanche, se tenait couchée sur le dos au fond du bateau, les jambes en l'air sur le banc des deux côtés de la rameuse, et elle fumait une cigarette, tandis qu'à chaque effort des avirons sa poitrine et son ventre frémissaient, ballottés par la secousse. Tout à l'arrière, sous la tente, deux belles filles grandes et minces, l'une brune et l'autre blonde, se tenaient par la taille en regardant sans cesse leurs compagnes.
Un cri partit de la Grenouillère: "V'là Lesbos!" et, tout à coup, ce fut une clameur furieuse; une bousculade effrayante eut lieu; les verres tombaient; on montait sur les tables; tous, dans un délire de bruit, vociféraient: "Lesbos! Lesbos! Lesbos!" Le cri roulait, devenait indistinct, ne formait plus qu'une sorte de hurlement effroyable, puis, soudain, il semblait s'élancer de nouveau, monter par l'espace, couvrir la plaine, emplir le feuillage épais des grands arbres, s'étendre aux lointains coteaux, aller jusqu'au soleil.
La rameuse, devant cette ovation, s'était arrêtée tranquillement. La grosse blonde étendue au fond du canot tourna la tête d'un air nonchalant, se soulevant sur les coudes; et les deux belles filles, à l'arrière, se mirent à rire en saluant la foule.
Alors la vocifération redoubla, faisant trembler l'établissement flottant. Les hommes levaient leurs chapeaux, les femmes agitaient leurs mouchoirs, et toutes les voix, aiguës ou graves, criaient ensemble: "Lesbos!" On eût dit que ce peuple, ce ramassis de corrompus, saluait un chef, comme ces escadres qui tirent le canon quand un amiral passe sur leur front.
La flotte nombreuse des barques acclamait aussi le canot des femmes, qui repartit de son allure somnolente pour aborder un peu plus loin.
M. Paul, au contraire des autres, avait tiré une clef de sa poche, et, de toute sa force, il sifflait. Sa maîtresse, nerveuse, pâlie encore, lui tenait le bras pour le faire taire et elle le regardait cette fois avec une rage dans les yeux. Mais, lui, semblait exaspéré, comme soulevé par une jalousie d'homme, par une fureur profonde, instinctive, désordonnée. Il balbutia, les lèvres tremblantes d'indignation:
"C'est honteux! on devrait les noyer comme des chiennes avec une pierre au cou."
Mais Madeleine, brusquement, s'emporta; sa petite voix aigre devint sifflante , et elle parlait avec volubilité, comme pour plaider sa propre cause:
"Est-ce que ça te regarde, toi? Sont-elles pas libres de faire ce qu'elles veulent, puisqu'elles ne doivent rien à personne? Fiche-nous la paix avec tes manières et mêle-toi de tes affaires..."
Mais il lui coupa la parole.
"C'est la police que ça regarde, et je les ferai flanquer à Saint-Lazare, moi!"
Elle eut un soubresaut!
"Toi?
- Oui, moi! Et, en attendant je te défends de leur parler, tu entends, je te le défends."
Alors elle haussa les épaules, et calmée tout à coup:
"Mon petit, je ferai ce qui me plaira; si tu n'es pas content, file, et tout de suite. Je ne suis pas ta femme, n'est-ce pas? Alors tais-toi."
Il ne répondit pas et ils restèrent face à face, avec la bouche crispée et la respiration rapide.
A l'autre bout du grand café de bois, les quatre femmes faisaient leur entrée. Les deux costumées en hommes marchaient devant; l'une maigre, pareille à un garçonnet vieillot avec des teintes jaunes sur les tempes; l'autre, emplissant de sa graisse ses vêtements de flanelle blanche, bombant de sa croupe le large pantalon, se balançait comme une oie grasse, ayant les cuisses énormes et les genoux rentrés. Leurs deux amies les suivaient et la foule des canotiers venait leur serrer les mains.
Elles avaient loué toutes les quatre un petit chalet au bord de l'eau, et elles vivaient là, comme auraient vécu deux ménages.
