22 août 2008
Première neige
La longue promenade de la Croisette s'arrondit au bord de l'eau bleue.
Là-bas, à droite, l'Esterel s'avance au loin dans la mer. Il barre la
vue, fermant l'horizon par le joli décor méridional de ses sommets
pointus, nombreux et bizarres.
A gauche, les îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, couchées dans l'eau, montrent leur dos couvert de sapins.
Et tout le long du large golfe, tout le long des grandes montagnes
assises autour de Cannes, le peuple blanc des villas semble endormi
dans le soleil. On les voit au loin, les maisons claires, semées du
haut en bas des monts, tachant de points de neige la verdure sombre.
Les plus proches de l'eau ouvrent leurs grilles sur la vaste
promenade que viennent baigner les flots tranquilles. Il fait bon, il
fait doux. C'est un tiède jour d'hiver où passe à peine un frisson de
fraîcheur. Par-dessus les murs des jardins, on aperçoit les orangers et
les citronniers pleins de fruits d'or. Des dames vont à pas lents sur
le sable de l'avenue, suivies d'enfants qui roulent des cerceaux, ou
causant avec des messieurs.
Une jeune dame vient de sortir de sa petite et coquette maison dont
la porte est sur la Croisette. Elle s'arrête un instant à regarder les
promeneurs, sourit et gagne, dans une allure accablée, un banc vide en
face de la mer. Fatiguée d'avoir fait vingt pas, elle s'assied en
haletant. Son pâle visage semble celui d'une morte. Elle tousse et
porte à ses lèvres ses doigts transparents comme pour arrêter ces
secousses qui l'épuisent.
Elle regarde le ciel plein de soleil et d'hirondelles, les sommets
capricieux de l'Esterel là-bas, et, tout près, la mer si bleue, si
tranquille, si belle.
Elle sourit encore, et murmure :
"Oh ! que je suis heureuse."
Elle sait pourtant qu'elle va mourir, qu'elle ne verra point le
printemps, que, dans un an, le long de la même promenade, ces mêmes
gens qui passent devant elle viendront encore respirer l'air tiède de
ce doux pays, avec leurs enfants un peu plus grands, avec le coeur
toujours rempli d'espoirs, de tendresses, de bonheur, tandis qu'au fond
d'un cercueil de chêne la pauvre chair qui lui reste encore aujourd'hui
sera tombée en pourriture, laissant seulement ses os couchés dans la
robe de soie qu'elle a choisie pour linceul.
Elle ne sera plus. Toutes les choses de la vie continueront pour
d'autres. Ce sera fini pour elle, pour toujours. Elle ne sera plus.
Elle sourit, et respire tant qu'elle peut, de ses poumons malades, les
souffles parfumés des jardins.
Et elle songe.
Elle se souvient. On l'a mariée, voici quatre ans, avec un
gentilhomme normand. C'était un fort garçon barbu, coloré, large
d'épaules, d'esprit court et de joyeuse humeur.
On les accoupla pour des raisons de fortune qu'elle ne connut
point. Elle aurait volontiers dit "non". Elle fit "oui" d'un mouvement
de tête, pour ne point contrarier père et mère. Elle était Parisienne,
gale, heureuse de vivre.
Son mari l'emmena en son château normand. C'était un vaste bâtiment
de pierre entouré de grands arbres très vieux. Un haut massif de sapins
arrêtait le regard en face. Sur la droite, une trouée donnait vue sur
la plaine qui s'étalait, toute nue, jusqu'aux fermes lointaines. Un
chemin de traverse passait devant la barrière et conduisait à la
grand-route éloignée de trois kilomètres.
Oh ! elle se rappelle tout : son arrivée, sa première journée en sa nouvelle demeure, et sa vie isolée ensuite.
Quand elle descendit de voiture, elle regarda le vieux bâtiment et déclara en riant :
"Ça n'est pas gai !"
