22 août 2008
Sur l'eau
J'avais loué, l'été dernier, une petite maison de
campagne au bord de la Seine, à plusieurs lieues de Paris, et j'allais
y coucher tous les soirs. Je fis, au bout de quelques jours, la
connaissance d'un de mes voisins, un homme de trente à quarante ans,
qui était bien le type le plus curieux que j'eusse jamais vu. C'était
un vieux canotier, mais un canotier enragé, toujours près de l'eau,
toujours sur l'eau, toujours dans l'eau. Il devait être né dans un
canot, et il mourra bien certainement dans le canotage final.
Un soir que nous nous promenions au bord de la Seine, je lui
demandai de me raconter quelques anecdotes de sa vie nautique. Voilà
immédiatement mon bonhomme qui s'anime, se transfigure, devient
éloquent, presque poète. Il avait dans le coeur une grande passion, une
passion dévorante, irrésistible : la rivière.
Ah ! me dit-il, combien j'ai de souvenirs sur cette rivière que
vous voyez couler là près de nous ! Vous autres, habitants des rues,
vous ne savez pas ce qu'est la rivière. Mais écoutez un pêcheur
prononcer ce mot. Pour lui, c'est la chose mystérieuse, profonde,
inconnue, le pays des mirages et des fantasmagories, où l'on voit, la
nuit, des choses qui ne sont pas, où l'on entend des bruits que l'on ne
connaît point, où l'on tremble sans savoir pourquoi, comme en
traversant un cimetière : et c'est en effet le plus sinistre des
cimetières, celui où l'on n'a point de tombeau.
La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l'ombre, quand il n'y
a pas de lune, la rivière est illimitée. Un marin n'éprouve point la
même chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante c'est vrai,
mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer ; tandis que
la rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule
toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l'eau qui coule est
plus effrayant pour moi que les hautes vagues de l'Océan.
Des rêveurs prétendent que la mer cache dans son sein d'immenses
pays bleuâtres, où les noyés roulent parmi les grands poissons, au
milieu d'étranges forêts et dans des grottes de cristal. La rivière n'a
que des profondeurs noires où l'on pourrit dans la vase. Elle est belle
pourtant quand elle brille au soleil levant et qu'elle clapote
doucement entre ses berges couvertes de roseaux qui murmurent.
Le poète a dit en parlant de l'Océan :
|
Ô flots, que vous savez de lugubres histoires ! Flots profonds, redoutés des mères à genoux, Vous vous les racontez en montant les marées Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez, le soir, quand vous venez vers nous. |
Eh bien, je crois que les histoires chuchotées par les roseaux
minces avec leurs petites voix si douces doivent être encore plus
sinistres que les drames lugubres racontés par les hurlements des
vagues.
Mais puisque vous me demandez quelques-uns de mes souvenirs, je
vais vous dire une singulière aventure qui m'est arrivée ici, il y a
une dizaine d'années.
J'habitais, comme aujourd'hui, la maison de la mère Lafon, et un de
mes meilleurs camarades, Louis Bernet, qui a maintenant renoncé au
canotage, à ses pompes et à son débraillé pour entrer au Conseil
d'État, était installé au village de C..., deux lieues plus bas. Nous
dînions tous les jours ensemble, tantôt chez lui, tantôt chez moi.
Un soir, comme je revenais tout seul et assez fatigué, traînant péniblement mon gros bateau, un océan
de douze pieds, dont je me servais toujours la nuit, je m'arrêtai
quelques secondes pour reprendre haleine auprès de la pointe des
roseaux, là-bas, deux cents mètres environ avant le pont du chemin de
fer. Il faisait un temps magnifique ; la lune resplendissait, le fleuve
brillait, l'air était calme et doux. Cette tranquillité me tenta ; je
me dis qu'il ferait bien bon fumer une pipe en cet endroit. L'action
suivit la pensée ; je saisis mon ancre et la jetai dans la rivière.
Le canot, qui redescendait avec le courant, fila sa chaîne jusqu'au
bout, puis s'arrêta ; et je m'assis à l'arrière sur ma peau de mouton,
aussi commodément qu'il me fut possible. On n'entendait rien, rien :
parfois seulement, je croyais saisir un petit clapotement presque
insensible de l'eau contre la rive, et j'apercevais des groupes de
roseaux plus élevés qui prenaient des figures surprenantes et
semblaient par moments s'agiter.
Le fleuve était parfaitement tranquille, mais je me sentis ému par
le silence extraordinaire qui m'entourait. Toutes les bêtes,
grenouilles et crapauds, ces chanteurs nocturnes des marécages, se
taisaient. Soudain, à ma droite, contre moi, une grenouille coassa. Je
tressaillis : elle se tut ; je n'entendis plus rien, et je résolus de
fumer un peu pour me distraire. Cependant, quoique je fusse un
culotteur de pipes renommé, je ne pus pas ; dès la seconde bouffée, le
coeur me tourna et je cessai. Je me mis à chantonner ; le son de ma
voix m'était pénible ; alors, je m'étendis au fond du bateau et je
regardai le ciel. Pendant quelque temps, je demeurai tranquille, mais
bientôt les légers mouvements de la barque m'inquiétèrent. Il me sembla
qu'elle faisait des embardées gigantesques, touchant tour à tour les
deux berges du fleuve ; puis je crus qu'un être ou qu'une force
invisible l'attirait doucement au fond de l'eau et la soulevait ensuite
pour la laisser retomber. J'étais ballotté comme au milieu d'une
tempête ; j'entendis des bruits autour de moi ; je me dressai d'un
bond : l'eau brillait, tout était calme.
Je compris que j'avais les nerfs un peu ébranlés et je résolus de
m'en aller. Je tirai sur ma chaîne ; le canot se mit en mouvement, puis
je sentis une résistance, je tirai plus fort, l'ancre ne vint pas ;
elle avait accroché quelque chose au fond de l'eau et je ne pouvais la
soulever ; je recommençai à tirer, mais inutilement. Alors, avec mes
avirons, je fis tourner mon bateau et je le portai en amont pour
changer la position de l'ancre. Ce fut en vain, elle tenait toujours ;
je fus pris de colère et je secouai la chaîne rageusement. Rien ne
remua. Je m'assis découragé et je me mis à réfléchir sur ma position.
Je ne pouvais songer à casser cette chaîne ni à la séparer de
l'embarcation, car elle était énorme et rivée à l'avant dans un morceau
de bois plus gros que mon bras ; mais comme le temps demeurait fort
beau, je pensai que je ne tarderais point, sans doute, à rencontrer
quelque pêcheur qui viendrait à mon secours. Ma mésaventure m'avait
calmé ; je m'assis et je pus enfin fumer ma pipe. Je possédais une
bouteille de rhum, j'en bus deux ou trois verres, et ma situation me
fit rire. Il faisait très chaud, de sorte qu'à la rigueur je pouvais,
sans grand mal, passer la nuit à la belle étoile.
Soudain, un petit coup sonna contre mon bordage. Je fis un
soubresaut, et une sueur froide me glaça des pieds à la tête. Ce bruit
venait sans doute de quelque bout de bois entraîné par le courant, mais
cela avait suffi et je me sentis envahi de nouveau par une étrange
agitation nerveuse. Je saisis ma chaîne et je me raidis dans un effort
désespéré. L'ancre tint bon. Je me rassis épuisé.
Cependant, la rivière s'était peu à peu couverte d'un brouillard
blanc très épais qui rampait sur l'eau fort bas, de sorte que, en me
dressant debout, je ne voyais plus le fleuve, ni mes pieds, ni mon
bateau, mais j'apercevais seulement les pointes des roseaux, puis, plus
loin, la plaine toute pâle de la lumière de la lune, avec de grandes
taches noires qui montaient dans le ciel, formées par des groupes de
peupliers d'Italie. J'étais comme enseveli jusqu'à la ceinture dans une
nappe de coton d'une blancheur singulière, et il me venait des
imaginations fantastiques. Je me figurais qu'on essayait de monter dans
ma barque que je ne pouvais plus distinguer, et que la rivière, cachée
par ce brouillard opaque, devait être pleine d'être étranges qui
nageaient autour de moi. J'éprouvais un malaise horrible, j'avais les
tempes serrées, mon coeur battait à m'étouffer ; et, perdant la tête,
je pensai à me sauver à la nage ; puis aussitôt cette idée me fit
frissonner d'épouvante. Je me vis, perdu, allant à l'aventure dans
cette brume épaisse, me débattant au milieu des herbes et des roseaux
que je ne pourrais éviter, râlant de peur, ne voyant pas la berge, ne
retrouvant plus mon bateau, et il me semblait que je me sentirais tiré
par les pieds tout au fond de cette eau noire.
En effet, comme il m'eût fallu remonter le courant au moins pendant
cinq cents mètres avant de trouver un point libre d'herbes et de joncs
où je pusse prendre pied, il y avait pour moi neuf chances sur dix de
ne pouvoir me diriger dans ce brouillard et de me noyer, quelque bon
nageur que je fusse.
J'essayai de me raisonner. Je me sentais la volonté bien ferme de
ne point avoir peur, mais il y avait en moi autre chose que ma volonté,
et cette autre chose avait peur. Je me demandai ce que je pouvais
redouter ; mon moi brave railla mon moi
poltron, et jamais aussi bien que ce jour-là je ne saisis l'opposition
des deux êtres qui sont en nous, l'un voulant, l'autre résistant, et
chacun l'emportant tour à tour.
Cet effroi bête et inexplicable grandissait toujours et devenait de
la terreur. Je demeurais immobile, les yeux ouverts, l'oreille tendue
et attendant. Quoi ? Je n'en savais rien, mais ce devait être terrible.
Je crois que si un poisson se fût avisé de sauter hors de l'eau, comme
cela arrive souvent, il n'en aurait pas fallu davantage pour me faire
tomber raide, sans connaissance.
Cependant, par un effort violent, je finis par ressaisir à peu près
ma raison qui m'échappait. Je pris de nouveau ma bouteille de rhum et
je bus à grands traits. Alors une idée me vint et je me mis à crier de
toutes mes forces en me tournant successivement vers les quatre points
de l'horizon. Lorsque mon gosier fut absolument paralysé, j'écoutai. -
Un chien hurlait, très loin.
Je bus encore et je m'étendis tout de mon long au fond du bateau.
Je restai ainsi peut-être une heure, peut-être deux, sans dormir, les
yeux ouverts, avec des cauchemars autour de moi. Je n'osais pas me
lever et pourtant je le désirais violemment ; je remettais de minute en
minute. Je me disais : " Allons, debout ! " et j'avais peur de faire un
mouvement. A la fin, je me soulevai avec des précautions infinies,
comme si ma vie eût dépendu du moindre bruit que j'aurais fait, et je
regardai par-dessus le bord.
Je fus ébloui par le plus merveilleux, le plus étonnant spectacle
qu'il soit possible de voir. C'était une de ces fantasmagories du pays
des fées, une de ces visions racontées par les voyageurs qui reviennent
de très loin et que nous écoutons sans les croire.
Le brouillard qui, deux heures auparavant, flottait sur l'eau,
s'était peu à peu retiré et ramassé sur les rives. Laissant le fleuve
absolument libre, il avait formé sur chaque berge une colline
ininterrompue, haute de six ou sept mètres, qui brillait sous la lune
avec l'éclat superbe des neiges. De sorte qu'on ne voyait rien autre
chose que cette rivière lamée de feu entre ces deux montagnes
blanches ; et là-haut, sur ma tête, s'étalait, pleine et large, une
grande lune illuminante au milieu d'un ciel bleuâtre et laiteux.
Toutes les bêtes de l'eau s'étaient réveillées ; les grenouilles
coassaient furieusement, tandis que, d'instant en instant, tantôt à
droite, tantôt à gauche, j'entendais cette note courte, monotone et
triste, que jette aux étoiles la voix cuivrée des crapauds. Chose
étrange, je n'avais plus peur ; j'étais au milieu d'un paysage
tellement extraordinaire que les singularités les plus fortes n'eussent
pu m'étonner.
Combien de temps cela dura-t-il, je n'en sais rien, car j'avais
fini par m'assoupir. Quand je rouvris les yeux, la lune était couchée,
le ciel plein de nuages. L'eau clapotait lugubrement, le vent
soufflait, il faisait froid, l'obscurité était profonde.
Je bus ce qui me restait de rhum, puis j'écoutai en grelottant le
froissement des roseaux et le bruit sinistre de la rivière. Je cherchai
à voir, mais je ne pus distinguer mon bateau, ni mes mains elles-mêmes,
que j'approchais de mes yeux.
Peu à peu, cependant, l'épaisseur du noir diminua. Soudain je crus
sentir qu'une ombre glissait tout près de moi ; je poussai un cri, une
voix répondit ; c'était un pêcheur. Je l'appelai, il s'approcha et je
lui racontai ma mésaventure. Il mit alors son bateau bord à bord avec
le mien, et tous les deux nous tirâmes sur la chaîne. L'ancre ne remua
pas. Le jour venait, sombre, gris, pluvieux, glacial, une de ces
journées qui vous apportent des tristesses et des malheurs. J'aperçus
une autre barque, nous la hélâmes. L'homme qui la montait unit ses
efforts aux nôtres ; alors, peu à peu, l'ancre céda. Elle montait, mais
doucement, doucement, et chargée d'un poids considérable. Enfin nous
aperçûmes une masse noire, et nous la tirâmes à mon bord :
C'était le cadavre d'une vieille femme qui avait une grosse pierre au cou.
Une vendetta
La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite
maison pauvre sur les remparts de Bonifacio. La ville, bâtie sur une
avancée de la montagne, suspendue même par places au-dessus de la mer,
regarde, par-dessus le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de
la Sardaigne.
A ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque entièrement,
une coupure de la falaise, qui ressemble à un gigantesque corridor, lui
sert de port, amène jusqu'aux premières maisons, après un long circuit
entre deux murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs italiens ou
sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui fait le
service d'Ajaccio.
Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus
blanche encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accrochées
ainsi sur ce roc, dominant ce passage terrible où ne s'aventurent guère
les navires.
Le vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la côte nue, rongée
par lui, à peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans le détroit, dont il
ravage les bords. Les traînées d'écume pâle, accrochées aux pointes
noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues, ont l'air
de lambeaux de toiles flottant et palpitant à la surface de l'eau.
La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même de la falaise,
ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage et désolé.
Elle vivait là, seule, avec son fils Antoine et leur chienne
"Sémillante", grande bête maigre, aux poils longs et rudes, de la race
des gardeurs de troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser.
Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué
traîtreusement, d'un coup de couteau par Nicolas Ravolati, qui, la nuit
même, gagna la Sardaigne.
Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que des
passants lui rapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle demeura
longtemps immobile à le regarder; puis, étendant sa main ridée sur le
cadavre, elle lui promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on restât
avec elle, et elle s'enferma auprès du corps avec la chienne qui
hurlait. Elle hurlait, cette bête, d'une façon continue, debout au pied
du lit, la tête tendue vers son maître, et la queue serrée entre les
pattes. Elle ne bougeait pas plus que la mère, qui, penchée maintenant
sur le corps, l'œil fixe, pleurait de grosses larmes muettes en le
contemplant.
Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros drap trouée et
déchirée à la poitrine semblait dormir; mais il avait du sang partout:
sur la chemise arrachée pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa
culotte, sur la face, sur les mains. Des caillots de sang s'étaient
figés dans la barbe et dans les cheveux.
La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette voix, la chienne se tut.
- Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon pauvre enfant.
Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu? C'est la mère qui le promet!
Et elle tient toujours sa parole, la mère, tu le sais bien.
Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lèvres froides sur les lèvres mortes.
Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une longue plainte monotone, déchirante, horrible.
Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête, jusqu'au matin.
Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on ne parla plus de lui dans Bonifacio.
Il n'avait laissé ni frère ni proches cousins. Aucun homme n'était
là pour poursuivre la vendetta. Seule, la mère y pensait, la vieille.
De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir un point
blanc sur la côte. C'est un petit village sarde, Longosardo, où se
réfugient les bandits corses traqués de trop près. Ils peuplent presque
seuls ce hameau, en face des côtes de leur patrie, et ils attendent là
le moment de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village,
elle le savait, que s'était réfugié Nicolas Ravolati.
Toute seule, tout le long du jour, assise à sa fenêtre, elle
regardait là-bas en songeant à la vengeance. Comment ferait-elle sans
personne, infirme, si près de la mort? Mais elle avait promis, elle
avait juré sur le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait
attendre. Que ferait-elle? Elle ne dormait plus la nuit, elle n'avait
plus ni repos ni apaisement, elle cherchait, obstinée. La chienne, à
ses pieds, sommeillait, et, parfois levant la tête, hurlait au loin.
Depuis que son maître n'était plus là, elle hurlait souvent ainsi,
comme si elle l'eût appelé, comme si son âme de bête, inconsolable, eût
aussi gardé le souvenir que rien n'efface.
Or, une nuit, comme Sémillante se remettait à gémir, la mère, tout
à coup, eut une idée, une idée de sauvage vindicatif et féroce. Elle la
médita jusqu'au matin; puis, levée dès les approches du jour, elle se
rendit à l'église. Elle pria, prosternée sur le pavé, abattue devant
Dieu, le suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner à son pauvre
corps usé la force qu'il lui fallait pour venger le fils.
Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril défoncé
qui recueillait l'eau des gouttières; elle le renversa, le vida,
l'assujettit contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle
enchaîna Sémillante à cette niche, et elle rentra.
Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'œil fixé
toujours sur la côte de Sardaigne. Il était là-bas, l'assassin.
La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au
matin, lui porta de l'eau dans une jatte, mais rien de plus: pas de
soupe, pas de pain.
La journée encore s'écoula. Sémillante, exténuée, dormait. Le
lendemain, elle avait les yeux luisants, le poil hérissé, et elle
tirait éperdument sur sa chaîne.
La vieille ne lui donna encore rien à manger. La bête, devenue furieuse, aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa.
Alors, au jour levé, la mère Saverini alla chez le voisin, prier
qu'on lui donnât deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes
qu'avait portées autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour
simuler un corps
Ayant piqué un bâton dans le sol, devant la niche de Sémillante,
elle noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir debout. Puis
elle figura la tête au moyen d'un paquet de vieux linge.
La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait, bien que dévorée de faim.
Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de
boudin noir. Rentrée chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa
cour, auprès de la niche, et fit griller son boudin. Sémillante,
affolée, bondissait, écumait, les yeux fixés sur le gril, dont le fumet
lui entrait au ventre.
Puis la mère fit de cette bouillie fumante une cravate à l'homme de
paille. Elle la lui ficela longtemps autour du cou, comme pour la lui
entrer dedans. Quand ce fut fini, elle déchaîna la chienne.