Leur vice était public, officiel, patent. On en parlait comme d'une chose naturelle, qui les rendait presque sympathiques, et l'on chuchotait tout bas des histoires étranges, des drames nés de furieuses jalousies féminines, et des visites secrètes de femmes connues, d'actrices, à la petite maison du bord de l'eau.
Un voisin, révolté de ces bruits scandaleux, avait prévenu la gendarmerie, et le brigadier, suivi d'un homme, était venu faire une enquête. La mission était délicate; on ne pouvait, en somme, rien reprocher à ces femmes, qui ne se livraient point à la prostitution. Le brigadier, fort perplexe, ignorant même à peu près la nature des délits soupçonnés, avait interrogé à l'aventure, et fait un rapport monumental concluant à l'innocence.
On en avait ri jusqu'à Saint-Germain.
Elles traversaient à petits pas, comme des reines, l'établissement de la Grenouillère; et elles semblaient fières de leur célébrité, heureuses des regards fixés sur elles, supérieures à cette foule, à cette tourbe, à cette plèbe.
Madeleine et son amant les regardaient venir, et dans l'oeil de la fille une flamme s'allumait.
Lorsque les deux premières furent au bout de la table, Madeleine cria: "Pauline!" La grosse se retourna, s'arrêta, tenant toujours le bras de son moussaillon femelle:
"Tiens! Madeleine... Viens donc me parler, ma chérie."
Paul crispa ses doigts sur le poignet de sa maîtresse; mais elle lui dit d'un tel air: "Tu sais, mon p'tit, tu peux filer", qu'il se tut et resta seul.
Alors elles causèrent tout bas, debout, toutes les trois. Des gaietés heureuses passaient sur leurs lèvres; elles parlaient vite; et Pauline, par instants, regardait Paul à la dérobée avec un sourire narquois et méchant.
A la fin, n'y tenant plus, il se leva soudain et fut près d'elle d'un élan, tremblant de tous ses membres. Il saisit Madeleine par les épaules: "Viens, je le veux, dit-il, je t'ai défendu de parler à ces gueuses."
Mais Pauline éleva la voix et se mit à l'engueuler avec son répertoire de poissarde. On riait alentour; on s'approchait; on se haussait sur le bout des pieds afin de mieux voir. Et lui restait interdit sous cette pluie d'injures fangeuses; il lui semblait que les mots sortant de cette bouche et tombant sur lui le salissaient comme des ordures, et, devant le scandale qui commençait, il recula, retourna sur ses pas, et s'accouda sur la balustrade vers le fleuve, le dos tourné aux trois femmes victorieuses.
Il resta là, regardant l'eau, et parfois, avec un geste rapide, comme s'il l'eût arrachée, il enlevait d'un doigt nerveux une larme formée au coin de son oeil.
C'est qu'il aimait éperdument, sans savoir pourquoi, malgré ses instincts délicats, malgré sa raison, malgré sa volonté même. Il était tombé dans cet amour comme on tombe dans un trou bourbeux. D'une nature attendrie et fine, il avait rêvé des liaisons exquises, idéales et passionnées; et voilà que ce petit criquet de femme, bête, comme toutes les filles, d'une bêtise exaspérante, pas jolie même, maigre et rageuse, l'avait pris, captivé, possédé des pieds à la tête, corps et âme. Il subissait cet ensorcellement féminin, mystérieux et tout-puissant, cette force inconnue, cette domination prodigieuse, venue on ne sait d'où, du démon de la chair, et qui jette l'homme le plus sensé aux pieds d'une fille quelconque sans que rien en elle explique son pouvoir fatal et souverain.
Et là, derrière son dos, il sentait qu'une chose infâme s'apprêtait. Des rires lui entraient au coeur. Que faire? Il le savait bien, mais ne le pouvait pas.
Il regardait fixement, sur la berge en face, un pêcheur à la ligne immobile.
Soudain le bonhomme enleva brusquement du fleuve un petit poisson d'argent qui frétillait au bout du fil. Puis il essaya de retirer son hameçon, le tordit, le tourna, mais en vain; alors, pris d'impatience, il se mit à tirer, et tout le gosier saignant de la bête sortit avec un paquet d'entrailles. Et Paul frémit, déchiré lui-même jusqu'au coeur; il lui sembla que cet hameçon c'était son amour et que, s'il fallait l'arracher, tout ce qu'il avait dans la poitrine sortirait ainsi au bout d'un fer recourbé, accroché au fond de lui, et dont Madeleine tenait le fil.