Son mari se mit à rire à son tour et répondit :
"Baste ! on s'y fait. Tu verras. Je ne m'y ennuie jamais, moi."
Ce jour-là, ils passèrent le temps à s'embrasser, et elle ne le
trouva pas trop long. Le lendemain ils recommencèrent et toute la
semaine, vraiment, fut mangée par les caresses.
Puis elle s'occupa d'organiser son intérieur. Cela dura bien un
mois. Les jours passaient l'un après l'autre, en des occupations
insignifiantes et cependant absorbantes. Elle apprenait la valeur et
l'importance des petites choses de la vie. Elle sut qu'on peut
s'intéresser au prix des oeufs qui coûtent quelques centimes de plus ou
de moins suivant les saisons.
C'était l'été. Elle allait aux champs voir moissonner. La gaieté du soleil entretenait celle de son coeur.
L'automne vint. Son mari se mit à chasser. Il sortait le matin avec
ses deux chiens Médor et Mirza. Elle restait seule alors, sans
s'attrister d'ailleurs de l'absence d'Henry. Elle l'aimait bien,
pourtant, mais il ne lui manquait pas. Quand il rentrait, les chiens
surtout absorbaient sa tendresse. Elle les soignait chaque soir avec
une affection de mère, les caressait sans fin, leur donnait mille
petits noms charmants qu'elle n'eût point eu l'idée d'employer pour son
mari.
Il lui racontait invariablement sa chasse. Il désignait les places
où il avait rencontré les perdrix ; s'étonnait de n'avoir point trouvé
de lièvre dans le trèfle de Joseph Ledentu, ou bien paraissait indigné
du procédé de M. Lechapelier, du Havre, qui suivait sans cesse la
lisière de ses terres pour tirer le gibier levé par lui, Henry de
Parville.
Elle répondait :
"Oui, vraiment, ce n'est pas bien", en pensant à autre chose.
L'hiver vint, l'hiver normand, froid et pluvieux. Les interminables
averses tombaient sur les ardoises du grand toit anguleux, dressé comme
une lame vers le ciel. Les chemins semblaient des fleuves de boue ; la
campagne, une plaine de boue ; et on n'entendait aucun bruit que celui
de l'eau tombant ; on ne voyait aucun mouvement que le vol
tourbillonnant des corbeaux qui se déroulait comme un nuage, s'abattait
dans un champ, puis repartait.
Vers quatre heures, l'armée des bêtes sombres et volantes venait se
percher dans les grands hêtres à gauche du château, en poussant des
cris assourdissants. Pendant près d'une heure, ils voletaient de cime
en cime, semblaient se battre, croassaient, mettaient dans le branchage
grisâtre un mouvement noir.
Elle les regardait, chaque soir, le coeur serré, toute pénétrée par
la lugubre mélancolie de la nuit tombant sur les terres désertes.
Puis elle sonnait pour qu'on apportât la lampe ; et elle se
rapprochât du feu. Elle brûlait des monceaux de bois sans parvenir à
échauffer les pièces immenses envahies par l'humidité. Elle avait froid
tout le jour, partout, au salon, aux repas, dans sa chambre. Elle avait
froid jusqu'aux os, lui semblait-il. Son mari ne rentrait que pour
dîner, car il chassait sans cesse, ou bien s'occupait des semences, des
labours, de toutes les choses de la campagne.
Il rentrait joyeux et crotté, se frottait les mains, déclarait :
"Quel fichu temps !"
Ou bien :
"C'est bon d'avoir du feu !"
Ou parfois il demandait :
"Qu'est-ce qu'on dit aujourd'hui ? Est-on contente ?"
Il était heureux, bien portant, sans désirs, ne rêvant pas autre chose que cette vie simple, saine et tranquille.