D'un saut formidable, la bête atteignit la gorge du mannequin, et,
les pattes sur les épaules, se mit à la déchirer. Elle retombait, un
morceau de sa proie à la gueule, puis s'élançait de nouveau, enfonçait
ses crocs dans les cordes, arrachait quelques parcelles de nourriture,
retombait encore, et rebondissait, acharnée. Elle enlevait le visage
par grands coups de dents, mettait en lambeaux le col entier.
La vieille, immobile et muette, regardait, l'œil allumé. Puis elle
renchaîna sa bête, la fit encore jeûner deux jours, et recommença cet
étrange exercice.
Pendant trois mois, elle l'habitua à cette sorte de lutte, à ce
repas conquis à coups de crocs. Elle ne l'enchaînait plus maintenant,
mais elle la lançait d'un geste sur le mannequin.
Elle lui avait appris à le déchirer, à le dévorer, sans même
qu'aucune nourriture fût cachée en sa gorge. Elle lui donnait ensuite,
comme récompense le boudin grillé pour elle.
Dès qu'elle apercevait l'homme, Sémillante frémissait, puis
tournait les yeux vers sa maîtresse, qui lui criait: "Va!" d'une voix
sifflante, en levant le doigt.
Quand elle jugea le temps venu, la mère Saverini alla se confesser
et communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique; puis, ayant
revêtu des habits de mâles, semblable à un vieux pauvre déguenillé,
elle fit marché avec un pêcheur sarde, qui la conduisit, accompagnée de
sa chienne, de l'autre côté du détroit.
Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de boudin.
Sémillante jeûnait depuis deux jours. La vieille femme, à tout moment,
lui faisait sentir la nourriture odorante, et l'excitait.
Elles entrèrent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant Elle
se présenta chez un boulanger et demanda la demeure de Nicolas
Ravolati. Il avait repris son ancien métier, celui de menuisier. Il
travaillait seul au fond de sa boutique.
La vieille poussa la porte et l'appela:
- Hé! Nicolas!
Il se tourna; alors, lâchant sa chienne, elle cria:
- Va, va, dévore, dévore!
L'animal, affolé, s'élança, saisit la gorge. L'homme étendit les
bras, l'étreignit, roula par terre. Pendant quelques secondes, il se
tordit, battant le sol de ses pieds; puis il demeura immobile, pendant
que Sémillante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux.
Deux voisins, assis sur leur porte, se rappelèrent parfaitement
avoir vu sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqué qui
mangeait tout en marchant, quelque chose de brun que lui donnait son
maître.
La vieille, le soir, était rentrée chez elle. Elle dormit bien, cette nuit-là.
Le vieux
Un tiède soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les
grands hêtres des fossés. Sous le gazon tondu par les vaches, la terre,
imprégnée de pluie récente, était moite, enfonçait sous les pieds avec
un bruit d'eau; et les pommiers chargés de pommes semaient leurs fruits
d'un vert pâle, dans le vert foncé de l'herbage.
Quatre jeunes génisses paissaient, attachées en ligne, meuglaient
par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement coloré
sur le fumier, devant l'étable, et grattaient, remuaient, caquetaient,
tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers
pour leurs poules qu'ils appelaient d'un gloussement vif.
La barrière de bois s'ouvrit; un homme entra, âgé de quarante ans
peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tordu, marchant à
grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots plein de
paille. Ses bras longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il
approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d'un énorme
poirier, à côté d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue,
puis se mit à japper en signe de joie. L'homme cria:
- A bas, Finot !
Le chien se tut.
Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat,
se dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe
grise, trop courte, tombait jusqu'à la moitié des jambes, cachées en
des bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un
bonnet blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux collés au crâne,
et sa figure brune, maigre, laide, édentée, montrait cette physionomie
sauvage et brute qu'ont souvent les faces des paysans.
L'homme demanda:
- Comment qu'y va?
La femme répondit:
- M'sieu le curé dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la nuit.
Ils entrèrent tous deux dans la maison.
Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre,
basse, noire, à peine éclairée par un carreau, devant lequel tombait
une loque d'indiennenormande.
Les grosses poutres du plafond, brunies par le temps, noires et
enfumées, traversaient la pièce de part en part, portant le mince
plancher du grenier, où couraient, jour et nuit, des troupeaux de rats.
Le sol de terre, bossué, humide, semblait gras, et, dans le fond de
l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit
régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un
gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de
la couche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de la paysanne.
L'homme et la femme s'approchaient et regardèrent le moribond, de leur oeil placide et résigné.
Le gendre placide
- C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement à la nuit.
La fermière reprit:
- C'est d'puis midi qu'i gargotte comme ,ca.
Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage
couleur de terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entrouverte
laissait passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise
se soulevait sur sa poitrine à chaque aspiration.
Le gendre, après un long silence, prononça:
- Y a qu'à le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout
d' même c'est dérangeant pour les cossards, vul' temps qu'est bon, qu'il fautrepiquer d'main.
Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques instants, puis déclara:
- Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi;
t'auras ben d'main pour les cossards.
Le paysan méditait; il dit:
- Oui, mais demain qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j'
nai ben pour cinq ou six heures à aller de Tourville à Manetot chez
tout le monde.
La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça:
- I n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer
la tournée anuit et faire tout l' côté de Tourville. Tu peux ben dire
qu'il a passé, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la relevée.
L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les conséquences et les avantages de l'idée. Enfin il déclara :.
- Tout d' même, j'y vas.
Il allait sortir; il revint et, après une hésitation:
- Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes à cuire, et pis tu
feras quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront à
l'imunation, vu qu'i faudra se réconforter T'allumeras le four avec la
bourrée qu'est sous l' hangar au pressoir. Elle est sèque.
Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine ouvrit le
buffet, prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche,
recueillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la
tablette, et se les jeta dans la bouche pour ne n'en perdre. Puis il
enleva avec la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d'un
pot de terre brune, I'étendit sur son pain, qu'il se mit à manger
lentement, comme il faisait tout.
Et il traversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait à japper,
sortit sur le chemin qui longeait son fossé, et s'éloigna dans la
direction de Tourville.
Restée seule, la femme se mit à la besogne. Elle découvrit la huche
à la farine, et prépara la pâte aux douillons. Elle la pétrissait
longuement, la tournant et la retournant, la maniant, I'écrasant, la
broyant. Puis elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle
laissa sur le coin de la table.
Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser
l'arbre avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle
choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les mûrs, et les
entassait dans son tablier.
Une voix l'appela du chemin:
- Ohé, Madame Chicot!
Elle se retourna. C'était un voisin, maître Osime Favet, le maire,
qui s'en allait fumer ses terres, assis les jambes pendantes, sur le
tombereau d'engrais. Elle se retourna, et répondit:
- Qué qu'y a pour vot' service, maît' Osime?
- Et le pé, où qui n'en est?
Elle cria:
- Il est quasiment passé. C'est samedi l'imunation, à sept heures, vu les cossards qui pressent.
Le voisin répliqua:
- Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien.
Elle répondit à sa politesse:
- Merci, et vous d' même.
Puis elle se remit à cueillir ses pommes.
Aussitôt qu'elle fut rentrée, elle alla voir son père, s'attendant
à le trouver mort. Mais dès la porte elle distingua son râle bruyant et
monotone, et jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de
temps, elle commença à préparer les douillons.
Elle enveloppait les fruits un à un, dans une mince feuille de pâte, puis les alignait au bord de la table.
Quand elle eut fait quarante-huit boules, rangées par douzaines
l'une devant l'autre, elle pensa à préparer le souper, et elle accrocha
sur le feu sa marmite, pour faire cuire les pommes de terre; car elle
avait réfléchi qu'il était inutile d'allumer le four, ce jour-là même,
ayant encore le lendemain tout entier pour terminer les préparatifs.
Son homme rentra vers cinq heures. Dès qu'il eut franchi le seuil, il demanda:
- C'est-il fini?
- Point encore: ça gargouille toujours.
Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans le même état. Son
souffle rauque, régulier comme un mouvement d'horloge, ne s'était ni
accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu
de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine.
Son gendre le regarda, puis il dit:
- I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle.
Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper.
Quand ils eurent avalé leur soupe, ils mangèrent encore une tartine de
beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre
de l'agonisant.
La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena
devant le visage de son père. S'il n'avait pas respiré, on l'aurait cru
mort assurément.
Le lit des deux paysans était caché à l'autre bout de la chambre,
dans une espèce d'enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot,
éteignirent la lumière, fermèrent les yeux; et bientôt deux ronflements
inégaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu, accompagnèrent le râle
interrompu du mourant.
Les rats couraient dans le grenier.
Le mari s'éveilla dès les premières pâleurs du jour.
Son beau-père vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de la résistance du vieux.
- Dis donc, Phémie, i n' veut point finir. Qué qu' tu f'rais té?
Il la savait de bon conseil.
Elle répondit:
- I n' passera point l' jour, pour sûr. N'y a point n'à craindre.
Pour lors que l' maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de même
demain, vu qu'on l'a fait pour maître Renard le pé, qu'a trépassé juste
aux semences.
Il fut convaincu par l'évidence du raisonnement; et il partit aux champs
Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de la ferme.
A midi, le vieux n'était point mort. Les gens de journée loués pour
le repiquage des cossards vinrent en groupe considérer l'ancien qui
tardait à s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les
terres.
A six heures, quand on rentra, le père respirait encore. Son gendre à la fin, s'effraya.
- Qué qu' tu f'rais, à c'te heure, té, Phémie?
Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il
promit qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le
lendemain.
L'officier de santé, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour obliger
maître Chicot, à antidater le certificat de décès. L'homme et la femme
rentrèrent tranquilles.
Ils se couchèrent et s'endormirent comme la veille mêlant leurs souffles sonores au souffle plus faible du vieux.
Quand ils s'éveillèrent, il n'était point mort.
Alors, ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du
père, le considérant avec méfiance, comme s'il avait voulu leur jouer
un vilain tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en
voulaient surtout du temps qu'il leur faisait perdre.
Le gendre demanda:
- Qué que j'allons faire?
Elle n'en savait rien; elle répondit:
- C'est-i contrariant, tout d' même !
On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient
arriver sur l'heure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la
chose.
Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent.
Les femmes en noir, la tête couverte d'un grand voile, s'en
venaient d'un air triste. Les hommes, gênés dans leur veste de drap,
s'avançaient plus délibérément, deux par deux, en devisant des affaires.
Maître Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant, et
tous deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe,
se mirent à pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient leur
embarras, offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient voulaient
prouver que tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin,
devenus brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre.
Ils allaient de l'un à l'autre:
- Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait duré comme ça!
Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent
une cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou
debout. Quelques-uns voulurent s'en aller. Maître Chicot les retint.
- J'allons casser une croûte tout d' même. J'avions fait des douillons; faut bien en profiter.
Les visages s'éclairèrent à cette pensée. On se mit à causer à voix
basse. La cour peu à peu s'emplissait; les premiers venus disaient la
nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, I'idée de douillons
égayant tout le monde.
Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient
auprès du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moins
avides de ce spectacle, jetaientun coup d'oeil de la fenêtre qu'on
avait ouverte .
Mme Chicot expliquait l'agonie:
- V'là deux jours qu'il est comme ça, ni plus ni moins, ni plus haut ni plus bas. Dirait- on point une pompe qu'a pu d'iau?
Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa à la collation,
mais comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit
la table devant la porte.
Les quatre douzaines de douillons, dorés, appétissants, tiraient
les yeux, disposés dans deux grands plats. Chacun avançait le bras pour
prendre le sien, craignant qu'il n'y en eût pas assez. Mais il en resta
quatre.
Maître Chicot, la bouche pleine, prononça:
- S'i nous véyait, I' pé, ça lui ferait deuil. C'est li qui les aimait d' son vivant.
Un gros paysan jovial déclara:
- I n'en mangera pu, à c't' heure. Chacun son tour.
Cette réflexion, loin d'attrister les invités, sembla les réjouir C'était leur tour, à eux, de manier des boules.
Mme Chicot, désolée de la dépense, allait sans cesse au cellier
chercher du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup.
On riait maintenant, on parlait fort, on commençait à crier comme on
crie dans les repas.
Tout à coup une vieille paysanne qui était restée près du moribond,
retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à
elle-même, apparut à la fenêtre et cria d'une voix aiguë:
- Il a passé ! Il a passé !
Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir.
Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se
regardaient, baissaient les yeux, mal à leur aise. On n'avait pas fini
de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là.
Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'était fini, ils étaient tranquilles. Ils répétaient:
- J' savions bien qu' ça n' pouvait point durer. Si seulement il
avait pu s' décider c'te nuit, ça n'aurait point fait tout ce
dérangement.
N'importe, c'était fini. On l'enterrerait lundi, voilà tout, et on
remangerait des douillons pour l'occasion.Les invités s'en allèrent en
causant de la chose contents tout de même d'avoir vu ça et aussi
d'avoir cassé une croûte.
Et quand l'homme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face, elle dit, la figure contractée par l'angoisse:
- Faudra tout d' même r'cuire quatre douzaines deboules! Si seulement il avait pu s' décider c'te nuit!
Et le mari, plus résigné, répondit:
- Ça n' serait pas à refaire tous les jours.
La tombe
Le dix-sept juillet mil huit cent quatre-vingt-trois, à deux heures et
demie du matin, le gardien du cimetière de Béziers, qui habitait un
petit pavillon au bout du champ des morts, fut réveillé par les
jappements de son chien enfermé dans la cuisine.
Il descendit aussitôt et vit que l'animal flairait sous la porte en
aboyant avec fureur, comme si quelque vagabond eût rôdé autour de la
maison. Le gardien Vincent prit alors son fusil et sortit avec
précaution.
Son chien partit en courant dans la direction de l'allée du général
Bonnet et s'arrêta net auprès du monument de Mme Tomoiseau.
Le gardien, avançant alors avec précaution, aperçut bientôt une
petite lumière du côté de l'allée Malenvers. Il se glissa entre les
tombes et fut témoin d'un acte horrible de profanation.
Un homme avait déterré le cadavre d'une jeune femme ensevelie la veille, et il le tirait hors de la tombe.
Une petite lanterne sourde, posée sur un tas de terre, éclairait cette scène hideuse.
Le gardien Vincent, s'étant élancé sur ce misérable, le terrassa, lui lia les mains et le conduisit au poste de police.
C'était un jeune avocat de la ville, riche, bien vu, du nom de Courbataille.
Il fut jugé. Le ministère public rappela les actes monstrueux du sergent Bertrand et souleva l'auditoire.
Des frissons d'indignation passaient dans la foule. Quand le
magistrat s'assit, des cris éclatèrent: "A mort! A mort!" Le président
eut grand'peine à faire rétablir le silence.
Puis il prononça d'un ton grave:
"Prévenu qu'avez-vous à dire pour votre défense?"
Courbataille, qui n'avait point voulu d'avocat, se leva. C'était un
beau garçon, grand, brun, avec un visage ouvert, des traits énergiques,
un œil hardi.
Des sifflets jaillirent du public.
Il ne se troubla pas, et se mit à parler d'une voix un peu voilée, un peu basse d'abord, mais qui s'affermit peu à peu.
"Monsieur le président,
"Messieurs les jurés,
"J'ai très peu de choses à dire. La femme dont j'ai violé la tombe avait été ma maîtresse. Je l'aimais.
"Je l'aimais, non point d'un amour sensuel, non point d'une simple
tendresse d'âme et de cœur, mais d'un amour absolu, complet, d'une
passion éperdue.
"Ecoutez-moi:
"Quand je l'ai rencontrée pour la première fois, j'ai ressenti, en
la voyant, une étrange sensation. Ce ne fut point de l'étonnement, ni
de l'admiration, ce ne fut point ce qu'on appelle le coup de foudre,
mais un sentiment de bien-être délicieux, comme si on m'eût plongé dans
un bain tiède. Ses gestes me séduisaient, sa voix me ravissait, toute
sa personne me faisait un plaisir infini à regarder. Il me semblait
aussi que je la connaissais depuis longtemps, que je l'avais vue déjà.
Elle portait en elle quelque chose de mon esprit.
"Elle m'apparaissait comme une réponse à un appel jeté par mon âme,
à cet appel vague et continu que nous poussons vers l'Espérance durant
tout le cours de notre vie.
"Quand je la connus un peu plus, la seule pensée de la revoir
m'agitait d'un trouble exquis et profond; le contact de sa main dans ma
main était pour moi un tel délice que je n'en avais point imaginé de
semblable auparavant, son sourire me versait dans les yeux une
allégresse folle, me donnait envie de courir, de danser, de me rouler
par terre.
"Elle devint donc ma maîtresse.
"Elle fut plus que cela, elle fut ma vie même. Je n'attendais plus
rien sur la terre, je ne désirais rien, plus rien. Je n'enviais plus
rien.
"Or, un soir, comme nous étions allés nous promener un peu plus
loin le long de la rivière, la pluie nous surprit. Elle eut froid.
"Le lendemain une fluxion de poitrine se déclara. Huit jours plus tard elle expirait.
"Pendant les heures d'agonie, l'étonnement, l'effarement m'empêchèrent de bien comprendre, de bien réfléchir.
"Quand elle fut morte, le désespoir brutal m'étourdit tellement que je n'avais plus de pensée. Je pleurais.
"Pendant toutes les horribles phases de l'ensevelissement ma
douleur aiguë, furieuse, était encore une douleur de fou, une sorte de
douleur sensuelle, physique.
"Puis quand elle fut partie, quand elle fut en terre, mon esprit
redevint net tout d'un coup et je passai par toute une suite de
souffrances morales si épouvantables que l'amour même qu'elle m'avait
donné était cher à ce prix-là.
"Alors entra en moi cette idée fixe:
"Je ne la reverrai plus."
Quand on réfléchit à cela pendant un jour tout entier, une démence
vous emporte! Songez! Un être est là, que vous adorez, un être unique
car dans toute l'étendue de la terre il n'en existe pas un second qui
lui ressemble. Cet être s'est donné à vous, il crée avec vous cette
union mystérieuse qu'on nomme l'Amour. Son œil vous semble plus vaste
que l'espace, plus charmant que le monde, son œil clair où sourit la
tendresse. Cet être vous aime. Quand il vous parle, sa voix vous verse
un flot de bonheur.
"Et tout d'un coup il disparaît! Songez! Il disparaît non pas
seulement pour vous, mais pour toujours. Il est mort. Comprenez-vous ce
mot? jamais, jamais, jamais, nulle part, cet être n'existera plus.
Jamais cet œil ne regardera plus rien; jamais cette voix, jamais une
voix pareille, parmi toutes les voix humaines, ne prononcera de la même
façon un des mots que prononçait la sienne.
"Jamais aucun visage ne renaîtra semblable au sien. Jamais, jamais!