Une main se posa sur son épaule; il eut un sursaut, se tourna; sa maîtresse était à son côté. Ils ne se parlèrent pas; et elle s'accouda comme lui à la balustrade, les yeux fixés sur la rivière.
Il cherchait ce qu'il devait dire, et ne trouvait rien. Il ne parvenait même pas à démêler ce qui se passait en lui; tout ce qu'il éprouvait, c'était une joie de la sentir là, près de lui, revenue, et une lâcheté honteuse, un besoin de pardonner tout, de tout permettre pourvu qu'elle ne le quittât point.
Enfin, au bout de quelques minutes, il lui demanda d'une voix très douce: "Veux-tu que nous nous en allions? il ferait meilleur dans le bateau."
Elle répondit: "Oui, mon chat."
Et il l'aida à descendre dans la yole, la soutenant, lui serrant les mains, tout attendri, avec quelques larmes encore dans les yeux. Alors elle le regarda en souriant et ils s'embrassèrent de nouveau.
Ils remontèrent le fleuve tout doucement, longeant la rive plantée de saules, couverte d'herbes, baignée et tranquille dans la tiédeur de l'après-midi.
Lorsqu'ils furent revenus au restaurant Grillon, il était à peine six heures; alors, laissant leur yole, ils partirent à pied dans l'île, vers Bezons, à travers les prairies, le long des hauts peupliers qui bordent le fleuve.
Les grands foins, prêts à être fauchés, étaient remplis de fleurs. Le soleil qui baissait étalait dessus une nappe de lumière rousse, et, dans la chaleur adoucie du jour finissant, les flottantes exhalaisons de l'herbe se mêlaient aux humides senteurs du fleuve, imprégnaient l'air d'une langueur tendre, d'un bonheur léger, comme d'une vapeur de bien-être.
Une molle défaillance venait aux coeurs, et une espèce de communion avec cette splendeur calme du soir, avec ce vague et mystérieux frisson de vie épandue, avec cette poésie pénétrante, mélancolique, qui semblait sortir des plantes, des choses, s'épanouir, révélée aux sens en cette heure douce et recueillie.
Il sentait tout cela, lui; mais elle ne le comprenait pas, elle. Ils marchaient côte à côte; et soudain, lasse de se taire, elle chanta. Elle chanta de sa voix aigrelette et fausse quelque chose qui courait les rues, un air traînant dans les mémoires, qui déchira brusquement la profonde et sereine harmonie du soir.
Alors il la regarda, et il sentit entre eux un infranchissable abîme. Elle battait les herbes de son ombrelle, la tête un peu baissée, contemplant ses pieds, et chantant, filant des sons, essayant des roulades, osant des trilles.
Son petit front, étroit, qu'il aimait tant, était donc vide, vide! Il n'y avait là-dedans que cette musique de serinette; et les pensées qui s'y formaient par hasard étaient pareilles à cette musique. Elle ne comprenait rien de lui; ils étaient plus séparés que s'ils ne vivaient pas ensemble. Ses baisers n'allaient donc jamais plus loin que les lèvres?
Alors elle releva les yeux vers lui et sourit encore. Il fut remué jusqu'aux moelles, et, ouvrant les bras, dans un redoublement d'amour, il l'étreignit passionnément.
Comme il chiffonnait sa robe, elle finit par se dégager, en murmurant par compensation: "Va, je t'aime bien, mon chat."
Mais il la saisit par la taille, et, pris de folie, l'entraîna en courant; et il l'embrassait sur la joue, sur la tempe, sur le cou, tout en sautant d'allégresse. Ils s'abattirent, haletants, au pied d'un buisson incendié par les rayons du soleil couchant, et, avant d'avoir repris haleine, ils s'unirent, sans qu'elle comprît son exaltation.
Ils revenaient en se tenant les deux mains, quand soudain, à travers les arbres, ils aperçurent sur la rivière le canot monté par les quatre femmes. La grosse Pauline aussi les vit, car elle se redressa, envoyant à Madeleine des baisers. Puis elle cria: "A ce soir!"