Vers décembre, quand les neiges arrivèrent, elle souffrit tellement
de l'air glacé du château, du vieux château qui semblait s'être
refroidi avec les siècles, comme font les humains avec les ans, qu'elle
demanda, un soir, à son mari :
"Dis donc, Henry, tu devrais bien faire mettre ici un calorifère ;
cela sécherait les murs. Je t'assure que je ne peux pas me réchauffer
du matin au soir."
Il demeura d'abord interdit à cette idée extravagante d'installer
un calorifère en son manoir. Il lui eût semblé plus naturel de servir
ses chiens dans de la vaisselle plate. Puis il poussa, de toute la
vigueur de sa poitrine, un rire énorme, en répétant :
"Un calorifère ici Un calorifère ici ! Ah ! ah ! ah quelle bonne farce !"
Elle insistait.
"Je t'assure qu'on gèle, mon ami ; tu ne t'en aperçois pas, parce que tu es toujours en mouvement, mais on gèle."
Il répondit, en riant toujours :
"Baste ! on s'y fait, et d'ailleurs c'est excellent pour la santé.
Tu ne t'en porteras que mieux. Nous ne sommes pas des Parisiens,
sacrebleu ! pour vivre dans les tisons. Et, d'ailleurs, voici le
printemps tout à l'heure."
Vers le commencement de janvier un grand malheur la frappa. Son
père et sa mère moururent d'un accident de voiture. Elle vint à Paris
pour les funérailles. Et le chagrin occupa seul son esprit pendant six
mois environ.
La douceur des beaux jours finit par la réveiller, et elle se laissa vivre dans un alanguissement triste jusqu'à l'automne.
Quand revinrent les froids, elle envisagea pour la première fois le
sombre avenir. Que ferait-elle ? Rien. Qu'arriverait-il désormais pour
elle ? Rien. Quelle attente, quelle espérance pouvaient ranimer son
coeur ? Aucune. Un médecin, consulté, avait déclaré qu'elle n'aurait
jamais d'enfants.
Plus âpre, plus pénétrant encore que l'autre année, le froid la
faisait continuellement souffrir. Elle tendait aux grandes flammes ses
mains grelottantes. Le feu flamboyant lui brûlait le visage ; mais des
souffles glacés semblaient se glisser dans son dos, pénétrer entre la
chair et les étoffes. Et elle frémissait de la tête aux pieds. Des
courants d'air innombrables paraissaient installés dans les
appartements, des courants d'air vivants, sournois, acharnés comme des
ennemis. Elle les rencontrait à tout instant ; ils lui soufflaient sans
cesse, tantôt sur le visage, tantôt sur les mains, tantôt sur le cou,
leur haine perfide et gelée.
Elle parla de nouveau d'un calorifère ; mais son mari l'écouta
comme si elle eût demandé la lune. L'installation d'un appareil
semblable à Parville lui paraissait aussi impossible que la découverte
de la pierre philosophale.
Ayant été à Rouen, un jour, pour affaire, il rapporta à sa femme
une mignonne chaufferette de cuivre qu'il appelait en riant un
"calorifère portatif" ; et il jugeait que cela suffirait désormais à
l'empêcher d'avoir jamais froid.
Vers la fin de décembre, elle comprit qu'elle ne pourrait vivre
ainsi toujours, et elle demanda timidement, un soir, en dînant :
"Dis donc, mon ami, est-ce que nous n'irons point passer une semaine ou deux à Paris avant le printemps ?"
Il fut stupéfait.
"A Paris ? à Paris ? Mais pourquoi faire ! Ah ! mais non, par
exemple ! On est trop bien ici, chez soi. Quelles drôles d'idées tu as,
par moments !"
Elle balbutia :
"Cela nous distrairait un peu."
Il ne comprenait pas.
"Qu'est-ce qu'il te faut pour te distraire ? Des théâtres, des
soirées, des dîners en ville ? Tu savais pourtant bien en venant ici
que tu ne devais pas t'attendre à des distractions de cette nature !"