On garde les moules des statues; on conserve des empreintes qui refont
des objets avec les mêmes contours et les mêmes couleurs. Mais ce corps
et ce visage, jamais ils ne reparaîtront sur la terre. Et pourtant il
en naîtra des milliers de créatures, des millions, des milliards, et
bien plus encore, et parmi toutes les femmes futures, jamais celle-là
ne se retrouvera. Est-ce possible? On devient fou en y songeant!
"Elle a existé vingt ans, pas plus, et elle a disparu pour
toujours, pour toujours, pour toujours! Elle pensait, elle souriait,
elle m'aimait. Plus rien. Les mouches qui meurent à l'automne sont
autant que nous dans la création. Plus rien! Et je pensais que son
corps, son corps frais, chaud, si doux, si blanc, si beau, s'en allait
en pourriture dans le fond d'une boîte sous la terre. Et son âme, sa
pensée, son amour, où?
"Ne plus la revoir! Ne plus la revoir! L'idée me hantait de ce
corps décomposé, que je pourrais peut-être reconnaître pourtant. Et je
voulus la regarder encore une fois!
"Je partis avec une bêche, une lanterne, un marteau. Je sautai
par-dessus le mur du cimetière. Je retrouvai le trou de sa tombe; on ne
l'avait pas encore tout à fait rebouché.
"Je mis le cercueil à nu. Et je soulevai une planche. Une odeur
abominable, le souffle infâme des putréfactions me monta dans la
figure. Oh! son lit, parfumé d'iris!
"J'ouvris la bière cependant, et je plongeai dedans ma lanterne
allumée, et je la vis. Sa figure était bleue, bouffie, épouvantable! Un
liquide noir avait coulé de sa bouche.
"Elle! c'était elle! Une horreur me saisit. Mais j'allongeai le
bras et je pris ses cheveux pour attirer à moi cette face monstrueuse!
"C'est alors qu'on m'arrêta.
"Toute la nuit j'ai gardé, comme on garde le parfum d'une femme
après une étreinte d'amour, l'odeur immonde de cette pourriture,
l'odeur de ma bien-aimée!
"Faites de moi ce que vous voudrez."
Un étrange silence paraissait peser sur la salle. On semblait
attendre quelque chose encore. Les jurés se retirèrent pour délibérer.
Quand ils rentrèrent au bout de quelques minutes, l'accusé semblait sans craintes, et même sans pensée.
Le président, avec les formules d'usage, lui annonça que les juges le déclaraient innocent.
Il ne fit pas un geste, et le public applaudit.
La Reine Hortense
On l'appelait, dans Argenteuil, la reine Hortense. Personne ne sut
jamais pourquoi. Peut-être parce qu'elle parlait ferme comme un
officier qui commande ? Peut-être parce qu'elle était grande, osseuse,
impérieuse ? Peut-être parce qu'elle gouvernait un peuple de bêtes
domestiques, poules, chiens, chats, serins et perruches, de ces bêtes
chères aux vieilles filles ? Mais elle n'avait pour ces animaux
familiers ni gâteries, ni mot mignards, ni ces puériles tendresses qui
semblent couler des lèvres des femmes sur le poil velouté du chat qui
ronronne. Elle gouvernait ses bêtes avec autorité, elle régnait.
C'était une vieille fille, en effet, une de ces vieilles filles à
la voix cassante, au geste sec, dont l'âme semble dure. Elle avait
toujours eu de jeunes bonnes, parce que la jeunesse se plie mieux aux
brusques volontés. Elle n'admettait jamais ni contradiction, ni
réplique, ni hésitation, ni nonchalance, ni paresse, ni fatigue. Jamais
on ne l'avait entendue se plaindre, regretter quoi que ce fût, envier
n'importe qui. Elle disait "Chacun sa part" avec une conviction de
fataliste. Elle n'allait pas à l'église, n'aimait pas les prêtres, ne
croyait guère à Dieu, appelant toutes les choses religieuses de la
"marchandise à pleureurs".
Depuis trente ans qu'elle habitait sa petite maison, précédée d'un
petit jardin longeant la rue, elle n'avait jamais modifié ses
habitudes, ne changeant que ses bonnes impitoyablement, lorsqu'elles
prenaient vingt et un ans.
Elle remplaçait sans larmes et sans regrets ses chiens, ses chats
et ses oiseaux quand ils mouraient de vieillesse ou d'accident, et elle
enterrait les animaux trépassés dans une plate-bande, au moyen d'une
petite bêche, puis tassait la terre dessus de quelques coups de pied
indifférents.
Elle avait dans la ville quelques connaissances, des familles
d'employés dont les hommes allaient à Paris tous les jours. De temps en
temps, on l'invitait à venir prendre une tasse de thé le soir. Elle
s'endormait inévitablement dans ces réunions, il fallait la réveiller
pour qu'elle retournât chez elle. Jamais elle ne permit à personne de
l'accompagner, n'ayant peur ni le jour ni la nuit. Elle ne semblait pas
aimer les enfants.
Elle occupait son temps à mille besognes de mâle, menuisant,
jardinant, coupant le bois avec la scie ou la hache, réparant sa maison
vieillie, maçonnant même quand il le fallait.
Elle avait des parents qui la venaient voir deux fois l'an : les
Cimme et les Colombel, ses deux soeurs ayant épousé l'une un
herboriste, l'autre un petit rentier. Les Cimme n'avaient pas de
descendants ; les Colombel en possédaient trois : Henri, Pauline et
Joseph. Henri avait vingt ans, Pauline dix-sept et Joseph trois ans
seulement, étant venu alors qu'il semblait impossible que sa mère fût
encore fécondée.
Aucune tendresse n'unissait la vieille fille à ses parents.
Au printemps de l'année 1882, la reine Hortense tomba malade tout à
coup. Les voisins allèrent chercher un médecin qu'elle chassa. Un
prêtre s'étant alors présenté, elle sortit de son lit à moitié nue pour
le jeter dehors.
La petite bonne, éplorée, lui faisait de la tisane.
Après trois jours de lit, la situation parut devenir si grave, que
le tonnelier d'à côté, d'après le conseil du médecin, rentré d'autorité
dans la maison, prit sur lui d'appeler les deux familles.
Elles arrivèrent par le même train vers dix heures du matin, les Colombel ayant amené le petit Joseph.
Quand elles se présentèrent à l'entrée du jardin, elles aperçurent
d'abord la bonne qui pleurait, sur une chaise, contre le mur.
Le chien dormait couché sur le paillasson de la porte d'entrée,
sous une brûlante tombée de soleil ; deux chats, qu'on eût crus morts,
étaient allongés sur le rebord des deux fenêtres, les yeux fermés, les
pattes et la queue tout au long étendues.
Une grosse poule gloussante promenait un bataillon de poussins,
vêtus de duvet jaune, léger comme de la ouate, à travers le petit
jardin ; et une grande cage accrochée au mur, couverte de mouron,
contenait un peuple d'oiseaux qui s'égosillaient dans la lumière de
cette chaude matinée de printemps.
Deux inséparables dans une autre cagette en forme de chalet restaient bien tranquilles, côte à côte sur leur bâton.
M. Cimme, un très gros personnage soufflant, qui entrait toujours
le premier partout, écartant les autres, hommes ou femmes, quand il le
fallait, demanda :
- Eh bien ! Céleste, ça ne va donc pas ?
La petite bonne gémit à travers ses larmes :
- Elle ne me reconnaît seulement plus. Le médecin dit que c'est la fin.
Tout le monde se regarda.
Mme Cimme et Mme Colombel s'embrassèrent instantanément, sans dire
un mot. Elles se ressemblaient beaucoup, ayant toujours porté des
bandeaux plats et des châles rouges, des cachemires français éclatants
comme des brasiers.
Cimme se tourna vers son beau-frère, homme pâle, jaune et maigre,
ravagé par une maladie d'estomac, et qui boitait affreusement, et il
prononça d'un ton sérieux :
- Bigre ! il était temps.
Mais personne n'osait pénétrer dans la chambre de la mourante
située au rez-de-chaussée. Cimme lui-même cédait le pas. Ce fut
Colombel qui se décida le premier, et il entra en se balançant comme un
mât de navire, faisant sonner sur les pavés le fer de sa canne.
Les deux femmes se hasardèrent ensuite, et M. Cimme ferma la marche.
Le petit Joseph était resté dehors, séduit par la vue du chien.
Un rayon de soleil coupait en deux le lit, éclairant tout juste les
mains qui s'agitaient nerveusement, s'ouvrant et se refermant sans
cesse. Les doigts remuaient comme si une pensée les eût animés, comme
s'ils eussent signifié des choses, indiqué des idées, obéi à une
intelligence. Tout le reste du corps restait immobile sous le drap. La
figure anguleuse n'avait pas un tressaillement. Les yeux demeuraient
fermés.
Les parents se déployèrent en demi-cercle et se mirent à regarder,
sans dire un mot, la poitrine serrée, la respiration courte. La petite
bonne les avait suivis et larmoyait toujours.
A la fin, Cimme demanda :
- Qu'est-ce que dit au juste le médecin ?
La servante balbutia :
- Il dit qu'on la laisse tranquille, qu'il n'y a plus rien à faire.
Mais, soudain, les lèvres de la vieille fille se mirent à s'agiter.
Elles semblaient prononcer des mots silencieux, des mots cachés dans
cette tête de mourante ; et ses mains précipitaient leur mouvement
singulier.
Tout à coup elle parla d'une petite voix maigre qu'on ne lui
connaissait pas, d'une voix qui semblait venir de loin, du fond de ce
coeur toujours fermé peut-être ?
Cimme s'en alla sur la pointe du pied, trouvant pénible ce
spectacle. Colombel, dont la jambe estropiée se fatiguait, s'assit.
Les deux femmes restaient debout.
La reine Hortense babillait maintenant très vite sans qu'on comprît
rien à ses paroles. Elle prononçait des noms, beaucoup de noms,
appelait tendrement des personnes imaginaires.
"Viens ici, mon petit Philippe, embrasse ta mère. Tu l'aimes bien
ta maman, dis, mon enfant ? Toi, Rose, tu vas veiller sur ta petite
soeur pendant que je serai sortie. Surtout, ne la laisse pas seule, tu
m'entends ? Et je te défends de toucher aux allumettes."
Elle se taisait quelques secondes, puis, d'un ton plus haut, comme
si elle eût appelé : "Henriette !" Elle attendait un peu, puis
reprenait : "Dis à ton père de venir me parler avant d'aller à son
bureau." Et soudain : "Je suis un peu souffrante aujourd'hui, mon
chéri ; promets-moi de ne pas revenir tard. Tu diras à ton chef que je
suis malade. Tu comprends qu'il est dangereux de laisser les enfants
seuls quand je suis au lit. Je vais te faire pour le dîner un plat de
riz au sucre. Les petits aiment beaucoup cela. C'est Claire qui sera
contente !"
Elle se mettait à rire, d'un rire jeune et bruyant, comme elle
n'avait jamais ri : "Regarde Jean, quelle drôle de tête il a. Il s'est
barbouillé avec les confitures, le petit sale ! Regarde donc, mon
chéri, comme il est drôle !"
Colombel, qui changeait de place à tout moment sa jambe fatiguée par le voyage, murmura :
- Elle rêve qu'elle a des enfants et un mari, c'est l'agonie qui commence.
Les deux soeurs ne bougeaient toujours point, surprises et stupides.
La petite bonne prononça :
- Faut retirer vos châles et vos chapeaux, voulez-vous passer dans la salle ?
Elles sortirent sans avoir prononcé une parole. Et Colombel les
suivit en boitant, laissant de nouveau toute seule la mourante.
Quand elles se furent débarrassées de leurs vêtements de route, les
femmes s'assirent enfin. Alors un des chats quitta sa fenêtre, s'étira,
sauta dans la salle, puis sur les genoux de Mme Cimme, qui se mit à le
caresser.
On entendait à côté la voix de l'agonisante, vivant, à cette heure
dernière, la vie qu'elle avait attendue sans doute, vidant ses rêves
eux-mêmes au moment où tout allait finir pour elle.
Cimme, dans le jardin, jouait avec le petit Joseph et le chien,
s'amusant beaucoup, d'une gaieté de gros homme aux champs, sans aucun
souvenir de la mourante.
Mais tout à coup il rentra, et s'adressant à la bonne :
- Dis donc, ma fille, tu vas nous faire un déjeuner. Qu'est-ce que vous allez manger, Mesdames ?
On convint d'une omelette aux fines herbes, d'un morceau de faux
filet avec des pommes nouvelles, d'un fromage et d'une tasse de café.
Et comme Mme Colombel fouillait dans sa poche pour chercher son
porte-monnaie, Cimme l'arrêta ; puis, se tournant vers la bonne :
- Tu dois avoir de l'argent ?
- Oui, Monsieur.
- Combien ?
- Quinze francs.
- Ça suffit. Dépêche-toi, ma fille, car je commence à avoir faim.
Mme Cimme, regardant au dehors les fleurs grimpantes baignées de
soleil, et deux pigeons amoureux sur le toit en face, prononça d'un air
navré :
- C'est malheureux d'être venus pour une aussi triste circonstance. Il ferait bien bon dans la campagne aujourd'hui.
Sa soeur soupira sans répondre, et Colombel murmura, ému peut-être par la pensée d'une marche :
- Ma jambe me tracasse bougrement.
Le petit Joseph et le chien faisaient un bruit terrible : l'un
poussant des cris de joie, l'autre aboyant éperdument. Ils jouaient à
cache-cache autour des trois plates-bandes, courant l'un après l'autre
comme deux fous.
La mourante continuait à appeler ses enfants, causant avec chacun,
s'imaginant qu'elle les habillait, qu'elle les caressait, qu'elle leur
apprenait à lire : "Allons ! Simon, répète : A B C D. Tu ne dis pas
bien, voyons, D D D, m'entends-tu ! Répète alors..."
Cimme prononça : "C'est curieux ce que l'on dit à ces moments-là."
Mme Colombel alors demanda :
- Il vaudrait peut-être mieux retourner auprès d'elle. Mais Cimme aussitôt l'en dissuada :
- Pourquoi faire, puisque vous ne pouvez rien changer à son état ? Nous sommes aussi bien ici.
Personne n'insista. Mme Cimme considéra les deux oiseaux verts,
dits inséparables. Elle loua en quelques phrases cette fidélité
singulière et blâma les hommes de ne pas imiter ces bêtes. Cimme se mit
à rire, regarda sa femme, chantonna d'un air goguenard : "Tra-la-la.
Tra-la-la-la", comme pour laisser entendre bien des choses sur sa
fidélité, à lui, Cimme.
Colombel, pris maintenant des crampes d'estomac, frappait le pavé de sa canne.
L'autre chat entra la queue en l'air.
On ne se mit à table qu'à une heure.
Dès qu'il eût goûté au vin, Colombel, à qui on avait recommandé de ne boire que du bordeaux de choix, rappela la servante :
- Dis donc, ma fille, est-ce qu'il n'y a rien de meilleur que cela dans la cave ?
- Oui, Monsieur, il y a du vin fin qu'on vous servait quand vous veniez.
- Eh bien ! va nous en chercher trois bouteilles.
On goûta ce vin qui parut excellent ; non pas qu'il provînt d'un
cru remarquable, mais il avait quinze ans de cave. Cimme déclara :
- C'est du vrai vin de malade.
Colombel, saisi d'une envie ardente de posséder ce bordeaux, interrogea de nouveau la bonne :
- Combien en reste-t-il, ma fille ?
- Oh ! presque tout, Monsieur ; Mamz'elle n'en buvait jamais. C'est le tas du fond.
Alors il se tourna vers son beau-frère :
- Si vous vouliez, Cimme, je vous reprendrais ce vin-là pour autre chose, il convient merveilleusement à mon estomac.
La poule était entrée à son tour avec son troupeau de poussins ; les deux femmes s'amusaient à lui jeter des miettes.
On renvoya au jardin Joseph et le chien qui avaient assez mangé.
La reine Hortense parlait toujours, mais à voix basse maintenant, de sorte qu'on ne distinguait plus les paroles.
Quand on eut achevé le café, tout le monde alla constater l'état de la malade. Elle semblait calme.
On ressortit et on s'assit en cercle dans le jardin pour digérer.
Tout à coup le chien se mit à tourner autour des chaises de toute
la vitesse de ses pattes, portant quelque chose en sa gueule. L'enfant
courait derrière éperdument. Tous deux disparurent dans la maison.
Cimme s'endormit le ventre au soleil.
La mourante se remit à parler haut. Puis, tout à coup, elle cria.
Les deux femmes et Colombel s'empressèrent de rentrer pour voir ce qu'elle avait.
Cimme, réveillé, ne se dérangea pas, n'aimant point ces choses-là.
Elle s'était assise, les yeux hagards. Son chien, pour échapper à
la poursuite du petit Joseph, avait sauté sur le lit, franchi
l'agonisante ; et, retranché derrière l'oreiller, il regardait son
camarade de ses yeux luisants, prêt à sauter de nouveau pour
recommencer la partie. Il tenait à la gueule une des pantoufles de sa
maîtresse, déchirée à coups de crocs, depuis une heure qu'il jouait
avec.
L'enfant, intimidé par cette femme dressée soudain devant lui, restait immobile en face de la couche.
La poule, entrée aussi, effarouchée par le bruit, avait sauté sur
une chaise ; et elle appelait désespérément ses poussins qui pépiaient,
effarés, entre les quatre jambes du siège.
La reine Hortense criait d'une voix déchirante : "Non, non, je ne
veux pas mourir, je ne veux pas ! je ne veux pas ! qui est-ce qui
élèvera mes enfants ? Qui les soignera ? Qui les aimera ? Non, je ne
veux pas !... je ne..."
Elle se renversa sur le dos. C'était fini.
Le chien, très excité, sauta dans la chambre en gambadant.
Colombel courut à la fenêtre, appela son beau-frère : "Arrivez vite, arrivez vite. Je crois qu'elle vient de passer."
Alors Cimme se leva et, prenant son parti, il pénétra dans la chambre en balbutiant :
- Ça été moins long que je n'aurais cru.
Première neige
La longue promenade de la Croisette s'arrondit au bord de l'eau bleue.
Là-bas, à droite, l'Esterel s'avance au loin dans la mer. Il barre la
vue, fermant l'horizon par le joli décor méridional de ses sommets
pointus, nombreux et bizarres.
A gauche, les îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, couchées dans l'eau, montrent leur dos couvert de sapins.
Et tout le long du large golfe, tout le long des grandes montagnes
assises autour de Cannes, le peuple blanc des villas semble endormi
dans le soleil. On les voit au loin, les maisons claires, semées du
haut en bas des monts, tachant de points de neige la verdure sombre.