Madeleine répondit: "A ce soir!"
Paul crut soudain sentir son coeur enveloppé de glace.
Et ils rentrèrent pour dîner.
Ils s'installèrent sous une des tonnelles au bord de l'eau et se mirent à manger en silence. Quand la nuit fut venue, on apporta une bougie, enfermée dans un globe de verre, qui les éclairait d'une lueur faible et vacillante; et l'on entendait à tout moment les explosions de cris des canotiers dans la grande salle du premier.
Vers le dessert, Paul, prenant tendrement la main de Madeleine, lui dit: "Je me sens très fatigué, ma mignonne; si tu veux, nous nous coucherons de bonne heure."
Mais elle avait compris la ruse, et elle lui lança ce regard énigmatique, ce regard à perfidies qui apparaît si vite au fond de l'oeil de la femme. Puis, après avoir réfléchi, elle répondit: "Tu te coucheras si tu veux, moi j'ai promis d'aller au bal de la Grenouillère."
Il eut un sourire lamentable, un de ces sourires dont on voile les plus horribles souffrances, mais il répondit d'un ton caressant et navré: "Si tu étais bien gentille nous resterions tous les deux." Elle fit "non" de la tête sans ouvrir la bouche. Il insista: "T'en prie! ma bichette." Alors elle rompit brusquement: "Tu sais ce que je t'ai dit. Si tu n'es pas content, la porte est ouverte. On ne te retient pas. Quant à moi, j'ai promis; j'irai."
Il posa ses deux coudes sur la table, enferma son front dans ses mains, et resta là, rêvant douloureusement.
Les canotiers redescendirent en braillant toujours. Ils repartaient dans leurs yoles pour le bal de la Grenouillère.
Madeleine dit à Paul: "Si tu ne viens pas, décide-toi, je demanderai à un de ces messieurs de me conduire."
Paul se leva: "Allons!" murmura-t-il.
Et ils partirent.
La nuit était noire, pleine d'astres, parcourue par une haleine embrasée, par un souffle pesant, chargé d'ardeurs, de fermentations, de germes vifs qui, mêlés à la brise, l'alentissaient. Elle promenait sur les visages une caresse chaude, faisait respirer plus vite, haleter un peu, tant elle semblait épaissie et lourde.
Les yoles se mettaient en route, portant à l'avant une lanterne vénitienne. On ne distinguait point les embarcations, mais seulement ces petits falots de couleur, rapides et dansants, pareils à des lucioles en délire; et des voix couraient dans l'ombre de tous côtés.
La yole des deux jeunes gens glissait doucement. Parfois, quand un bateau lancé passait près d'eux, ils apercevaient soudain le dos blanc du canotier éclairé par sa lanterne.
Lorsqu'ils eurent tourné le coude de la rivière, la Grenouillère leur apparut dans le lointain. L'établissement en fête était orné de girandoles, de guirlandes en veilleuses de couleur, de grappes de lumières. Sur la Seine circulaient lentement quelques gros bachots représentant des dômes, des pyramides, des monuments compliqués en feux de toutes nuances. Des festons enflammés traînaient jusqu'à l'eau; et quelquefois un falot rouge ou bleu, au bout d'une immense canne à pêche invisible, semblait une grosse étoile balancée.
Toute cette illumination répandait une lueur alentour du café, éclairait de bas en haut les grands arbres de la berge dont le tronc se détachait en gris pâle, et les feuilles en vert laiteux, sur le noir profond des champs et du ciel.
L'orchestre, composé de cinq artistes de banlieue, jetait au loin sa musique de bastringue, maigre et sautillante, qui fit de nouveau chanter Madeleine.
Elle voulut tout de suite entrer. Paul désirait auparavant faire un tour dans l'île; mais il dut céder.
L'assistance s'était épurée. Les canotiers presque seuls restaient avec quelques bourgeois parsemés et quelques jeunes gens flanqués de filles. Le directeur et organisateur de ce cancan, majestueux dans un habit noir fatigué, promenait en tous sens sa tête ravagée de vieux marchand de plaisirs publics à bon marché.