Elle vit un reproche dans ces paroles et dans le ton dont elles
étaient dites. Elle se tut. Elle était timide et douce, sans révoltes
et sans volonté.
En janvier, les froids revinrent avec violence. Puis la neige couvrit la terre.
Un soir, comme elle regardait le grand nuage tournoyant des
corbeaux se déployer autour des arbres, elle se mit, malgré elle, à
pleurer.
Son mari entrait. Il demanda tout surpris :
"Qu'est-ce que tu as donc ?"
Il était heureux, lui, tout à fait heureux, n'ayant jamais rêvé une
autre vie, d'autres plaisirs. Il était né dans ce triste pays, il y
avait grandi. Il s'y trouvait bien, chez lui, à son aise de corps et
d'esprit.
Il ne comprenait pas qu'on pût désirer des événements, avoir soif
de joies changeantes ; il ne comprenait point qu'il ne semble pas
naturel à certains êtres de demeurer aux mêmes lieux pendant les quatre
saisons ; il semblait ne pas savoir que le printemps, que l'été, que
l'automne, que l'hiver ont, pour des multitudes de personnes, des
plaisirs nouveaux en des contrées nouvelles.
Elle ne pouvait rien répondre et s'essuyait vivement les yeux. Elle balbutia enfin, éperdue :
"J'ai... Je... Je suis un peu triste... Je m'ennuie un peu..."
Mais une terreur la saisit d'avoir dit cela, et elle ajouta bien vite :
"Et puis... J'ai... J'ai un peu froid."
A cette parole, il s'irrita :
"Ah ! oui... toujours ton idée de calorifère. Mais voyons,
sacrebleu ! tu n'as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici."
La nuit vint. Elle monta dans sa chambre, car elle avait exigé une
chambre séparée. Elle se coucha. Même en son lit, elle avait froid.
Elle pensait :
"Ce sera ainsi toujours, toujours, jusqu'à la mort."
Et elle songeait à son mari. Comment avait-il pu lui dire cela :
"Tu n'as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici."
Il fallait donc qu'elle fût malade, qu'elle toussât pour qu'il comprît qu'elle souffrait !
Et une indignation la saisit, une indignation exaspérée de faible, de timide.
Il fallait quelle toussât. Alors il aurait pitié d'elle, sans
doute. Eh bien ! elle tousserait ; il l'entendrait tousser ; il
faudrait appeler le médecin ; il verrait cela, son mari, il verrait !
Elle s'était levée nu-jambes, nu-pieds, et une idée enfantine la fit sourire :
"Je veux un calorifère, et je l'aurai. Je tousserai tant, qu'il faudra bien qu'il se décide à en installer un."
Et elle s'assit presque nue sur une chaise. Elle attendit une
heure, deux heures. Elle grelottait, mais elle ne s'enrhumait pas.
Alors elle se décida à employer les grands moyens.
Elle sortit de sa chambre sans bruit, descendit l'escalier, ouvrit la porte du jardin.
La terre, couverte de neige, semblait morte. Elle avança
brusquement son pied nu et l'enfonça dans cette mousse légère et
glacée. Une sensation de froid, douloureuse comme une blessure, lui
monta jusqu'au coeur ; cependant elle allongea l'autre jambe et se mit
à descendre les marches lentement.
Puis elle s'avança à travers le gazon, se disant :
"J'irai jusqu'aux sapins."
Elle allait à petits pas, en haletant, suffoquée chaque fois qu'elle faisait pénétrer son pied nu dans la neige.
Elle toucha de la main le premier sapin, comme pour bien se
convaincre elle-même qu'elle avait accompli jusqu'au bout son projet ;
puis elle revint. Elle crut deux ou trois fois qu'elle allait tomber,
tant elle se sentait engourdie et défaillante. Avant de rentrer,
toutefois, elle s'assit dans cette écume gelée, et même, elle en
ramassa pour se frotter la poitrine.