Les plus proches de l'eau ouvrent leurs grilles sur la vaste
promenade que viennent baigner les flots tranquilles. Il fait bon, il
fait doux. C'est un tiède jour d'hiver où passe à peine un frisson de
fraîcheur. Par-dessus les murs des jardins, on aperçoit les orangers et
les citronniers pleins de fruits d'or. Des dames vont à pas lents sur
le sable de l'avenue, suivies d'enfants qui roulent des cerceaux, ou
causant avec des messieurs.
Une jeune dame vient de sortir de sa petite et coquette maison dont
la porte est sur la Croisette. Elle s'arrête un instant à regarder les
promeneurs, sourit et gagne, dans une allure accablée, un banc vide en
face de la mer. Fatiguée d'avoir fait vingt pas, elle s'assied en
haletant. Son pâle visage semble celui d'une morte. Elle tousse et
porte à ses lèvres ses doigts transparents comme pour arrêter ces
secousses qui l'épuisent.
Elle regarde le ciel plein de soleil et d'hirondelles, les sommets
capricieux de l'Esterel là-bas, et, tout près, la mer si bleue, si
tranquille, si belle.
Elle sourit encore, et murmure :
"Oh ! que je suis heureuse."
Elle sait pourtant qu'elle va mourir, qu'elle ne verra point le
printemps, que, dans un an, le long de la même promenade, ces mêmes
gens qui passent devant elle viendront encore respirer l'air tiède de
ce doux pays, avec leurs enfants un peu plus grands, avec le coeur
toujours rempli d'espoirs, de tendresses, de bonheur, tandis qu'au fond
d'un cercueil de chêne la pauvre chair qui lui reste encore aujourd'hui
sera tombée en pourriture, laissant seulement ses os couchés dans la
robe de soie qu'elle a choisie pour linceul.
Elle ne sera plus. Toutes les choses de la vie continueront pour
d'autres. Ce sera fini pour elle, pour toujours. Elle ne sera plus.
Elle sourit, et respire tant qu'elle peut, de ses poumons malades, les
souffles parfumés des jardins.
Et elle songe.
Elle se souvient. On l'a mariée, voici quatre ans, avec un
gentilhomme normand. C'était un fort garçon barbu, coloré, large
d'épaules, d'esprit court et de joyeuse humeur.
On les accoupla pour des raisons de fortune qu'elle ne connut
point. Elle aurait volontiers dit "non". Elle fit "oui" d'un mouvement
de tête, pour ne point contrarier père et mère. Elle était Parisienne,
gale, heureuse de vivre.
Son mari l'emmena en son château normand. C'était un vaste bâtiment
de pierre entouré de grands arbres très vieux. Un haut massif de sapins
arrêtait le regard en face. Sur la droite, une trouée donnait vue sur
la plaine qui s'étalait, toute nue, jusqu'aux fermes lointaines. Un
chemin de traverse passait devant la barrière et conduisait à la
grand-route éloignée de trois kilomètres.
Oh ! elle se rappelle tout : son arrivée, sa première journée en sa nouvelle demeure, et sa vie isolée ensuite.
Quand elle descendit de voiture, elle regarda le vieux bâtiment et déclara en riant :
"Ça n'est pas gai !"
Son mari se mit à rire à son tour et répondit :
"Baste ! on s'y fait. Tu verras. Je ne m'y ennuie jamais, moi."
Ce jour-là, ils passèrent le temps à s'embrasser, et elle ne le
trouva pas trop long. Le lendemain ils recommencèrent et toute la
semaine, vraiment, fut mangée par les caresses.
Puis elle s'occupa d'organiser son intérieur. Cela dura bien un
mois. Les jours passaient l'un après l'autre, en des occupations
insignifiantes et cependant absorbantes. Elle apprenait la valeur et
l'importance des petites choses de la vie. Elle sut qu'on peut
s'intéresser au prix des oeufs qui coûtent quelques centimes de plus ou
de moins suivant les saisons.
C'était l'été. Elle allait aux champs voir moissonner. La gaieté du soleil entretenait celle de son coeur.
L'automne vint. Son mari se mit à chasser. Il sortait le matin avec
ses deux chiens Médor et Mirza. Elle restait seule alors, sans
s'attrister d'ailleurs de l'absence d'Henry. Elle l'aimait bien,
pourtant, mais il ne lui manquait pas. Quand il rentrait, les chiens
surtout absorbaient sa tendresse. Elle les soignait chaque soir avec
une affection de mère, les caressait sans fin, leur donnait mille
petits noms charmants qu'elle n'eût point eu l'idée d'employer pour son
mari.
Il lui racontait invariablement sa chasse. Il désignait les places
où il avait rencontré les perdrix ; s'étonnait de n'avoir point trouvé
de lièvre dans le trèfle de Joseph Ledentu, ou bien paraissait indigné
du procédé de M. Lechapelier, du Havre, qui suivait sans cesse la
lisière de ses terres pour tirer le gibier levé par lui, Henry de
Parville.
Elle répondait :
"Oui, vraiment, ce n'est pas bien", en pensant à autre chose.
L'hiver vint, l'hiver normand, froid et pluvieux. Les interminables
averses tombaient sur les ardoises du grand toit anguleux, dressé comme
une lame vers le ciel. Les chemins semblaient des fleuves de boue ; la
campagne, une plaine de boue ; et on n'entendait aucun bruit que celui
de l'eau tombant ; on ne voyait aucun mouvement que le vol
tourbillonnant des corbeaux qui se déroulait comme un nuage, s'abattait
dans un champ, puis repartait.
Vers quatre heures, l'armée des bêtes sombres et volantes venait se
percher dans les grands hêtres à gauche du château, en poussant des
cris assourdissants. Pendant près d'une heure, ils voletaient de cime
en cime, semblaient se battre, croassaient, mettaient dans le branchage
grisâtre un mouvement noir.
Elle les regardait, chaque soir, le coeur serré, toute pénétrée par
la lugubre mélancolie de la nuit tombant sur les terres désertes.
Puis elle sonnait pour qu'on apportât la lampe ; et elle se
rapprochât du feu. Elle brûlait des monceaux de bois sans parvenir à
échauffer les pièces immenses envahies par l'humidité. Elle avait froid
tout le jour, partout, au salon, aux repas, dans sa chambre. Elle avait
froid jusqu'aux os, lui semblait-il. Son mari ne rentrait que pour
dîner, car il chassait sans cesse, ou bien s'occupait des semences, des
labours, de toutes les choses de la campagne.
Il rentrait joyeux et crotté, se frottait les mains, déclarait :
"Quel fichu temps !"
Ou bien :
"C'est bon d'avoir du feu !"
Ou parfois il demandait :
"Qu'est-ce qu'on dit aujourd'hui ? Est-on contente ?"
Il était heureux, bien portant, sans désirs, ne rêvant pas autre chose que cette vie simple, saine et tranquille.
Vers décembre, quand les neiges arrivèrent, elle souffrit tellement
de l'air glacé du château, du vieux château qui semblait s'être
refroidi avec les siècles, comme font les humains avec les ans, qu'elle
demanda, un soir, à son mari :
"Dis donc, Henry, tu devrais bien faire mettre ici un calorifère ;
cela sécherait les murs. Je t'assure que je ne peux pas me réchauffer
du matin au soir."
Il demeura d'abord interdit à cette idée extravagante d'installer
un calorifère en son manoir. Il lui eût semblé plus naturel de servir
ses chiens dans de la vaisselle plate. Puis il poussa, de toute la
vigueur de sa poitrine, un rire énorme, en répétant :
"Un calorifère ici Un calorifère ici ! Ah ! ah ! ah quelle bonne farce !"
Elle insistait.
"Je t'assure qu'on gèle, mon ami ; tu ne t'en aperçois pas, parce que tu es toujours en mouvement, mais on gèle."
Il répondit, en riant toujours :
"Baste ! on s'y fait, et d'ailleurs c'est excellent pour la santé.
Tu ne t'en porteras que mieux. Nous ne sommes pas des Parisiens,
sacrebleu ! pour vivre dans les tisons. Et, d'ailleurs, voici le
printemps tout à l'heure."
Vers le commencement de janvier un grand malheur la frappa. Son
père et sa mère moururent d'un accident de voiture. Elle vint à Paris
pour les funérailles. Et le chagrin occupa seul son esprit pendant six
mois environ.
La douceur des beaux jours finit par la réveiller, et elle se laissa vivre dans un alanguissement triste jusqu'à l'automne.
Quand revinrent les froids, elle envisagea pour la première fois le
sombre avenir. Que ferait-elle ? Rien. Qu'arriverait-il désormais pour
elle ? Rien. Quelle attente, quelle espérance pouvaient ranimer son
coeur ? Aucune. Un médecin, consulté, avait déclaré qu'elle n'aurait
jamais d'enfants.
Plus âpre, plus pénétrant encore que l'autre année, le froid la
faisait continuellement souffrir. Elle tendait aux grandes flammes ses
mains grelottantes. Le feu flamboyant lui brûlait le visage ; mais des
souffles glacés semblaient se glisser dans son dos, pénétrer entre la
chair et les étoffes. Et elle frémissait de la tête aux pieds. Des
courants d'air innombrables paraissaient installés dans les
appartements, des courants d'air vivants, sournois, acharnés comme des
ennemis. Elle les rencontrait à tout instant ; ils lui soufflaient sans
cesse, tantôt sur le visage, tantôt sur les mains, tantôt sur le cou,
leur haine perfide et gelée.
Elle parla de nouveau d'un calorifère ; mais son mari l'écouta
comme si elle eût demandé la lune. L'installation d'un appareil
semblable à Parville lui paraissait aussi impossible que la découverte
de la pierre philosophale.
Ayant été à Rouen, un jour, pour affaire, il rapporta à sa femme
une mignonne chaufferette de cuivre qu'il appelait en riant un
"calorifère portatif" ; et il jugeait que cela suffirait désormais à
l'empêcher d'avoir jamais froid.
Vers la fin de décembre, elle comprit qu'elle ne pourrait vivre
ainsi toujours, et elle demanda timidement, un soir, en dînant :
"Dis donc, mon ami, est-ce que nous n'irons point passer une semaine ou deux à Paris avant le printemps ?"
Il fut stupéfait.
"A Paris ? à Paris ? Mais pourquoi faire ! Ah ! mais non, par
exemple ! On est trop bien ici, chez soi. Quelles drôles d'idées tu as,
par moments !"
Elle balbutia :
"Cela nous distrairait un peu."
Il ne comprenait pas.
"Qu'est-ce qu'il te faut pour te distraire ? Des théâtres, des
soirées, des dîners en ville ? Tu savais pourtant bien en venant ici
que tu ne devais pas t'attendre à des distractions de cette nature !"
Elle vit un reproche dans ces paroles et dans le ton dont elles
étaient dites. Elle se tut. Elle était timide et douce, sans révoltes
et sans volonté.
En janvier, les froids revinrent avec violence. Puis la neige couvrit la terre.
Un soir, comme elle regardait le grand nuage tournoyant des
corbeaux se déployer autour des arbres, elle se mit, malgré elle, à
pleurer.
Son mari entrait. Il demanda tout surpris :
"Qu'est-ce que tu as donc ?"
Il était heureux, lui, tout à fait heureux, n'ayant jamais rêvé une
autre vie, d'autres plaisirs. Il était né dans ce triste pays, il y
avait grandi. Il s'y trouvait bien, chez lui, à son aise de corps et
d'esprit.
Il ne comprenait pas qu'on pût désirer des événements, avoir soif
de joies changeantes ; il ne comprenait point qu'il ne semble pas
naturel à certains êtres de demeurer aux mêmes lieux pendant les quatre
saisons ; il semblait ne pas savoir que le printemps, que l'été, que
l'automne, que l'hiver ont, pour des multitudes de personnes, des
plaisirs nouveaux en des contrées nouvelles.
Elle ne pouvait rien répondre et s'essuyait vivement les yeux. Elle balbutia enfin, éperdue :
"J'ai... Je... Je suis un peu triste... Je m'ennuie un peu..."
Mais une terreur la saisit d'avoir dit cela, et elle ajouta bien vite :
"Et puis... J'ai... J'ai un peu froid."
A cette parole, il s'irrita :
"Ah ! oui... toujours ton idée de calorifère. Mais voyons,
sacrebleu ! tu n'as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici."
La nuit vint. Elle monta dans sa chambre, car elle avait exigé une
chambre séparée. Elle se coucha. Même en son lit, elle avait froid.
Elle pensait :
"Ce sera ainsi toujours, toujours, jusqu'à la mort."
Et elle songeait à son mari. Comment avait-il pu lui dire cela :
"Tu n'as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici."
Il fallait donc qu'elle fût malade, qu'elle toussât pour qu'il comprît qu'elle souffrait !
Et une indignation la saisit, une indignation exaspérée de faible, de timide.
Il fallait quelle toussât. Alors il aurait pitié d'elle, sans
doute. Eh bien ! elle tousserait ; il l'entendrait tousser ; il
faudrait appeler le médecin ; il verrait cela, son mari, il verrait !
Elle s'était levée nu-jambes, nu-pieds, et une idée enfantine la fit sourire :
"Je veux un calorifère, et je l'aurai. Je tousserai tant, qu'il faudra bien qu'il se décide à en installer un."
Et elle s'assit presque nue sur une chaise. Elle attendit une
heure, deux heures. Elle grelottait, mais elle ne s'enrhumait pas.
Alors elle se décida à employer les grands moyens.
Elle sortit de sa chambre sans bruit, descendit l'escalier, ouvrit la porte du jardin.
La terre, couverte de neige, semblait morte. Elle avança
brusquement son pied nu et l'enfonça dans cette mousse légère et
glacée. Une sensation de froid, douloureuse comme une blessure, lui
monta jusqu'au coeur ; cependant elle allongea l'autre jambe et se mit
à descendre les marches lentement.
Puis elle s'avança à travers le gazon, se disant :
"J'irai jusqu'aux sapins."
Elle allait à petits pas, en haletant, suffoquée chaque fois qu'elle faisait pénétrer son pied nu dans la neige.
Elle toucha de la main le premier sapin, comme pour bien se
convaincre elle-même qu'elle avait accompli jusqu'au bout son projet ;
puis elle revint. Elle crut deux ou trois fois qu'elle allait tomber,
tant elle se sentait engourdie et défaillante. Avant de rentrer,
toutefois, elle s'assit dans cette écume gelée, et même, elle en
ramassa pour se frotter la poitrine.
Puis elle rentra et se coucha. Il lui sembla, au bout d'une heure,
qu'elle avait une fourmilière dans la gorge. D'autres fourmis lui
couraient le long des membres. Elle dormit cependant.
Le lendemain elle toussait, et elle ne put se lever.
Elle eut une fluxion de poitrine. Elle délira, et dans son délire
elle demandait un calorifère. Le médecin exigea qu'on en installât un.
Henry céda, mais avec une répugnance irritée.
Elle ne put guérir. Les poumons atteints profondément donnaient des inquiétudes pour sa vie.
"Si elle reste ici, elle n'ira pas jusqu'aux froids", dit le médecin.
On l'envoya dans le Midi.
Elle vint à Cannes, connut le soleil, aima la mer, respira l'air des orangers en fleur.
Puis elle retourna dans le Nord au printemps. Mais elle vivait
maintenant avec la peur de guérir, avec la peur des longs hivers de
Normandie ; et sitôt qu'elle allait mieux, elle ouvrait, la nuit, sa
fenêtre, en songeant aux doux rivages de la Méditerranée.
A présent, elle va mourir, elle le sait. Elle est heureuse.
Elle déploie un journal qu'elle n'avait point ouvert, et lit ce titre : "La première neige à Paris."
Alors elle frissonne, et puis sourit. Elle regarde là-bas l'Esterel
qui devient rose sous le soleil couchant ; elle regarde le vaste ciel
bleu, si bleu, la vaste mer bleue, si bleue, et se lève.
Et puis elle rentre, à pas lents, s'arrêtant seulement pour
tousser, car elle est demeurée trop tard dehors, et elle a eu froid, un
peu froid.
Elle trouve une lettre de son mari. Elle l'ouvre en souriant toujours, et elle lit :
"Ma chère amie,
"J'espère que tu vas bien et que tu ne regrettes pas trop notre beau pays. Nous avons depuis quelques jours une bonne gelée qui annonce la neige. Aloi, j'adore ce temps-là et tu comprends que je me garde bien d'allumer ton maudit calorifère..."
Elle cesse de lire, toute heureuse à cette idée qu'elle l'a eu, son
calorifère. Sa main droite, qui tient la lettre, retombe lentement sur
ses genoux, tandis qu'elle porte à sa bouche sa main gauche comme pour
calmer la toux opiniâtre qui lui déchire la poitrine.
Misti
J'avais alors pour maîtresse une drôle de petite femme. Elle était
mariée, bien entendu, car j'ai une sainte horreur des filles. Quel
plaisir peut-on éprouver, en effet, à prendre une femme qui a ce double
inconvénient de n'appartenir à personne et d'appartenir à tout le
monde? Et puis, vraiment, toute morale mise de côté, je ne comprends
pas l'amour comme gagne-pain. Cela me dégoûte un peu. C'est une
faiblesse, je le sais, et je l'avoue.
Ce qu'il y a surtout de charmant pour un garçon à avoir comme
maîtresse une femme mariée, c'est qu'elle lui donne un intérieur, un
intérieur doux, aimable, où tous vous soignent et vous gâtent, depuis
le mari jusqu'aux domestiques. On trouve là tous les plaisirs réunis,
l'amour, l'amitié, la paternité même, le lit et la table, ce qui
constitue enfin le bonheur de la vie, avec cet avantage incalculable de
pouvoir changer de famille de temps en temps, de s'installer tour à
tour dans tous les mondes, l'été, à la campagne, chez l'ouvrier qui
vous loue une chambre dans sa maison, et l'hiver chez le bourgeois, ou
même la noblesse, si on a de l'ambition.
J'ai encore un faible, c'est d'aimer les maris de mes maîtresses.
J'avoue même que certains époux communs ou grossiers me dégoûtent de
leurs femmes, quelque charmantes qu'elles soient. Mais quand le mari a
de l'esprit ou du charme, je deviens infailliblement amoureux fou. J'ai
soin, si je romps avec la femme, de ne pas rompre avec l'époux. Je me
suis fait ainsi mes meilleurs amis; et c'est de cette façon que j'ai
constaté, maintes fois, l'incontestable supériorité du mâle sur la
femelle dans la race humaine. Celle-ci vous procure tous les
embêtements possibles, vous fait des scènes, des reproches, etc.;
celui-là qui aurait tout autant le droit de se plaindre, vous traite au
contraire comme si vous étiez la providence de son foyer.
Donc, j'avais pour maîtresse une drôle de petite femme, une
brunette, fantasque, capricieuse, dévote, superstitieuse, crédule comme
un moine mais charmante. Elle avait surtout une manière d'embrasser que
je n'ai jamais trouvée chez une autre!... mais ce n'est pas le lieu...