La grosse Pauline et ses compagnes n'étaient pas là; et Paul respira.
On dansait: les couples face à face cabriolaient éperdument, jetaient leurs jambes en l'air jusqu'au nez des vis-à-vis.
Les femelles, désarticulées des cuisses, bondissaient dans un envolement de jupes révélant leurs dessous. Leurs pieds s'élevaient au-dessus de leurs têtes avec une facilité surprenante, et elles balançaient leurs ventres, frétillaient de la croupe, secouaient leurs seins, répandant autour d'elles une senteur énergique de femmes en sueur.
Les mâles s'accroupissaient comme des crapauds avec des gestes obscènes, se contorsionnaient, grimaçants et hideux, faisaient la roue sur les mains, ou bien, s'efforçant d'être drôles, esquissaient des manières avec une grâce ridicule.
Une grosse bonne et deux garçons servaient les consommations.
Ce café-bateau, couvert seulement d'un toit, n'ayant aucune cloison qui le séparât du dehors, la danse échevelée s'étalait en face de la nuit pacifique et du firmament poudré d'astres.
Tout à coup le Mont-Valérien, là-bas, en face, sembla s'éclairer comme si un incendie se fût allumé derrière. La lueur s'étendit, s'accentua, envahissant peu à peu le ciel, décrivant, un grand cercle lumineux, d'une lumière pâle et blanche. Puis quelque chose de rouge apparut, grandit, d'un rouge ardent comme un métal sur l'enclume. Cela se développait lentement en rond, semblait sortir de terre; et la lune, se détachant bientôt de l'horizon, monta doucement dans l'espace. A mesure qu'elle s'élevait, sa nuance pourpre s'atténuait, devenait jaune, d'un jaune clair, éclatant; et l'astre paraissait diminuer à mesure qu'il s'éloignait.
Paul le regardait depuis longtemps, perdu dans cette contemplation, oubliant sa maîtresse. Quand il se retourna, elle avait disparu.
Il la chercha, mais ne la trouva pas. Il parcourait les tables d'un oeil anxieux, allant et revenant sans cesse, interrogeant l'un et l'autre. Personne ne l'avait vue.
Il errait ainsi, martyrisé d'inquiétude, quand un des garçons lui dit: "C'est Mme Madeleine que vous cherchez. Elle vient de partir tout à l'heure en compagnie de Mme Pauline." Et, au même moment, Paul apercevait, debout à l'autre extrémité du café, le mousse et les deux belles filles, toutes trois liées par la taille, et qui le guettaient en chuchotant.
Il comprit, et, comme un fou, s'élança dans l'île.
Il courut d'abord vers Chatou; mais, devant la plaine, il retourna sur ses pas. Alors il se mit à fouiller l'épaisseur des taillis, à vagabonder éperdument, s'arrêtant parfois pour écouter.
Les crapauds, par tout l'horizon, lançaient leur note métallique et courte.
Vers Bougival, un oiseau inconnu modulait quelques sons qui arrivaient affaiblis par la distance. Sur les larges gazons la lune versait une molle clarté, comme une poussière de ouate; elle pénétrait les feuillages, faisait couler sa lumière sur l'écorce argentée des peupliers, criblait de sa pluie brillante les sommets frémissants des grands arbres. La grisante poésie de cette soirée d'été entrait dans Paul malgré lui, traversait son angoisse affolée, remuait son coeur avec une ironie féroce, développant jusqu'à la rage en son âme douce et contemplative des besoins d'idéale tendresse, d'épanchements passionnés dans le sein d'une femme adorée et fidèle.
Il fut contraint de s'arrêter, étranglé par des sanglots précipités, déchirants.
La crise passée, il repartit.
Soudain il reçut comme un coup de couteau; on s'embrassait, là, derrière ce buisson. Il y courut; c'était un couple amoureux, dont les deux silhouettes s'éloignèrent vivement à son approche, enlacées, unies dans un baiser sans fin.
Il n'osait pas appeler, sachant bien qu'Elle ne répondrait point; et il avait aussi une peur affreuse de les découvrir tout à coup.