Puis elle rentra et se coucha. Il lui sembla, au bout d'une heure,
qu'elle avait une fourmilière dans la gorge. D'autres fourmis lui
couraient le long des membres. Elle dormit cependant.
Le lendemain elle toussait, et elle ne put se lever.
Elle eut une fluxion de poitrine. Elle délira, et dans son délire
elle demandait un calorifère. Le médecin exigea qu'on en installât un.
Henry céda, mais avec une répugnance irritée.
Elle ne put guérir. Les poumons atteints profondément donnaient des inquiétudes pour sa vie.
"Si elle reste ici, elle n'ira pas jusqu'aux froids", dit le médecin.
On l'envoya dans le Midi.
Elle vint à Cannes, connut le soleil, aima la mer, respira l'air des orangers en fleur.
Puis elle retourna dans le Nord au printemps. Mais elle vivait
maintenant avec la peur de guérir, avec la peur des longs hivers de
Normandie ; et sitôt qu'elle allait mieux, elle ouvrait, la nuit, sa
fenêtre, en songeant aux doux rivages de la Méditerranée.
A présent, elle va mourir, elle le sait. Elle est heureuse.
Elle déploie un journal qu'elle n'avait point ouvert, et lit ce titre : "La première neige à Paris."
Alors elle frissonne, et puis sourit. Elle regarde là-bas l'Esterel
qui devient rose sous le soleil couchant ; elle regarde le vaste ciel
bleu, si bleu, la vaste mer bleue, si bleue, et se lève.
Et puis elle rentre, à pas lents, s'arrêtant seulement pour
tousser, car elle est demeurée trop tard dehors, et elle a eu froid, un
peu froid.
Elle trouve une lettre de son mari. Elle l'ouvre en souriant toujours, et elle lit :
"Ma chère amie,
"J'espère que tu vas bien et que tu ne regrettes pas trop notre beau pays. Nous avons depuis quelques jours une bonne gelée qui annonce la neige. Aloi, j'adore ce temps-là et tu comprends que je me garde bien d'allumer ton maudit calorifère..."
Elle cesse de lire, toute heureuse à cette idée qu'elle l'a eu, son
calorifère. Sa main droite, qui tient la lettre, retombe lentement sur
ses genoux, tandis qu'elle porte à sa bouche sa main gauche comme pour
calmer la toux opiniâtre qui lui déchire la poitrine.
Malades et médecins
Singulier mystère que le souvenir! On va devant soi, par les rues, sous
le premier soleil de mai, et tout à coup, comme si des portes depuis
longtemps fermées s'ouvraient dans la mémoire, des choses oubliées vous
reviennent. Elles passent, suivies par d'autres, vous font revivre des
heures passées, des heures lointaines.
Pourquoi ces retours brusques vers l'autrefois? Qui sait? Une odeur
qui flotte, une sensation si légère qu'on ne l'a point notée, mais
qu'un de nos organes reconnaît, un frisson, un même effet de soleil qui
frappe l'œil, un bruit peut-être, un rien qui nous effleura en une
circonstance ancienne et qu'on retrouve, suffit à nous faire revoir
tout à coup un pays, des gens, des événements disparus de notre pensée.
Pourquoi un souffle d'air chargé d'odeurs, de feuilles sous les
marronniers des Champs-Elysées, évoque-t-il soudain une route, une
grand'route, le long d'une montagne, en Auvergne?
A gauche, entre deux sommets, apparaît le cône majestueux et pesant
du Puy-de-Dôme. Autour de ce lourd géant, plus loin ou plus près, un
peuple de pics se dressent. Beaucoup d'entre eux semblent tronqués qui
jadis crachaient de la flamme et de la fumée. Volcans éteints, dont les
cratères morts sont devenus des lacs.