Et une peau si douce! J'éprouvais un plaisir infini, rien qu'à lui
tenir les mains... Et un œil... Son regard passait sur vous comme une
caresse lente savoureuse et sans fin. Souvent je posais ma tête sur ses
genoux; et nous demeurions immobiles, elle penchée vers moi avec ce
petit sourire fin, énigmatique et si troublant qu'ont les femmes, moi
les yeux levés vers elle, recevant ainsi qu'une ivresse versée en mon
cœur, doucement et délicieusement, son regard clair et bleu, clair
comme s'il eût été plein de pensées d'amour, bleu comme s'il eût été un
ciel plein de délices.
Son mari, inspecteur d'un grand service public, s'absentait souvent
nous laissant libres de nos soirées. Tantôt je les passais chez elle,
étendu sur le divan, le front sur une de ses jambes, tandis que sur
l'autre dormait un énorme chat noir, nommé "Misti", qu'elle adorait.
Nos doigts se rencontraient sur le dos nerveux de la bête, et se
caressaient dans son poil de soie. Je sentais contre ma joue le flanc
chaud qui frémissait d'un éternel "ron-ron", et parfois une patte
allongée posait sur ma bouche ou sur ma paupière cinq griffes ouvertes,
dont les pointes me piquaient les yeux et qui se refermaient aussitôt.
Tantôt nous sortions pour faire ce qu'elle appelait nos escapades.
Elles étaient bien innocentes d'ailleurs. Cela consistait à aller
souper dans une auberge de banlieue, ou bien, après avoir dîné chez
elle ou chez moi, à courir les cafés borgnes, comme des étudiants en
goguette.
Nous entrions dans les caboulots
populaires et nous allions nous asseoir dans le fond du bouge enfumé,
sur des chaises boiteuses, devant une vieille table de bois. Un nuage
de fumée âcre, où restait une odeur de poisson frit du dîner,
emplissait la salle; des hommes en blouse gueulaient buvant des petits
verres; et le garçon étonné posait devant nous deux cerises à
l'eau-de-vie.
Elle, tremblante, apeurée et ravie, soulevait jusqu'au bout de son
nez, qui la retenait en l'air, sa voilette noire pliée en deux; et elle
se mettait à boire avec la joie qu'on a en accomplissant une adorable
scélératesse. Chaque cerise avalée lui donnait la sensation d'une faute
commise, chaque gorgée du rude liquide descendait en elle comme une
jouissance délicate et défendue.
Puis elle me disait à mi-voix: "Allons-nous-en." Et nous partions.
Elle filait vivement, la tête basse, d'un pas menu, entre les buveurs
qui la regardaient passer d'un air mécontent; et quand nous nous
retrouvions dans la rue, elle poussait un grand soupir comme si nous
venions d'échapper à un terrible danger.
Quelquefois elle me demandait en frissonnant: "Si on m'injuriait
dans ces endroits-là, qu'est-ce que tu ferais?" Je répondais d'un ton
crâne: "Mais je te défendrais, parbleu!" Et elle me serrait le bras
avec bonheur, avec le désir confus, peut-être, d'être injuriée et
défendue, de voir des hommes se battre pour elle, même ces hommes-la,
avec moi!
Un soir, comme nous étions attablés dans un assommoir de
Montmartre, nous vîmes entrer une vieille femme en guenilles, qui
tenait à la main un jeu de cartes crasseux. Apercevant une dame, la
vieille aussitôt s'approcha de nous en offrant de dire la bonne
aventure à ma compagne. Emma, qui avait à l'âme toutes les croyances,
frissonna de désir et d'inquiétude, et elle fit place, près d'elle, à
la commère.
L'autre, antique, ridée, avec des yeux cerclés de chair vive et une
bouche vide, sans une dent, disposa sur la table ses cartons sales.
Elle faisait des tas, les ramassait, étalait de nouveau les cartes en
murmurant des mots qu'on ne distinguait point. Emma, pâlie, écoutait,
attendait, le souffle court, haletant d'angoisse et de curiosité.
La sorcière se mit à parler. Elle lui prédit des choses vagues: du
bonheur et des enfants, un jeune homme blond, un voyage, de l'argent,
un procès, un monsieur brun, le retour d'une personne, une réussite,
une mort. L'annonce de cette mort frappa la jeune femme. La mort de
qui? Quand? Comment?
La vieille répondait: "Quant à ça, les cartes ne sont pas assez
fortes, il faudrait v'nir chez moi d'main. J'vous dirais ça avec l'marc
de café qui n'trompe jamais."
Emma anxieuse se tourna vers moi: "Dis, tu veux que nous y allions demain. Oh! je t'en prie, dis oui. Sans ça, tu ne te figures pas comme je serais tourmentée."
Je me mis à rire: "Nous irons si ça te plaît, ma chérie. " Et la vieille donna son adresse.
Elle habitait au sixième étage, dans une affreuse maison, derrière les Buttes-Chaumont. On s'y rendit le lendemain.
Sa chambre, un grenier avec deux chaises et un lit, était pleine de
choses étranges, d'herbes pendues, par gerbes, à des clous, de bêtes
séchées de bocaux et de fioles contenant des liquides colorés
diversement. Sur la table, un chat noir empaillé regardait avec ses
yeux de verre. Il avait l'air du démon de ce logis sinistre.
Emma, défaillant d'émotion s'assit, et aussitôt: "Oh! chéri,
regarde ce minet comme il ressemble à Misti." Et elle expliqua à la
vieille qu'elle possédait un chat tout pareil, mais tout pareil!
La sorcière répondit gravement: "Si vous aimez un homme, il ne faut pas le garder."
Emma, frappée de peur, demanda: "Pourquoi ça?" La vieille s'assit
près d'elle familièrement et lui prit la main: "C'est le malheur de ma
vie", dit-elle.
Mon amie voulut savoir. Elle se pressait contre la commère, la
questionnait, la priait: une crédulité pareille les faisait sœurs par
la pensée et par le cœur. La femme enfin se décida:
"Ce chat-là, dit-elle, je l'ai aimé comme on aime un frère. J'étais
jeune alors, et toute seule, couturière en chambre. Je n'avais que lui,
Mouton. C'est un locataire qui me l'avait donné. Il était intelligent
comme un enfant, et doux avec ça, et il m'idolâtrait, ma chère dame, il
m'idolâtrait plus qu'un fétiche. Toute la journée sur mes genoux à
faire ron-ron, et toute la nuit sur mon oreiller; je sentais son cœur
battre, voyez-vous.
"Or il arriva que je fis une connaissance, un brave garçon qui
travaillait dans une maison de blanc. Ça dura bien trois mois sans que
je lui aie rien accordé. Mais vous savez on faiblit, ça arrive à tout
le monde; et puis, je m'étais mise à l'aimer, moi. Il était si gentil,
si gentil; et si bon. Il voulait que nous habitions ensemble tout à
fait, par économie. Enfin, je lui permis de venir chez moi, un soir. Je
n'étais pas décidée à la chose, oh! non, mais ça me faisait plaisir à
l'idée que nous serions tous les deux une heure ensemble.
"Dans le commencement, il a été très convenable. Il me disait des
douceurs qui me remuaient le cœur. Et puis, il m'a embrassée, Madame,
embrassée comme on embrasse quand on aime. Moi, j'avais fermé les yeux,
et je restais là saisie dans une crampe de bonheur. Mais, tout à coup,
je sens qu'il fait un grand mouvement, et il pousse un cri, un cri que
je n'oublierai jamais. J'ouvre les yeux et j'aperçois que Mouton lui
avait sauté au visage et qu'il lui arrachait la peau à coups de griffe
comme si c'eût été une chiffe de linge. Et le sang coulait, Madame, une
pluie.
"Moi je veux prendre le chat, mais il tenait bon, il déchirait
toujours; et il me mordait, tant il avait perdu le sens. Enfin, je le
tiens et je le jette par la fenêtre, qui était ouverte, vu que nous
nous trouvions en été.
Quand j'ai commencé à laver la figure de mon pauvre ami, je m'aperçus qu'il avait les yeux crevés, les deux yeux!
Il a fallu qu'il entre à l'hospice. Il est mort de peine au bout
d'un an. Je voulais le garder chez moi et le nourrir, mais il n'a pas
consenti. On eût dit qu'il m'haïssait depuis la chose.
"Quant à Mouton, il s'était cassé les reins dans la tombée. Le
concierge avait ramassé le corps. Moi je l'ai fait empailler, attendu
que je me sentais tout de même de l'attachement pour lui. S'il avait
fait ça, c'est qu'il m'aimait, pas vrai?"
La vieille se tut, et caressa de la main la bête inanimée dont la carcasse trembla sur un squelette de fil de fer.
Emma, le cœur serré, avait oublié la mort prédite. Ou, du moins,
elle n'en parla plus; et elle partit, ayant donné cinq francs.
Comme son mari revenait le lendemain, je fus quelques jours sans aller chez elle.
Quand j'y revins, je m'étonnai de ne plus apercevoir Misti. Je demandai où il était.
Elle rougit et répondit: "Je l'ai donné. Je n'étais pas
tranquille." Je fus surpris. "Pas tranquille? Pas tranquille? A quel
sujet?"
Elle m'embrassa longuement, et tout bas: "J'ai eu peur pour tes yeux, mon chéri."
Malades et médecins
Singulier mystère que le souvenir! On va devant soi, par les rues, sous
le premier soleil de mai, et tout à coup, comme si des portes depuis
longtemps fermées s'ouvraient dans la mémoire, des choses oubliées vous
reviennent. Elles passent, suivies par d'autres, vous font revivre des
heures passées, des heures lointaines.
Pourquoi ces retours brusques vers l'autrefois? Qui sait? Une odeur
qui flotte, une sensation si légère qu'on ne l'a point notée, mais
qu'un de nos organes reconnaît, un frisson, un même effet de soleil qui
frappe l'œil, un bruit peut-être, un rien qui nous effleura en une
circonstance ancienne et qu'on retrouve, suffit à nous faire revoir
tout à coup un pays, des gens, des événements disparus de notre pensée.
Pourquoi un souffle d'air chargé d'odeurs, de feuilles sous les
marronniers des Champs-Elysées, évoque-t-il soudain une route, une
grand'route, le long d'une montagne, en Auvergne?
A gauche, entre deux sommets, apparaît le cône majestueux et pesant
du Puy-de-Dôme. Autour de ce lourd géant, plus loin ou plus près, un
peuple de pics se dressent. Beaucoup d'entre eux semblent tronqués qui
jadis crachaient de la flamme et de la fumée. Volcans éteints, dont les
cratères morts sont devenus des lacs.
A droite, le chemin domine une plaine infinie peuplée de villages
et de villes, riche et boisée, la Limagne. Plus on s'élève, plus on
voit loin jusqu'à d'autres sommets, là-bas, les montagnes du Forez.
Tout cet horizon démesuré est voilé d'une vapeur laiteuse, douce et
claire. Les lointains d'Auvergne ont une grâce infinie dans leur brume
transparente.
La route est bordée de noyers énormes qui la mettent presque
toujours à l'abri du soleil. Les pentes des monts sont couvertes de
châtaigniers en fleurs dont les grappes, plus pâles que les feuilles,
semblent grises dans la verdure sombre.
De temps en temps, sur une pointe de la montagne apparaît un manoir
en ruines. Cette terre fut hérissée de châteaux forts. Tous se
ressemblent d'ailleurs.
Au-dessus d'un vaste bâtiment carré, festonné de créneaux, s'élève
une tour. Les murs n'ont pas de fenêtres, rien que des trous presque
invisibles. On dirait que ces forteresses ont poussé sur les hauteurs
comme des champignons de montagne. Elles sont construites en pierre
grise qui n'est autre chose que de la lave.
Et tout le long des chemins, on rencontre des attelages de vaches
traînant des dômes de foin. Les deux bêtes vont d'un pas lent dans les
descentes et les montées rapides, tirant ou retenant la charge énorme.
Un homme marche devant et règle leurs pas avec une longue baguette dont
il les touche par moments. Jamais il ne frappe. Il semble surtout les
guider par les mouvements du bâton, à la façon d'un chef d'orchestre.
Il a le geste grave qui commande aux bêtes, et il se retourne souvent
pour indiquer ses volontés. On ne voit jamais de chevaux, sauf aux
diligences ou aux voitures de louage; et la poussière des routes, quand
il fait chaud et qu'elle s'envole sous les rafales, porte en elle une
odeur sucrée qui rappelle un peu la vanille et qui fait songer aux
étables.
Tout le pays aussi est parfumé par des arbres odorants. La vigne, à
peine défleurie, exhale une senteur douce et exquise. Les châtaigniers,
les acacias, les tilleuls, les sapins, les foins et les fleurs sauvages
des fossés chargent l'air de parfums légers et persistants.
L'Auvergne est la terre des malades. Tous ses volcans éteints
semblent des chaudières fermées où chauffent encore, dans le ventre du
sol, des eaux minérales de toute nature. De ces grandes marmites
cachées partent des sources chaudes qui contiennent, au dire des
médecins intéressés, tous les médicaments propres à toutes les maladies.
Dans chacune des stations thermales, qui se fondent autour de
chaque ruisseau tiède découvert par un paysan, se joue toute une série
de scènes admirables. C'est d'abord la vente de la terre par le
campagnard, la formation d'une Société au capital, fictif, de quelques
millions, le miracle de la construction d'un établissement avec ces
fonds d'imagination et avec des pierres véritables, l'installation du
premier médecin, portant le titre de médecin inspecteur, l'apparition
du premier malade, puis éternelle, la sublime comédie entre ce malade
et ce médecin.
Chaque ville d'eaux pour un observateur est une Californie de
comique. Chaque docteur est un type délicieux, depuis le docteur
correct, à l'anglaise, en cravate blanche, jusqu'au docteur sceptique,
spirituel et malin, qui raconte aux amis ses procédés et ses trucs.
Entre ces deux modèles, on rencontre le docteur paternel et bon
enfant, le docteur scientifique, le docteur brutal, le docteur à
femmes, le docteur longs cheveux, le docteur élégant et bien d'autres.
Chaque variété de médecins trouve infailliblement sa variété de
malades, sa clientèle de naïfs. Et chaque jour, entre eux, dans chaque
chambre d'hôtel, recommence l'admirable farce que Molière n'a pas dite
tout entière. Oh! s'ils parlaient, ces médecins, quelles notes, quels
documents merveilleux ils nous pourraient donner sur l'homme!
Parfois, cependant, après boire, ils content quelque aventure, une sur mille.
Un d'eux, plein d'esprit, eut cette idée géniale d'annoncer par les
journaux que les eaux de B..., inventées par lui, prolongeaient la vie
humaine. Aucun mystère, d'ailleurs, dans leur action. Il l'expliquait
scientifiquement par l'action des sels, des minéraux et des gaz sur
l'organisme.
Il avait même écrit là-dessus une longue brochure qui indiquait, en outre, les promenades des environs.
Mais il fallait des preuves à ces assertions. Il entreprit un petit voyage à la recherche de centenaires.
Les familles pauvres, en général, ne tenant guère à nourrir les
vieux parents inutiles, les lui cédaient six mois par an; et il les
installait dans une élégante villa qu'il avait baptisée "Hospice des
Centenaires". Tous n'avaient pas cent ans, mais tous en approchaient.
C'était là sa réclame, réclame sublime. Guérir n'est rien, mais vivre
est tout. Elles ne guérissaient pas, ses eaux, elles faisaient vivre!
Qu'importent le foie, les bronches, le larynx, les reins, l'estomac,
l'intestin! Il n'importe que de vivre.
Ce grand homme, un jour qu'il était gai, conta cette aventure.
Un matin, il fut appelé auprès d'un nouveau voyageur, M. D...,
arrivé la veille au soir et qui avait loué un pavillon tout près de la
source Souveraine. C'était un petit vieillard de quatre-vingt-six ans,
encore vert, sec, bien portant, actif, et qui prenait une peine infinie
à dissimuler son âge.
Il fit asseoir le médecin et l'interrogea tout de suite:
"Docteur, si je me porte bien, c'est grâce à l'hygiène. Sans être
très vieux, je suis déjà d'un certain âge, mais j'évite toutes les
maladies, toutes les indispositions, tous les plus légers malaises par
l'hygiène. Vous affirmez que le climat de ce pays est très favorable à
la santé; je suis tout prêt à le croire, mais avant de me fixer ici,
j'en veux les preuves. Je vous prierai donc de venir chez moi une fois
pas semaine pour me donner bien exactement les renseignements suivants:
"Je désire d'abord avoir la liste complète, très complète, de tous
les habitants de la station et des environs qui ont passé quatre-vingts
ans. Il me faut aussi quelques détails physiques et physiologiques sur
eux. Je veux connaître leur profession, leur genre de vie, leurs
habitudes. Toutes les fois qu'une de ces personnes mourra, vous voudrez
bien me prévenir et m'indiquer la cause précise de sa mort, ainsi que
toutes les circonstances."
Puis il ajouta gracieusement:
"J'espère, Docteur, que nous deviendrons bons amis", et il tendit
sa petite main ridée que le médecin serra en promettant son concours
dévoué.
A partir du jour où il eut la liste des dix-sept habitants du pays
qui avaient passé quatre-vingts ans, M. D... sentit s'éveiller dans son
cœur un intérêt extrême, une sollicitude infinie pour ces vieillards
qu'il allait voir tomber l'un après l'autre.
Il ne les voulut pas connaître, par crainte sans doute de trouver
quelque ressemblance entre lui et quelqu'un d'eux qui mourrait bientôt,
ce qui l'aurait frappé; mais il se fit une idée très nette de leurs
personnes, et il ne parlait que d'eux avec le médecin qui dînait chez
lui chaque jeudi.
Il demandait:
"Eh bien! Docteur, comment va Poinçot aujourd'hui? Nous l'avons
laissé un peu souffrant, la semaine dernière." Et quand le médecin
avait fait bulletin de la santé du malade, M. D... proposait des
modifications au régime, des essais, des modes de traitement qu'il
pourrait ensuite appliquer sur lui-même s'ils avaient réussi sur les
autres. Ils étaient, ces dix-sept vieillards, un champ d'expériences
d'où il tirait des enseignements.
Un soir, le docteur, en entrant, annonça:
"Rosalie Tourul est morte."
M. D... tressaillit, et tout de suite il demanda:
"De quoi?
- D'une angine."
Le petit vieux eut un "Ah!" de soulagement. Il reprit:
"Elle était trop grasse, trop forte. Elle devait manger trop, cette
femme-là. Quand j'aurai son âge, je m'observerai davantage."
Il était de deux ans plus vieux, mais il n'avouait que soixante-dix ans.