Les ritournelles des quadrilles avec les solos déchirants du piston, les rires faux de la flûte, les rages aiguës du violon lui tiraillaient le coeur, exaspérant sa souffrance. La musique enragée, boitillante, courait sous les arbres, tantôt affaiblie, tantôt grossie dans un souffle passager de brise.
Tout à coup il se dit qu'Elle était revenue peut-être? Oui! elle était revenue! pourquoi pas? Il avait perdu la tête sans raison, stupidement, emporté par ses terreurs, par les soupçons désordonnés qui l'envahissaient depuis quelque temps.
Et, saisi par une de ces accalmies singulières qui traversent parfois les plus grands désespoirs, il retourna vers le bal.
D'un coup d'oeil il parcourut la salle. Elle n'était pas là. Il fit le tour des tables, et brusquement se trouva de nouveau face à face avec les trois femmes. Il avait apparemment une figure désespérée et drôle, car toutes trois ensemble éclatèrent de gaieté.
Il se sauva, repartit dans l'île, se rua à travers les taillis, haletant. - Puis il écouta de nouveau, - il écouta longtemps, car ses oreilles bourdonnaient; mais, enfin, il crut entendre un peu plus loin un petit rire perçant qu'il connaissait bien; et il avança tout doucement, rampant, écartant les branches, la poitrine tellement secouée par son coeur qu'il ne pouvait respirer.
Deux voix murmuraient des paroles qu'il n'entendait pas encore. Puis elles se turent.
Alors il eut une envie immense de fuir, de ne pas voir, de ne pas savoir, de se sauver pour toujours loin de cette passion furieuse qui le ravageait. Il allait retourner à Chatou, prendre le train, et ne reviendrait plus, ne la reverrait plus jamais. Mais son image brusquement l'envahit, et il l'aperçut en sa pensée quand elle s'éveillait au matin, dans leur lit tiède, se pressait câline contre lui, jetant ses bras à son cou, avec ses cheveux répandus, un peu mêlés sur le front, avec ses yeux fermés encore et ses lèvres ouvertes pour le premier baiser; et le souvenir subit de cette caresse matinale l'emplit d'un regret frénétique et d'un désir forcené.
On parlait de nouveau; et il s'approcha, courbé en deux. Puis un léger cri courut sous les branches tout près de lui. Un cri! Un de ces cris d'amour qu'il avait appris à connaître aux heures éperdues de leur tendresse. Il avançait encore, toujours, comme malgré lui, attiré invinciblement, sans avoir conscience de rien... et il les vit.
Oh! si c'eût été un homme, l'autre! mais cela! cela! Il se sentait enchaîné par leur infamie même. Et il restait là, anéanti, bouleversé comme s'il eût découvert tout à coup un cadavre cher et mutilé, un crime contre nature, monstrueux, une immonde profanation.
Alors, dans un éclair de pensée involontaire, il songea au petit poisson dont il avait vu arracher les entrailles... Mais Madeleine murmura: "Pauline!" du même ton passionné qu'elle disait: "Paul!" et il fut traversé d'une telle douleur qu'il s'enfuit de toutes ses forces.
Il heurta deux arbres, tomba sur une racine, repartit, et se trouva soudain devant le fleuve, devant le bras rapide éclairé par la lune. Le courant torrentueux faisait de grands tourbillons où se jouait la lumière. La berge haute dominait l'eau comme une falaise, laissant à son pied une large bande obscure où les remous s'entendaient dans l'ombre.
Sur l'autre rive, les maisons de campagne de Croissy s'étageaient en pleine clarté.
Paul vit tout cela comme dans un songe, comme à travers un souvenir; il ne songeait à rien, ne comprenait rien; et toutes les choses, son existence même, lui apparaissaient vaguement, lointaines, oubliées, finies.
Le fleuve était là. Comprit-il ce qu'il faisait? Voulut-il mourir? Il était fou. Il se retourna cependant vers l'île; vers Elle; et, dans l'air calme de la nuit où dansaient toujours les refrains affaiblis et obstinés du bastringue, il lança d'une voix désespérée, suraiguë, surhumaine, un effroyable cri: "Madeleine!"
Son appel déchirant traversa le large silence du ciel, courut par tout l'horizon.