Quelques mois après, ce fut le tour d'Henri Brissot. M. D... fut
très ému. C'était un homme, cette fois, un maigre, juste de son âge, à
trois mois près, et un prudent. Il n'osait plus interroger, attendant
que le médecin parlât, et il demeurait inquiet:
" Ah! il est mort, comme ça, tout d'un coup? Il se portait très
bien la semaine dernière. Il aura fait quelque imprudence, n'est-ce
pas, Docteur?"
Le médecin, qui s'amusait, répondit:
" Je ne crois pas, ses enfants m'ont dit qu'il avait été très sage."
Alors, n'y tenant plus, tremblant d'angoisse, M. D... demanda:
"Mais... mais... mais de quoi est-il mort, alors?
- D'une pleurésie."
Ce fut une joie, une vraie joie. Le petit vieux tapa l'une contre
l'autre ses mains sèches: "Parbleu, je vous disais bien qu'il avait
fait quelque imprudence. On n'attrape pas une pleurésie sans raison. Il
aura voulu prendre l'air après son dîner: et le froid lui sera tombé
sur la poitrine. Une pleurésie! C'est un accident, cela; ce n'est pas
même une maladie! Il n'y a que les fous qui meurent d'une pleurésie!"
Et il dîna gaiement en parlant de ceux qui restaient: "Ils ne sont
plus que quinze maintenant, mais ils sont forts ceux-là, n'est-ce pas?
Toute la vie est ainsi; les plus faibles tombent les premiers, les gens
qui passent trente ans ont bien des chances pour aller à soixante; ceux
qui passent soixante arrivent souvent à quatre-vingts; et ceux qui
passent quatre-vingts atteignent presque toujours la centaine, parce
que ce sont les plus robustes, les plus sages, les mieux trempés."
Deux autres encore disparurent dans l'année, l'un d'une dysenterie
et l'autre d'un étouffement. M. D... s'amusa beaucoup de la mort du
premier: "La dysenterie est le mal des imprudents! Que diable! Vous
auriez dû, Docteur, veiller sur son régime."
Quant à celui qu'un étouffement avait emporté, cela ne pouvait provenir que d'une maladie du cœur, mal observée jusque-là.
Mais, un soir, le médecin annonça le trépas de Paul Timonet, une
sorte de momie dont on espérait bien faire un centenaire-réclame pour
la station.
Quand M. D... demanda, selon sa coutume:
"De quoi est-il mort?"
Le médecin répondit:
"Ma foi, je n'en sais rien.
- Comment, vous n'en savez rien? - On sait toujours. - N'avait-il pas quelque lésion organique?"
Le docteur hocha la tête:
"Non, aucune.
- Peut-être quelque affection de foie ou des reins?
- Non pas, tout cela était sain.
- Avez-vous bien observé si l'estomac fonctionnait régulièrement? Une attaque provient souvent d'une mauvaise digestion.
- Il n'y a pas eu d'attaque."
M. D..., très perplexe, s'agitait:
"Mais, voyons. Il est mort de quelque chose pourtant? - De quoi alors, à votre avis?"
Le médecin leva le bras:
"Je n'en sais rien, absolument rien. Il est mort parce qu'il est mort - voilà."
M. D..., alors, d'une voix émue, demanda:
"Quel âge avait-il donc au juste, celui-là? Je ne me le rappelle plus.
- Quatre-vingt-neuf ans."
Et le petit vieux, d'un air incrédule et rassuré, s'écria:
"Quatre-vingt-neuf ans! Mais alors ce n'est pourtant pas non plus la vieillesse?..."
11 août 2008
Deux amis
Paris était bloqué, affamé et râlant. Les moineaux se faisaient bien rares sur les toits, et les égouts se dépeuplaient. On mangeait n'importe quoi.
Comme il se promenait tristement par un clair matin de janvier le long du boulevard extérieur, les mains dans les poches de sa culotte d'uniforme et le ventre vide, M. Morissot, horloger de son état et pantouflard par occasion, s'arrêta net devant un confrère qu'il reconnut pour un ami. C'était M. Sauvage, une connaissance du bord de l'eau.
Chaque dimanche, avant la guerre, Morissot partait dès l'aurore, une canne en bambou d'une main, une boîte en fer-blanc sur le dos. Il prenait le chemin de fer d'Argenteuil, descendait à Colombes, puis gagnait à pied l'île Marante. A peine arrivé en ce lieu de ses rêves, il se mettait à pêcher; il pêchait jusqu'à la nuit.
Chaque dimanche, il rencontrait là un petit homme replet et jovial, M. Sauvage, mercier, rue Notre-Dame-de-Lorette, autre pêcheur fanatique. Ils passaient souvent une demi-journée côte à côte, la ligne à la main et les pieds ballants au-dessus du courant; et ils s'étaient pris d'amitié l'un pour l'autre.
En certains jours, ils ne parlaient pas. Quelquefois ils causaient; mais ils s'entendaient admirablement sans rien dire, ayant des goûts semblables et des sensations identiques.
Au printemps, le matin, vers dix heures, quand le soleil rajeuni faisait flotter sur le fleuve tranquille cette petite buée qui coule avec l'eau, et versait dans le dos des deux enragés pêcheurs une bonne chaleur de saison nouvelle, Morissot parfois disait à son voisin: "Hein! quelle douceur!" et M. Sauvage répondait: "Je ne connais rien de meilleur." Et cela leur suffisait pour se comprendre et s'estimer.
A l'automne, vers la fin du jour, quand le ciel, ensanglanté par le soleil couchant, jetait dans l'eau des figures de nuages écarlates, empourprait le fleuve entier, enflammait l'horizon, faisait rouges comme du feu les deux amis, et dorait les arbres roussis déjà, frémissants d'un frisson d'hiver, M. Sauvage regardait en souriant Morissot et prononçait: "Quel spectacle!" Et Morissot émerveillé répondait, sans quitter des yeux son flotteur: "Cela vaut mieux que le boulevard, hein?"
Dès qu'ils se furent reconnus, ils se serrèrent les mains énergiquement, tous émus de se retrouver en des circonstances si différentes. M. Sauvage, poussant un soupir, murmura: "En voilà des événements!" Morissot, très morne, gémit: "Et quel temps! C'est aujourd'hui le premier beau jour de l'année."
Le ciel était, en effet, tout bleu et plein de lumière.
Ils se mirent à marcher côte à côte, rêveurs et tristes. Morissot reprit: "Et la pêche? hein! quel bon souvenir!"
M. Sauvage demanda: "Quand y retournerons-nous?"
Ils entrèrent dans un petit café et burent ensemble une absinthe; puis ils se remirent à se promener sur les trottoirs.
Morissot s'arrêta soudain: "Une seconde verte, hein?" M. Sauvage y consentit: "A votre disposition." Et ils pénétrèrent chez un autre marchand de vins.
Ils étaient fort étourdis en sortant, troublés comme des gens à jeun dont le ventre est plein d'alcool. Il faisait doux. Une brise caressante leur chatouillait le visage.
M. Sauvage, que l'air tiède achevait de griser, s'arrêta: "Si on y allait?
- Où ça?
- A la pêche, donc.
- Mais où?
- Mais à notre île. Les avant-postes français sont auprès de Colombes. Je connais le colonel Dumoulin; on nous laissera passer facilement."
Morissot frémit de désir: "C'est dit. J'en suis." Et ils se séparèrent pour prendre leurs instruments.
Une heure après, ils marchaient côte à côte sur la grand'route. Puis ils gagnèrent la villa qu'occupait le colonel. Il sourit de leur demande et consentit à leur fantaisie. Ils se remirent en marche, munis d'un laissez-passer.
Bientôt ils franchirent les avant-postes, traversèrent Colombes abandonné, et se trouvèrent au bord des petits champs de vigne qui descendent vers la Seine. Il était environ onze heures.
En face, le village d'Argenteuil semblait mort. Les hauteurs d'Orgemont et de Sannois dominaient tout le pays. La grande plaine qui va jusqu'à Nanterre était vide, toute vide, avec ses cerisiers nus et ses terres grises.
M. Sauvage, montrant du doigt les sommets, murmura: "Les Prussiens sont là-haut!" Et une inquiétude paralysait les deux amis devant ce pays désert.
"Les Prussiens!" Ils n'en avaient jamais aperçu, mais ils les sentaient là depuis des mois, autour de Paris, ruinant la France, pillant, massacrant, affamant, invisibles et tout-puissants. Et une sorte de terreur superstitieuse s'ajoutait à la haine qu'ils avaient pour ce peuple inconnu et victorieux.
Morissot balbutia: "Hein! si nous allions en rencontrer?"
M. Sauvage répondit, avec cette gouaillerie parisienne reparaissant malgré tout:
"Nous leur offririons une friture."
Mais ils hésitaient à s'aventurer dans la campagne, intimidés par le silence de tout l'horizon.
A la fin, M. Sauvage se décida: "Allons, en route! mais avec précaution." Et ils descendirent dans un champ de vigne, courbés en deux, rampant, profitant des buissons pour se couvrir, l'oeil inquiet, l'oreille tendue.
Une bande de terre nue restait à traverser pour gagner le bord du fleuve. Ils se mirent à courir; et dès qu'ils eurent atteint la berge, ils se blottirent dans les roseaux secs.
Morissot colla sa joue par terre pour écouter si on ne marchait pas dans les environs. Il n'entendit rien. Ils étaient bien seuls, tout seuls.
Ils se rassurèrent et se mirent à pêcher.
En face d'eux, l'île Marante abandonnée les cachait à l'autre berge. La petite maison du restaurant était close, semblait délaissée depuis des années.
M. Sauvage prit le premier goujon. Morissot attrapa le second, et d'instant en instant ils levaient leurs lignes avec une petite bête argentée frétillant au bout du fil: une vraie pêche miraculeuse.
Ils introduisaient délicatement les poissons dans une poche de filet à mailles très serrées, qui trempait à leurs pieds. Et une joie délicieuse les pénétrait, cette joie qui vous saisit quand on retrouve un plaisir aimé dont on est privé depuis longtemps.
Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les épaules; ils n'écoutaient plus rien; ils ne pensaient plus à rien; ils ignoraient le reste du monde; ils pêchaient.
Mais soudain un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit trembler le sol. Le canon se remettait à tonner.
Morissot tourna la tête, et par-dessus la berge il aperçut, là-bas, sur la gauche, la grande silhouette du Mont-Valérien, qui portait au front une aigrette blanche, une buée de poudre qu'il venait de cracher.
Et aussitôt un second jet de fumée partit du sommet de la forteresse; et quelques instants après une nouvelle détonation gronda.
Puis d'autres suivirent, et de moment en moment, la montagne jetait son haleine de mort, soufflait ses vapeurs laiteuses qui s'élevaient lentement dans le ciel calme, faisaient un nuage au-dessus d'elle.
M. Sauvage haussa les épaules: "Voilà qu'ils recommencent", dit-il.
Morissot, qui regardait anxieusement plonger coup sur coup la plume de son flotteur, fut pris soudain d'une colère d'homme paisible contre ces enragés qui se battaient ainsi, et il grommela: "Faut-il être stupide pour se tuer comme ça!"
M. Sauvage reprit: "C'est pis que des bêtes."
Et Morissot, qui venait de saisir une ablette, déclara: "Et dire que ce sera toujours ainsi tant qu'il y aura des gouvernements."
M. Sauvage l'arrêta: "La République n'aurait pas déclaré la guerre..."
Morissot l'interrompit: "Avec les rois on a la guerre au dehors; avec la République on a la guerre au dedans."
Et tranquillement ils se mirent à discuter, débrouillant les grands problèmes politiques avec une raison saine d'hommes doux et bornés, tombant d'accord sur ce point, qu'on ne serait jamais libres. Et le Mont-Valérien tonnait sans repos, démolissant à coups de boulet des maisons françaises, broyant des vies, écrasant des êtres, mettant fin à bien des rêves, à bien des joies attendues, à bien des bonheurs espérés, ouvrant en des coeurs de femmes, en des coeurs de filles, en des coeurs de mères, là-bas, en d'autres pays, des souffrances qui ne finiraient plus.
"C'est la vie", déclara M. Sauvage.
"Dites plutôt que c'est la mort", reprit en riant Morissot.
Mais ils tressaillirent effarés, sentant bien qu'on venait de marcher derrière eux; et ayant tourné les yeux, ils aperçurent, debout contre leurs épaules, quatre hommes, quatre grands hommes armés et barbus, vêtus comme des domestiques en livrée et coiffés de casquettes plates, les tenant en joue au bout de leurs fusils.
Les deux lignes s'échappèrent de leurs mains et se mirent à descendre la rivière.
En quelques secondes, ils furent saisis, attachés, emportés, jetés dans une barque et passés dans l'île.
Et derrière la maison qu'ils avaient crue abandonnée, ils aperçurent une vingtaine de soldats allemands.
Une sorte de géant velu, qui fumait, à cheval sur une chaise, une grande pipe de porcelaine, leur demanda, en excellent français: "Eh bien, Messieurs, avez-vous fait bonne pêche?"
Alors un soldat déposa aux pieds de l'officier le filet plein de poissons, qu'il avait eu soin d'emporter. Le Prussien sourit: "Eh! eh! je vois que ça n'allait pas mal. Mais il s'agit d'autre chose. Ecoutez-moi et ne vous troublez pas.
Pour moi, vous êtes deux espions envoyés pour me guetter. Je vous prends et je vous fusille. Vous faisiez semblant de pêcher, afin de mieux dissimuler vos projets. Vous êtes tombés entre mes mains, tant pis pour vous; c'est la guerre.
Mais comme vous êtes sortis par les avant-postes, vous avez assurément un mot d'ordre pour rentrer. Donnez-moi ce mot d'ordre et je vous fais grâce."
Les deux amis, livides, côte à côte, les mains agitées d'un léger tremblement nerveux, se taisaient.
L'officier reprit: "Personne ne le saura jamais, vous rentrerez paisiblement. Le secret disparaîtra avec vous. Si vous refusez, c'est la mort, et tout de suite. Choisissez."
Ils demeuraient immobiles sans ouvrir la bouche.
Le Prussien, toujours calme, reprit en étendant la main vers la rivière: "Songez que dans cinq minutes vous serez au fond de cette eau. Dans cinq minutes! Vous devez avoir des parents?"
Le Mont-Valérien tonnait toujours.
Les deux pêcheurs restaient debout et silencieux. L'Allemand donna des ordres dans sa langue. Puis il changea sa chaise de place pour ne pas se trouver trop près des prisonniers; et douze hommes vinrent se placer à vingt pas, le fusil au pied.
L'officier reprit: "Je vous donne une minute, pas deux secondes de plus."
Puis il se leva brusquement, s'approcha des deux Français, prit Morissot sous le bras, l'entraîna plus loin, lui dit à voix basse: "Vite, ce mot d'ordre? Votre camarade ne saura rien, j'aurai l'air de m'attendrir."
Morissot ne répondit rien.
Le Prussien entraîna alors M. Sauvage et lui posa la même question.
M. Sauvage ne répondit pas.
Ils se retrouvèrent côte à côte.
Et l'officier se mit à commander. Les soldats élevèrent leurs armes.
Alors le regard de Morissot tomba par hasard sur le filet plein de goujons, resté dans l'herbe, à quelque pas de lui.
Un rayon de soleil faisait briller le tas de poissons qui s'agitaient encore. Et une défaillance l'envahit. Malgré ses efforts, ses yeux s'emplirent de larmes.
Il balbutia: "Adieu, monsieur Sauvage."
M. Sauvage répondit: "Adieu, monsieur Morissot."
Ils se serrèrent la main, secoués des pieds à la tête par d'invincibles tremblements.
L'officier cria. "Feu!"
Les douze coups n'en firent qu'un.
M. Sauvage tomba d'un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla, pivota et s'abattit en travers sur son camarade, le visage au ciel, tandis que des bouillons de sang s'échappaient de sa tunique crevée à la poitrine.
L'Allemand donna de nouveaux ordres.
Ses hommes se dispersèrent, puis revinrent avec des cordes et des pierres qu'ils attachèrent aux pieds des deux morts; puis ils les portèrent sur la berge.
Le Mont-Valérien ne cessait pas de gronder, coiffé maintenant d'une montagne de fumée.
Deux soldats prirent Morissot par la tête et par les jambes; deux autres saisirent M. Sauvage de la même façon. Les corps, un instant balancés avec force, furent lancés au loin, décrivirent une courbe, puis plongèrent, debout, dans le fleuve, les pierres entraînant les pieds d'abord.
L'eau rejaillit, bouillonna, frissonna, puis se calma, tandis que de toutes petites vagues s'en venaient jusqu'aux rives.
Un peu de sang flottait.
L'officier, toujours serein, dit à mi-voix: "C'est le tour des poissons maintenant."
Puis il revint vers la maison.
Et soudain il aperçut le filet aux goujons dans l'herbe. Il le ramassa, l'examina, sourit, cria: "Wilhem!"
Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prussien, lui jetant la pêche de deux fusillés, commanda: "Fais-moi frire tout de suite ces petits animaux-là pendant qu'ils sont encore vivants. Ce sera délicieux."
Puis il se remit à fumer sa pipe.
29 juillet 2008
La femme de Paul
Le restaurant Grillon, ce phalanstère des canotiers, se vidait lentement. C'était, devant la porte, un tumulte de cris, d'appels; et les grands gaillards en maillot blanc gesticulaient avec des avirons sur l'épaule.
Les femmes, en claire toilette de printemps, embarquaient avec précaution dans les yoles, et, s'asseyant à la barre, disposaient leurs robes, tandis que le maître de l'établissement, un fort garçon à barbe rousse, d'une vigueur célèbre, donnait la main aux belles-petites en maintenant d'aplomb les frêles embarcations.
Les rameurs prenaient place à leur tour, bras nus et la poitrine bombée, posant pour la galerie, une galerie composée de bourgeois endimanchés, d'ouvriers et de soldats accoudés sur la balustrade du pont et très attentifs à ce spectacle.
Les bateaux, un à un, se détachaient du ponton. Les tireurs se penchaient en avant, puis se renversaient d'un mouvement régulier; et, sous l'impulsion des longues rames recourbées, les yoles rapides glissaient sur la rivière, s'éloignaient, diminuaient, disparaissaient enfin sous l'autre pont, celui du chemin de fer, en descendant vers la Grenouillère.
Un couple seul était resté. Le jeune homme, presque imberbe encore, mince, le visage pâle, tenait par la taille sa maîtresse, une petite brune maigre avec des allures de sauterelle; et ils se regardaient parfois au fond des yeux.
Le patron cria: "Allons, monsieur Paul, dépêchez-vous." Et ils s'approchèrent.
De tous les clients de la maison, M. Paul était le plus aimé et le plus respecté. Il payait bien et régulièrement, tandis que les autres se faisaient longtemps tirer l'oreille, à moins qu'ils ne disparussent, insolvables. Puis il constituait pour l'établissement une sorte de réclame vivante, car son père était sénateur. Et quand un étranger demandait: "Qui est-ce donc ce petit-là, qui en tient si fort pour sa donzelle?" quelque habitué répondait à mi-voix, d'un air important et mystérieux: "C'est Paul Baron, vous savez? le fils du sénateur." Et l'autre, invariablement, ne pouvait s'empêcher de dire: "Le pauvre diable! il n'est pas à moitié pincé."
La mère Grillon, une brave femme, entendue au commerce, appelait le jeune homme et sa compagne: "ses deux tourtereaux", et semblait tout attendrie par cet amour avantageux pour sa maison.
Le couple s'en venait à petits pas; la yole Madeleine était prête; mais, au moment de monter dedans, ils s'embrassèrent, ce qui fit rire le public amassé sur le pont. Et M. Paul, prenant ses rames, partit aussi pour la Grenouillère.
Quand ils arrivèrent, il allait être trois heures, et le grand café flottant regorgeait de monde.
L'immense radeau, couvert d'un toit goudronné que supportent des colonnes de bois, est relié à l'île charmante de Croissy par deux passerelles dont l'une pénètre au milieu de cet établissement aquatique, tandis que l'autre en fait communiquer l'extrémité avec un îlot minuscule planté d'un arbre et surnommé le "Pot-à-Fleurs", et, de là, gagne la terre auprès du bureau des bains.
M. Paul attacha son embarcation le long, de l'établissement, il escalada la balustrade du café, puis, prenant les mains de sa maîtresse, il l'enleva, et tous deux s'assirent au bout d'une table face à face.
De l'autre côté du fleuve, sur le chemin de halage, une longue file d'équipages s'alignait. Les fiacres alternaient avec de fines voitures de gommeux: les uns lourds, au ventre énorme écrasant les ressorts, attelés d'une rosse au cou tombant, aux genoux cassés; les autres sveltes, élancées sur des roues minces, avec des chevaux aux jambes grêles et tendues, au cou dressé, au mors neigeux d'écume, tandis que le cocher, gourmé dans sa livrée, la tête raide en son grand col, demeurait les reins inflexibles et le fouet sur un genou.
La berge était couverte de gens qui s'en venaient par familles, ou par bandes, ou deux par deux, ou solitaires. Ils arrachaient des brins d'herbe, descendaient jusqu'à l'eau, remontaient sur le chemin, et tous, arrivés au même endroit, s'arrêtaient, attendant le passeur. Le lourd bachot allait sans fin d'une rive à l'autre, déchargeant dans l'île ses voyageurs.
Le bras de la rivière (qu'on appelle le bras mort), sur lequel donne ce ponton à consommations, semblait dormir, tant le courant était faible. Des flottes de yoles, de skifs, de périssoires, de podoscaphes, de gigs, d'embarcations de toute forme et de toute nature, filaient sur l'onde immobile, se croisant, se mêlant, s'abordant, s'arrêtant brusquement d'une secousse des bras pour s'élancer de nouveau sous une brusque tension des muscles, et glisser vivement comme de longs poissons jaunes ou rouges.
Il en arrivait d'autres sans cesse: les unes de Chatou, en amont; les autres de Bougival, en aval; et des rires allaient sur l'eau d'une barque à l'autre, des appels, des interpellations ou des engueulades. Les canotiers exposaient à l'ardeur du jour la chair brunie et bosselée de leurs biceps; et, pareilles à des fleurs étranges, à des fleurs qui nageraient, les ombrelles de soie rouge, verte, bleue ou jaune des barreuses s'épanouissaient à l'arrière des canots.
Un soleil de juillet flambait au milieu du ciel; l'air semblait plein d'une gaieté brûlante; aucun frisson de brise ne remuait les feuilles des saules et des peupliers.
Là-bas, en face, l'inévitable Mont-Valérien étageait dans la lumière crue ses talus fortifiés; tandis qu'à droite, l'adorable coteau de Louveciennes, tournant avec le fleuve, s'arrondissait en demi-cercle, laissant passer par places, à travers la verdure puissante et sombre des grands jardins, les blanches murailles des maisons de campagne.
Aux abords de la Grenouillère, une foule de promeneurs circulait sous les arbres géants qui font de ce coin d'île le plus délicieux parc du monde. Des femmes, des filles aux cheveux jaunes, aux seins démesurément rebondis, à la croupe exagérée, au teint plâtré de fard, aux yeux charbonnés, aux lèvres sanguinolentes, lacées, sanglées en des robes extravagantes, traînaient sur les frais gazons le mauvais goût criard de leurs toilettes; tandis qu'à côté d'elles des jeunes gens posaient en leurs accoutrements de gravure de modes, avec des gants clairs, des bottes vernies, des badines grosses comme un fil et des monocles ponctuant la niaiserie de leur sourire.
L'île est étranglée juste à la Grenouillère, et sur l'autre bord, où un bac aussi fonctionne amenant sans cesse les gens de Croissy, le bras rapide, plein de tourbillons, de remous, d'écume, roule avec des allures de torrent. Un détachement de pontonniers, en uniforme d'artilleurs, est campé sur cette berge, et les soldats, assis en ligne sur une longue poutre, regardaient couler l'eau.
Dans l'établissement flottant, c'était une cohue furieuse et hurlante. Les tables de bois, où les consommations répandues faisaient de minces ruisseaux poisseux, étaient couvertes de verres à moitié vides et entourées de gens à moitié gris. Toute cette foule criait, chantait, braillait. Les hommes, le chapeau en arrière, la face rougie, avec des yeux luisants d'ivrognes, s'agitaient en vociférant par un besoin de tapage naturel aux brutes. Les femmes, cherchant une proie pour le soir, se faisaient payer à boire en attendant; et, dans l'espace libre entre les tables, dominait le public ordinaire du lieu, un bataillon de canotiers chahuteurs avec leurs compagnes en courte jupe de flanelle.
Un d'eux se démenait au piano et semblait jouer des pieds et des mains; quatre couples bondissaient un quadrille; et des jeunes gens les regardaient, élégants, corrects, qui auraient semblé comme il faut si la tare, malgré tout, n'eût apparu.
Car on sent là, à pleines narines, toute l'écume du monde, toute la crapulerie distinguée, toute la moisissure de la société parisienne: mélange de calicots, de cabotins, d'infimes journalistes, de gentilshommes en curatelle, de boursicotiers véreux, de noceurs tarés, de vieux viveurs pourris; cohue interlope de tous les êtres suspects, à moitié connus, à moitié perdus, à moitié salués, à moitié déshonorés, filous, fripons, procureurs de femmes, chevaliers d'industrie à l'allure digne, à l'air matamore qui semble dire: "Le premier qui me traite de gredin, je le crève."
Ce lieu sue la bêtise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar. Mâles et femelles s'y valent. Il y flotte une odeur d'amour, et l'on s'y bat pour un oui ou pour un non, afin de soutenir des réputations vermoulues que les coups d'épée et les balles de pistolet ne font que crever davantage.
Quelques habitants des environs y passent en curieux, chaque dimanche; quelques jeunes gens, très jeunes, y apparaissent chaque année, apprenant à vivre. Des promeneurs, flânant, s'y montrent; quelques naïfs s'y égarent.
C'est, avec raison, nommé la Grenouillère. A côté du radeau couvert où l'on boit, et tout près du "Pot-à-Fleurs", on se baigne. Celles des femmes dont les rondeurs sont suffisantes viennent là montrer à nu leur étalage et faire le client. Les autres, dédaigneuses, bien qu'amplifiées par le coton, étayées de ressorts, redressées par-ci, modifiées par-là, regardent d'un air méprisant barboter leurs soeurs.
Sur une petite plate-forme, les nageurs se pressent pour piquer leur tête. Ils sont longs comme des échalas, ronds comme des citrouilles, noueux comme des branches d'olivier, courbés en avant ou rejetés en arrière par l'ampleur du ventre, et, invariablement laids, ils sautent dans l'eau qui rejaillit jusque sur les buveurs du café.
Malgré les arbres immenses penchés sur la maison flottante et malgré le voisinage de l'eau, une chaleur suffocante emplissait ce lieu. Les émanations des liqueurs répandues se mêlaient à l'odeur des corps et à celle des parfums violents dont la peau des marchandes d'amour est pénétrée et qui s'évaporaient dans cette fournaise. Mais sous toutes ces senteurs diverses flottait un arome léger de poudre de riz qui parfois disparaissait, reparaissait, qu'on retrouvait toujours, comme si quelque main cachée eût secoué dans l'air une houppe invisible.
Le spectacle était sur le fleuve, où le va-et-vient incessant des barques tirait les yeux. Les canotières s'étalaient dans leur fauteuil en face de leurs mâles aux forts poignets, et elles considéraient avec mépris les quêteuses de dîners rôdant par l'île.
Quelquefois, quand une équipe lancée passait à toute vitesse, les amis descendus à terre poussaient des cris, et tout le public, subitement pris de folie, se mettait à hurler.
Au coude de la rivière, vers Chatou, se montraient sans cesse des barques nouvelles. Elles approchaient, grandissaient, et, à mesure qu'on reconnaissait les visages, d'autres vociférations partaient.
Un canot couvert d'une tente et monté par quatre femmes descendait lentement le courant. Celle qui ramait était petite, maigre, fanée, vêtue d'un costume de mousse avec ses cheveux relevés sous un chapeau ciré. En face d'elle, une grosse blondasse habillée en homme, avec un veston de flanelle blanche, se tenait couchée sur le dos au fond du bateau, les jambes en l'air sur le banc des deux côtés de la rameuse, et elle fumait une cigarette, tandis qu'à chaque effort des avirons sa poitrine et son ventre frémissaient, ballottés par la secousse. Tout à l'arrière, sous la tente, deux belles filles grandes et minces, l'une brune et l'autre blonde, se tenaient par la taille en regardant sans cesse leurs compagnes.
Un cri partit de la Grenouillère: "V'là Lesbos!" et, tout à coup, ce fut une clameur furieuse; une bousculade effrayante eut lieu; les verres tombaient; on montait sur les tables; tous, dans un délire de bruit, vociféraient: "Lesbos! Lesbos! Lesbos!" Le cri roulait, devenait indistinct, ne formait plus qu'une sorte de hurlement effroyable, puis, soudain, il semblait s'élancer de nouveau, monter par l'espace, couvrir la plaine, emplir le feuillage épais des grands arbres, s'étendre aux lointains coteaux, aller jusqu'au soleil.
La rameuse, devant cette ovation, s'était arrêtée tranquillement. La grosse blonde étendue au fond du canot tourna la tête d'un air nonchalant, se soulevant sur les coudes; et les deux belles filles, à l'arrière, se mirent à rire en saluant la foule.
Alors la vocifération redoubla, faisant trembler l'établissement flottant. Les hommes levaient leurs chapeaux, les femmes agitaient leurs mouchoirs, et toutes les voix, aiguës ou graves, criaient ensemble: "Lesbos!" On eût dit que ce peuple, ce ramassis de corrompus, saluait un chef, comme ces escadres qui tirent le canon quand un amiral passe sur leur front.
La flotte nombreuse des barques acclamait aussi le canot des femmes, qui repartit de son allure somnolente pour aborder un peu plus loin.
M. Paul, au contraire des autres, avait tiré une clef de sa poche, et, de toute sa force, il sifflait. Sa maîtresse, nerveuse, pâlie encore, lui tenait le bras pour le faire taire et elle le regardait cette fois avec une rage dans les yeux. Mais, lui, semblait exaspéré, comme soulevé par une jalousie d'homme, par une fureur profonde, instinctive, désordonnée. Il balbutia, les lèvres tremblantes d'indignation:
"C'est honteux! on devrait les noyer comme des chiennes avec une pierre au cou."
Mais Madeleine, brusquement, s'emporta; sa petite voix aigre devint sifflante , et elle parlait avec volubilité, comme pour plaider sa propre cause:
"Est-ce que ça te regarde, toi? Sont-elles pas libres de faire ce qu'elles veulent, puisqu'elles ne doivent rien à personne? Fiche-nous la paix avec tes manières et mêle-toi de tes affaires..."
Mais il lui coupa la parole.
"C'est la police que ça regarde, et je les ferai flanquer à Saint-Lazare, moi!"
Elle eut un soubresaut!
"Toi?
- Oui, moi! Et, en attendant je te défends de leur parler, tu entends, je te le défends."
Alors elle haussa les épaules, et calmée tout à coup:
"Mon petit, je ferai ce qui me plaira; si tu n'es pas content, file, et tout de suite. Je ne suis pas ta femme, n'est-ce pas? Alors tais-toi."
Il ne répondit pas et ils restèrent face à face, avec la bouche crispée et la respiration rapide.
A l'autre bout du grand café de bois, les quatre femmes faisaient leur entrée. Les deux costumées en hommes marchaient devant; l'une maigre, pareille à un garçonnet vieillot avec des teintes jaunes sur les tempes; l'autre, emplissant de sa graisse ses vêtements de flanelle blanche, bombant de sa croupe le large pantalon, se balançait comme une oie grasse, ayant les cuisses énormes et les genoux rentrés. Leurs deux amies les suivaient et la foule des canotiers venait leur serrer les mains.
Elles avaient loué toutes les quatre un petit chalet au bord de l'eau, et elles vivaient là, comme auraient vécu deux ménages.
Leur vice était public, officiel, patent. On en parlait comme d'une chose naturelle, qui les rendait presque sympathiques, et l'on chuchotait tout bas des histoires étranges, des drames nés de furieuses jalousies féminines, et des visites secrètes de femmes connues, d'actrices, à la petite maison du bord de l'eau.
Un voisin, révolté de ces bruits scandaleux, avait prévenu la gendarmerie, et le brigadier, suivi d'un homme, était venu faire une enquête. La mission était délicate; on ne pouvait, en somme, rien reprocher à ces femmes, qui ne se livraient point à la prostitution. Le brigadier, fort perplexe, ignorant même à peu près la nature des délits soupçonnés, avait interrogé à l'aventure, et fait un rapport monumental concluant à l'innocence.
On en avait ri jusqu'à Saint-Germain.
Elles traversaient à petits pas, comme des reines, l'établissement de la Grenouillère; et elles semblaient fières de leur célébrité, heureuses des regards fixés sur elles, supérieures à cette foule, à cette tourbe, à cette plèbe.
Madeleine et son amant les regardaient venir, et dans l'oeil de la fille une flamme s'allumait.
Lorsque les deux premières furent au bout de la table, Madeleine cria: "Pauline!" La grosse se retourna, s'arrêta, tenant toujours le bras de son moussaillon femelle:
"Tiens! Madeleine... Viens donc me parler, ma chérie."
Paul crispa ses doigts sur le poignet de sa maîtresse; mais elle lui dit d'un tel air: "Tu sais, mon p'tit, tu peux filer", qu'il se tut et resta seul.
Alors elles causèrent tout bas, debout, toutes les trois. Des gaietés heureuses passaient sur leurs lèvres; elles parlaient vite; et Pauline, par instants, regardait Paul à la dérobée avec un sourire narquois et méchant.
A la fin, n'y tenant plus, il se leva soudain et fut près d'elle d'un élan, tremblant de tous ses membres. Il saisit Madeleine par les épaules: "Viens, je le veux, dit-il, je t'ai défendu de parler à ces gueuses."
Mais Pauline éleva la voix et se mit à l'engueuler avec son répertoire de poissarde. On riait alentour; on s'approchait; on se haussait sur le bout des pieds afin de mieux voir. Et lui restait interdit sous cette pluie d'injures fangeuses; il lui semblait que les mots sortant de cette bouche et tombant sur lui le salissaient comme des ordures, et, devant le scandale qui commençait, il recula, retourna sur ses pas, et s'accouda sur la balustrade vers le fleuve, le dos tourné aux trois femmes victorieuses.
Il resta là, regardant l'eau, et parfois, avec un geste rapide, comme s'il l'eût arrachée, il enlevait d'un doigt nerveux une larme formée au coin de son oeil.
C'est qu'il aimait éperdument, sans savoir pourquoi, malgré ses instincts délicats, malgré sa raison, malgré sa volonté même. Il était tombé dans cet amour comme on tombe dans un trou bourbeux. D'une nature attendrie et fine, il avait rêvé des liaisons exquises, idéales et passionnées; et voilà que ce petit criquet de femme, bête, comme toutes les filles, d'une bêtise exaspérante, pas jolie même, maigre et rageuse, l'avait pris, captivé, possédé des pieds à la tête, corps et âme. Il subissait cet ensorcellement féminin, mystérieux et tout-puissant, cette force inconnue, cette domination prodigieuse, venue on ne sait d'où, du démon de la chair, et qui jette l'homme le plus sensé aux pieds d'une fille quelconque sans que rien en elle explique son pouvoir fatal et souverain.
Et là, derrière son dos, il sentait qu'une chose infâme s'apprêtait. Des rires lui entraient au coeur. Que faire? Il le savait bien, mais ne le pouvait pas.
Il regardait fixement, sur la berge en face, un pêcheur à la ligne immobile.
Soudain le bonhomme enleva brusquement du fleuve un petit poisson d'argent qui frétillait au bout du fil. Puis il essaya de retirer son hameçon, le tordit, le tourna, mais en vain; alors, pris d'impatience, il se mit à tirer, et tout le gosier saignant de la bête sortit avec un paquet d'entrailles. Et Paul frémit, déchiré lui-même jusqu'au coeur; il lui sembla que cet hameçon c'était son amour et que, s'il fallait l'arracher, tout ce qu'il avait dans la poitrine sortirait ainsi au bout d'un fer recourbé, accroché au fond de lui, et dont Madeleine tenait le fil.
Une main se posa sur son épaule; il eut un sursaut, se tourna; sa maîtresse était à son côté. Ils ne se parlèrent pas; et elle s'accouda comme lui à la balustrade, les yeux fixés sur la rivière.
Il cherchait ce qu'il devait dire, et ne trouvait rien. Il ne parvenait même pas à démêler ce qui se passait en lui; tout ce qu'il éprouvait, c'était une joie de la sentir là, près de lui, revenue, et une lâcheté honteuse, un besoin de pardonner tout, de tout permettre pourvu qu'elle ne le quittât point.
Enfin, au bout de quelques minutes, il lui demanda d'une voix très douce: "Veux-tu que nous nous en allions? il ferait meilleur dans le bateau."
Elle répondit: "Oui, mon chat."
Et il l'aida à descendre dans la yole, la soutenant, lui serrant les mains, tout attendri, avec quelques larmes encore dans les yeux. Alors elle le regarda en souriant et ils s'embrassèrent de nouveau.
Ils remontèrent le fleuve tout doucement, longeant la rive plantée de saules, couverte d'herbes, baignée et tranquille dans la tiédeur de l'après-midi.