Puis, d'un bond formidable, d'un bond de bête, il sauta dans la rivière. L'eau jaillit, se referma, et, de la place où il avait disparu, une succession de grands cercles partit, élargissant jusqu'à l'autre berge leurs ondulations brillantes.
Les deux femmes avaient entendu. Madeleine se dressa: "C'est Paul." Un soupçon surgit en son âme. "Il s'est noyé", dit-elle. Et elle s'élança vers la rive où la grosse Pauline la rejoignit.
Un lourd bachot monté par deux hommes tournait et retournait sur place. Un des bateliers ramait, l'autre enfonçait dans l'eau un grand bâton et semblait chercher quelque chose. Pauline cria: "Que faites-vous? Qu'y a-t-il?" Une voix inconnue répondit: "C'est un homme qui vient de se noyer."
Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, hagardes, suivaient les évolutions de la barque. La musique de la Grenouillère folâtrait toujours au loin, semblait accompagner en cadence les mouvements des sombres pêcheurs; et la rivière, qui cachait maintenant un cadavre, tournoyait, illuminée.
Les recherches se prolongeaient. L'attente horrible faisait grelotter Madeleine. Enfin, après une demi-heure au moins, un des hommes annonça: "Je le tiens!" Et il fit remonter sa longue gaffe doucement, tout doucement. Puis quelque chose de gros apparut à la surface de l'eau. L'autre marinier quitta ses rames, et tous deux, unissant leurs forces; halant sur la masse inerte, la firent culbuter dans leur bateau.
Ensuite ils gagnèrent la terre, en cherchant une place éclairée et basse. Au moment où ils abordaient, les femmes arrivaient aussi.
Dès qu'elle le vit, Madeleine recula d'horreur. Sous la lumière de la lune, il semblait vert déjà, avec sa bouche, ses yeux, son nez, ses habits pleins de vase. Ses doigts fermés et raidis étaient affreux. Une espèce d'enduit noirâtre et liquide couvrait tout son corps. La figure paraissait enflée, et de ses cheveux collés par le limon une eau sale coulait sans cesse.
Les deux hommes l'examinèrent.
"Tu le connais?" dit l'un.
L'autre, le passeur de Croissy, hésitait: "Oui, il me semble bien que j'ai vu cette tête-là; mais tu sais, comme ça, on ne reconnaît pas bien." Puis, soudain: "Mais c'est M. Paul!
- Qui ça, M. Paul?" demanda son camarade.
Le premier reprit:
"Mais M. Paul Baron, le fils du sénateur, ce p'tit qu'était si amoureux."
L'autre ajouta philosophiquement:
"Eh bien, il a fini de rigoler maintenant; c'est dommage tout de même quand on est riche!"
Madeleine sanglotait, tombée par terre. Pauline s'approcha du corps et demanda: "Est-ce qu'il est bien mort? - tout à fait?"
Les hommes haussèrent les épaules: "Oh! après ce temps-là! pour sûr."
Puis l'un d'eux interrogea: "C'est chez Grillon qu'il logeait?
- Oui, reprit l'autre; faut le reconduire, y aura de la braise."
Ils remontèrent dans leur bateau et repartirent, s'éloignant lentement à cause du courant rapide; et longtemps encore après qu'on ne les vit plus de la place où les femmes étaient restées, on entendit tomber dans l'eau les coups réguliers des avirons.
Alors Pauline prit dans ses bras la pauvre Madeleine éplorée, la câlina, l'embrassa longtemps, la consola: "Que veux-tu, ce n'est point ta faute, n'est-ce pas? On ne peut pourtant pas empêcher les hommes de faire des bêtises. Il l'a voulu, tant pis pour lui, après tout!" Puis, la relevant: "Allons, ma chérie, viens-t'en coucher à la maison; tu ne peux pas rentrer chez Grillon ce soir." Elle l'embrassa de nouveau: "Va, nous te guérirons", dit-elle.
Madeleine se releva, et, pleurant toujours, mais avec des sanglots affaiblis, la tête sur l'épaule de Pauline, comme réfugiée dans une tendresse plus intime et plus sûre, plus familière et plus confiante, elle partit à tout petits pas.