Lorsqu'ils furent revenus au restaurant Grillon, il était à peine six heures; alors, laissant leur yole, ils partirent à pied dans l'île, vers Bezons, à travers les prairies, le long des hauts peupliers qui bordent le fleuve.
Les grands foins, prêts à être fauchés, étaient remplis de fleurs. Le soleil qui baissait étalait dessus une nappe de lumière rousse, et, dans la chaleur adoucie du jour finissant, les flottantes exhalaisons de l'herbe se mêlaient aux humides senteurs du fleuve, imprégnaient l'air d'une langueur tendre, d'un bonheur léger, comme d'une vapeur de bien-être.
Une molle défaillance venait aux coeurs, et une espèce de communion avec cette splendeur calme du soir, avec ce vague et mystérieux frisson de vie épandue, avec cette poésie pénétrante, mélancolique, qui semblait sortir des plantes, des choses, s'épanouir, révélée aux sens en cette heure douce et recueillie.
Il sentait tout cela, lui; mais elle ne le comprenait pas, elle. Ils marchaient côte à côte; et soudain, lasse de se taire, elle chanta. Elle chanta de sa voix aigrelette et fausse quelque chose qui courait les rues, un air traînant dans les mémoires, qui déchira brusquement la profonde et sereine harmonie du soir.
Alors il la regarda, et il sentit entre eux un infranchissable abîme. Elle battait les herbes de son ombrelle, la tête un peu baissée, contemplant ses pieds, et chantant, filant des sons, essayant des roulades, osant des trilles.
Son petit front, étroit, qu'il aimait tant, était donc vide, vide! Il n'y avait là-dedans que cette musique de serinette; et les pensées qui s'y formaient par hasard étaient pareilles à cette musique. Elle ne comprenait rien de lui; ils étaient plus séparés que s'ils ne vivaient pas ensemble. Ses baisers n'allaient donc jamais plus loin que les lèvres?
Alors elle releva les yeux vers lui et sourit encore. Il fut remué jusqu'aux moelles, et, ouvrant les bras, dans un redoublement d'amour, il l'étreignit passionnément.
Comme il chiffonnait sa robe, elle finit par se dégager, en murmurant par compensation: "Va, je t'aime bien, mon chat."
Mais il la saisit par la taille, et, pris de folie, l'entraîna en courant; et il l'embrassait sur la joue, sur la tempe, sur le cou, tout en sautant d'allégresse. Ils s'abattirent, haletants, au pied d'un buisson incendié par les rayons du soleil couchant, et, avant d'avoir repris haleine, ils s'unirent, sans qu'elle comprît son exaltation.
Ils revenaient en se tenant les deux mains, quand soudain, à travers les arbres, ils aperçurent sur la rivière le canot monté par les quatre femmes. La grosse Pauline aussi les vit, car elle se redressa, envoyant à Madeleine des baisers. Puis elle cria: "A ce soir!"
Madeleine répondit: "A ce soir!"
Paul crut soudain sentir son coeur enveloppé de glace.
Et ils rentrèrent pour dîner.
Ils s'installèrent sous une des tonnelles au bord de l'eau et se mirent à manger en silence. Quand la nuit fut venue, on apporta une bougie, enfermée dans un globe de verre, qui les éclairait d'une lueur faible et vacillante; et l'on entendait à tout moment les explosions de cris des canotiers dans la grande salle du premier.
Vers le dessert, Paul, prenant tendrement la main de Madeleine, lui dit: "Je me sens très fatigué, ma mignonne; si tu veux, nous nous coucherons de bonne heure."
Mais elle avait compris la ruse, et elle lui lança ce regard énigmatique, ce regard à perfidies qui apparaît si vite au fond de l'oeil de la femme. Puis, après avoir réfléchi, elle répondit: "Tu te coucheras si tu veux, moi j'ai promis d'aller au bal de la Grenouillère."
Il eut un sourire lamentable, un de ces sourires dont on voile les plus horribles souffrances, mais il répondit d'un ton caressant et navré: "Si tu étais bien gentille nous resterions tous les deux." Elle fit "non" de la tête sans ouvrir la bouche. Il insista: "T'en prie! ma bichette." Alors elle rompit brusquement: "Tu sais ce que je t'ai dit. Si tu n'es pas content, la porte est ouverte. On ne te retient pas. Quant à moi, j'ai promis; j'irai."
Il posa ses deux coudes sur la table, enferma son front dans ses mains, et resta là, rêvant douloureusement.
Les canotiers redescendirent en braillant toujours. Ils repartaient dans leurs yoles pour le bal de la Grenouillère.
Madeleine dit à Paul: "Si tu ne viens pas, décide-toi, je demanderai à un de ces messieurs de me conduire."
Paul se leva: "Allons!" murmura-t-il.
Et ils partirent.
La nuit était noire, pleine d'astres, parcourue par une haleine embrasée, par un souffle pesant, chargé d'ardeurs, de fermentations, de germes vifs qui, mêlés à la brise, l'alentissaient. Elle promenait sur les visages une caresse chaude, faisait respirer plus vite, haleter un peu, tant elle semblait épaissie et lourde.
Les yoles se mettaient en route, portant à l'avant une lanterne vénitienne. On ne distinguait point les embarcations, mais seulement ces petits falots de couleur, rapides et dansants, pareils à des lucioles en délire; et des voix couraient dans l'ombre de tous côtés.
La yole des deux jeunes gens glissait doucement. Parfois, quand un bateau lancé passait près d'eux, ils apercevaient soudain le dos blanc du canotier éclairé par sa lanterne.
Lorsqu'ils eurent tourné le coude de la rivière, la Grenouillère leur apparut dans le lointain. L'établissement en fête était orné de girandoles, de guirlandes en veilleuses de couleur, de grappes de lumières. Sur la Seine circulaient lentement quelques gros bachots représentant des dômes, des pyramides, des monuments compliqués en feux de toutes nuances. Des festons enflammés traînaient jusqu'à l'eau; et quelquefois un falot rouge ou bleu, au bout d'une immense canne à pêche invisible, semblait une grosse étoile balancée.
Toute cette illumination répandait une lueur alentour du café, éclairait de bas en haut les grands arbres de la berge dont le tronc se détachait en gris pâle, et les feuilles en vert laiteux, sur le noir profond des champs et du ciel.
L'orchestre, composé de cinq artistes de banlieue, jetait au loin sa musique de bastringue, maigre et sautillante, qui fit de nouveau chanter Madeleine.
Elle voulut tout de suite entrer. Paul désirait auparavant faire un tour dans l'île; mais il dut céder.
L'assistance s'était épurée. Les canotiers presque seuls restaient avec quelques bourgeois parsemés et quelques jeunes gens flanqués de filles. Le directeur et organisateur de ce cancan, majestueux dans un habit noir fatigué, promenait en tous sens sa tête ravagée de vieux marchand de plaisirs publics à bon marché.
La grosse Pauline et ses compagnes n'étaient pas là; et Paul respira.
On dansait: les couples face à face cabriolaient éperdument, jetaient leurs jambes en l'air jusqu'au nez des vis-à-vis.
Les femelles, désarticulées des cuisses, bondissaient dans un envolement de jupes révélant leurs dessous. Leurs pieds s'élevaient au-dessus de leurs têtes avec une facilité surprenante, et elles balançaient leurs ventres, frétillaient de la croupe, secouaient leurs seins, répandant autour d'elles une senteur énergique de femmes en sueur.
Les mâles s'accroupissaient comme des crapauds avec des gestes obscènes, se contorsionnaient, grimaçants et hideux, faisaient la roue sur les mains, ou bien, s'efforçant d'être drôles, esquissaient des manières avec une grâce ridicule.
Une grosse bonne et deux garçons servaient les consommations.
Ce café-bateau, couvert seulement d'un toit, n'ayant aucune cloison qui le séparât du dehors, la danse échevelée s'étalait en face de la nuit pacifique et du firmament poudré d'astres.
Tout à coup le Mont-Valérien, là-bas, en face, sembla s'éclairer comme si un incendie se fût allumé derrière. La lueur s'étendit, s'accentua, envahissant peu à peu le ciel, décrivant, un grand cercle lumineux, d'une lumière pâle et blanche. Puis quelque chose de rouge apparut, grandit, d'un rouge ardent comme un métal sur l'enclume. Cela se développait lentement en rond, semblait sortir de terre; et la lune, se détachant bientôt de l'horizon, monta doucement dans l'espace. A mesure qu'elle s'élevait, sa nuance pourpre s'atténuait, devenait jaune, d'un jaune clair, éclatant; et l'astre paraissait diminuer à mesure qu'il s'éloignait.
Paul le regardait depuis longtemps, perdu dans cette contemplation, oubliant sa maîtresse. Quand il se retourna, elle avait disparu.
Il la chercha, mais ne la trouva pas. Il parcourait les tables d'un oeil anxieux, allant et revenant sans cesse, interrogeant l'un et l'autre. Personne ne l'avait vue.
Il errait ainsi, martyrisé d'inquiétude, quand un des garçons lui dit: "C'est Mme Madeleine que vous cherchez. Elle vient de partir tout à l'heure en compagnie de Mme Pauline." Et, au même moment, Paul apercevait, debout à l'autre extrémité du café, le mousse et les deux belles filles, toutes trois liées par la taille, et qui le guettaient en chuchotant.
Il comprit, et, comme un fou, s'élança dans l'île.
Il courut d'abord vers Chatou; mais, devant la plaine, il retourna sur ses pas. Alors il se mit à fouiller l'épaisseur des taillis, à vagabonder éperdument, s'arrêtant parfois pour écouter.
Les crapauds, par tout l'horizon, lançaient leur note métallique et courte.
Vers Bougival, un oiseau inconnu modulait quelques sons qui arrivaient affaiblis par la distance. Sur les larges gazons la lune versait une molle clarté, comme une poussière de ouate; elle pénétrait les feuillages, faisait couler sa lumière sur l'écorce argentée des peupliers, criblait de sa pluie brillante les sommets frémissants des grands arbres. La grisante poésie de cette soirée d'été entrait dans Paul malgré lui, traversait son angoisse affolée, remuait son coeur avec une ironie féroce, développant jusqu'à la rage en son âme douce et contemplative des besoins d'idéale tendresse, d'épanchements passionnés dans le sein d'une femme adorée et fidèle.
Il fut contraint de s'arrêter, étranglé par des sanglots précipités, déchirants.
La crise passée, il repartit.
Soudain il reçut comme un coup de couteau; on s'embrassait, là, derrière ce buisson. Il y courut; c'était un couple amoureux, dont les deux silhouettes s'éloignèrent vivement à son approche, enlacées, unies dans un baiser sans fin.
Il n'osait pas appeler, sachant bien qu'Elle ne répondrait point; et il avait aussi une peur affreuse de les découvrir tout à coup.
Les ritournelles des quadrilles avec les solos déchirants du piston, les rires faux de la flûte, les rages aiguës du violon lui tiraillaient le coeur, exaspérant sa souffrance. La musique enragée, boitillante, courait sous les arbres, tantôt affaiblie, tantôt grossie dans un souffle passager de brise.
Tout à coup il se dit qu'Elle était revenue peut-être? Oui! elle était revenue! pourquoi pas? Il avait perdu la tête sans raison, stupidement, emporté par ses terreurs, par les soupçons désordonnés qui l'envahissaient depuis quelque temps.
Et, saisi par une de ces accalmies singulières qui traversent parfois les plus grands désespoirs, il retourna vers le bal.
D'un coup d'oeil il parcourut la salle. Elle n'était pas là. Il fit le tour des tables, et brusquement se trouva de nouveau face à face avec les trois femmes. Il avait apparemment une figure désespérée et drôle, car toutes trois ensemble éclatèrent de gaieté.
Il se sauva, repartit dans l'île, se rua à travers les taillis, haletant. - Puis il écouta de nouveau, - il écouta longtemps, car ses oreilles bourdonnaient; mais, enfin, il crut entendre un peu plus loin un petit rire perçant qu'il connaissait bien; et il avança tout doucement, rampant, écartant les branches, la poitrine tellement secouée par son coeur qu'il ne pouvait respirer.
Deux voix murmuraient des paroles qu'il n'entendait pas encore. Puis elles se turent.
Alors il eut une envie immense de fuir, de ne pas voir, de ne pas savoir, de se sauver pour toujours loin de cette passion furieuse qui le ravageait. Il allait retourner à Chatou, prendre le train, et ne reviendrait plus, ne la reverrait plus jamais. Mais son image brusquement l'envahit, et il l'aperçut en sa pensée quand elle s'éveillait au matin, dans leur lit tiède, se pressait câline contre lui, jetant ses bras à son cou, avec ses cheveux répandus, un peu mêlés sur le front, avec ses yeux fermés encore et ses lèvres ouvertes pour le premier baiser; et le souvenir subit de cette caresse matinale l'emplit d'un regret frénétique et d'un désir forcené.
On parlait de nouveau; et il s'approcha, courbé en deux. Puis un léger cri courut sous les branches tout près de lui. Un cri! Un de ces cris d'amour qu'il avait appris à connaître aux heures éperdues de leur tendresse. Il avançait encore, toujours, comme malgré lui, attiré invinciblement, sans avoir conscience de rien... et il les vit.
Oh! si c'eût été un homme, l'autre! mais cela! cela! Il se sentait enchaîné par leur infamie même. Et il restait là, anéanti, bouleversé comme s'il eût découvert tout à coup un cadavre cher et mutilé, un crime contre nature, monstrueux, une immonde profanation.
Alors, dans un éclair de pensée involontaire, il songea au petit poisson dont il avait vu arracher les entrailles... Mais Madeleine murmura: "Pauline!" du même ton passionné qu'elle disait: "Paul!" et il fut traversé d'une telle douleur qu'il s'enfuit de toutes ses forces.
Il heurta deux arbres, tomba sur une racine, repartit, et se trouva soudain devant le fleuve, devant le bras rapide éclairé par la lune. Le courant torrentueux faisait de grands tourbillons où se jouait la lumière. La berge haute dominait l'eau comme une falaise, laissant à son pied une large bande obscure où les remous s'entendaient dans l'ombre.
Sur l'autre rive, les maisons de campagne de Croissy s'étageaient en pleine clarté.
Paul vit tout cela comme dans un songe, comme à travers un souvenir; il ne songeait à rien, ne comprenait rien; et toutes les choses, son existence même, lui apparaissaient vaguement, lointaines, oubliées, finies.
Le fleuve était là. Comprit-il ce qu'il faisait? Voulut-il mourir? Il était fou. Il se retourna cependant vers l'île; vers Elle; et, dans l'air calme de la nuit où dansaient toujours les refrains affaiblis et obstinés du bastringue, il lança d'une voix désespérée, suraiguë, surhumaine, un effroyable cri: "Madeleine!"
Son appel déchirant traversa le large silence du ciel, courut par tout l'horizon.
Puis, d'un bond formidable, d'un bond de bête, il sauta dans la rivière. L'eau jaillit, se referma, et, de la place où il avait disparu, une succession de grands cercles partit, élargissant jusqu'à l'autre berge leurs ondulations brillantes.
Les deux femmes avaient entendu. Madeleine se dressa: "C'est Paul." Un soupçon surgit en son âme. "Il s'est noyé", dit-elle. Et elle s'élança vers la rive où la grosse Pauline la rejoignit.
Un lourd bachot monté par deux hommes tournait et retournait sur place. Un des bateliers ramait, l'autre enfonçait dans l'eau un grand bâton et semblait chercher quelque chose. Pauline cria: "Que faites-vous? Qu'y a-t-il?" Une voix inconnue répondit: "C'est un homme qui vient de se noyer."
Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, hagardes, suivaient les évolutions de la barque. La musique de la Grenouillère folâtrait toujours au loin, semblait accompagner en cadence les mouvements des sombres pêcheurs; et la rivière, qui cachait maintenant un cadavre, tournoyait, illuminée.
Les recherches se prolongeaient. L'attente horrible faisait grelotter Madeleine. Enfin, après une demi-heure au moins, un des hommes annonça: "Je le tiens!" Et il fit remonter sa longue gaffe doucement, tout doucement. Puis quelque chose de gros apparut à la surface de l'eau. L'autre marinier quitta ses rames, et tous deux, unissant leurs forces; halant sur la masse inerte, la firent culbuter dans leur bateau.
Ensuite ils gagnèrent la terre, en cherchant une place éclairée et basse. Au moment où ils abordaient, les femmes arrivaient aussi.
Dès qu'elle le vit, Madeleine recula d'horreur. Sous la lumière de la lune, il semblait vert déjà, avec sa bouche, ses yeux, son nez, ses habits pleins de vase. Ses doigts fermés et raidis étaient affreux. Une espèce d'enduit noirâtre et liquide couvrait tout son corps. La figure paraissait enflée, et de ses cheveux collés par le limon une eau sale coulait sans cesse.
Les deux hommes l'examinèrent.
"Tu le connais?" dit l'un.
L'autre, le passeur de Croissy, hésitait: "Oui, il me semble bien que j'ai vu cette tête-là; mais tu sais, comme ça, on ne reconnaît pas bien." Puis, soudain: "Mais c'est M. Paul!
- Qui ça, M. Paul?" demanda son camarade.
Le premier reprit:
"Mais M. Paul Baron, le fils du sénateur, ce p'tit qu'était si amoureux."
L'autre ajouta philosophiquement:
"Eh bien, il a fini de rigoler maintenant; c'est dommage tout de même quand on est riche!"
Madeleine sanglotait, tombée par terre. Pauline s'approcha du corps et demanda: "Est-ce qu'il est bien mort? - tout à fait?"
Les hommes haussèrent les épaules: "Oh! après ce temps-là! pour sûr."
Puis l'un d'eux interrogea: "C'est chez Grillon qu'il logeait?
- Oui, reprit l'autre; faut le reconduire, y aura de la braise."
Ils remontèrent dans leur bateau et repartirent, s'éloignant lentement à cause du courant rapide; et longtemps encore après qu'on ne les vit plus de la place où les femmes étaient restées, on entendit tomber dans l'eau les coups réguliers des avirons.
Alors Pauline prit dans ses bras la pauvre Madeleine éplorée, la câlina, l'embrassa longtemps, la consola: "Que veux-tu, ce n'est point ta faute, n'est-ce pas? On ne peut pourtant pas empêcher les hommes de faire des bêtises. Il l'a voulu, tant pis pour lui, après tout!" Puis, la relevant: "Allons, ma chérie, viens-t'en coucher à la maison; tu ne peux pas rentrer chez Grillon ce soir." Elle l'embrassa de nouveau: "Va, nous te guérirons", dit-elle.
Madeleine se releva, et, pleurant toujours, mais avec des sanglots affaiblis, la tête sur l'épaule de Pauline, comme réfugiée dans une tendresse plus intime et plus sûre, plus familière et plus confiante, elle partit à tout petits pas.