A droite, le chemin domine une plaine infinie peuplée de villages
et de villes, riche et boisée, la Limagne. Plus on s'élève, plus on
voit loin jusqu'à d'autres sommets, là-bas, les montagnes du Forez.
Tout cet horizon démesuré est voilé d'une vapeur laiteuse, douce et
claire. Les lointains d'Auvergne ont une grâce infinie dans leur brume
transparente.
La route est bordée de noyers énormes qui la mettent presque
toujours à l'abri du soleil. Les pentes des monts sont couvertes de
châtaigniers en fleurs dont les grappes, plus pâles que les feuilles,
semblent grises dans la verdure sombre.
De temps en temps, sur une pointe de la montagne apparaît un manoir
en ruines. Cette terre fut hérissée de châteaux forts. Tous se
ressemblent d'ailleurs.
Au-dessus d'un vaste bâtiment carré, festonné de créneaux, s'élève
une tour. Les murs n'ont pas de fenêtres, rien que des trous presque
invisibles. On dirait que ces forteresses ont poussé sur les hauteurs
comme des champignons de montagne. Elles sont construites en pierre
grise qui n'est autre chose que de la lave.
Et tout le long des chemins, on rencontre des attelages de vaches
traînant des dômes de foin. Les deux bêtes vont d'un pas lent dans les
descentes et les montées rapides, tirant ou retenant la charge énorme.
Un homme marche devant et règle leurs pas avec une longue baguette dont
il les touche par moments. Jamais il ne frappe. Il semble surtout les
guider par les mouvements du bâton, à la façon d'un chef d'orchestre.
Il a le geste grave qui commande aux bêtes, et il se retourne souvent
pour indiquer ses volontés. On ne voit jamais de chevaux, sauf aux
diligences ou aux voitures de louage; et la poussière des routes, quand
il fait chaud et qu'elle s'envole sous les rafales, porte en elle une
odeur sucrée qui rappelle un peu la vanille et qui fait songer aux
étables.
Tout le pays aussi est parfumé par des arbres odorants. La vigne, à
peine défleurie, exhale une senteur douce et exquise. Les châtaigniers,
les acacias, les tilleuls, les sapins, les foins et les fleurs sauvages
des fossés chargent l'air de parfums légers et persistants.
L'Auvergne est la terre des malades. Tous ses volcans éteints
semblent des chaudières fermées où chauffent encore, dans le ventre du
sol, des eaux minérales de toute nature. De ces grandes marmites
cachées partent des sources chaudes qui contiennent, au dire des
médecins intéressés, tous les médicaments propres à toutes les maladies.
Dans chacune des stations thermales, qui se fondent autour de
chaque ruisseau tiède découvert par un paysan, se joue toute une série
de scènes admirables. C'est d'abord la vente de la terre par le
campagnard, la formation d'une Société au capital, fictif, de quelques
millions, le miracle de la construction d'un établissement avec ces
fonds d'imagination et avec des pierres véritables, l'installation du
premier médecin, portant le titre de médecin inspecteur, l'apparition
du premier malade, puis éternelle, la sublime comédie entre ce malade
et ce médecin.
Chaque ville d'eaux pour un observateur est une Californie de
comique. Chaque docteur est un type délicieux, depuis le docteur
correct, à l'anglaise, en cravate blanche, jusqu'au docteur sceptique,
spirituel et malin, qui raconte aux amis ses procédés et ses trucs.
Entre ces deux modèles, on rencontre le docteur paternel et bon
enfant, le docteur scientifique, le docteur brutal, le docteur à
femmes, le docteur longs cheveux, le docteur élégant et bien d'autres.
Chaque variété de médecins trouve infailliblement sa variété de
malades, sa clientèle de naïfs. Et chaque jour, entre eux, dans chaque
chambre d'hôtel, recommence l'admirable farce que Molière n'a pas dite
tout entière. Oh! s'ils parlaient, ces médecins, quelles notes, quels
documents merveilleux ils nous pourraient donner sur l'homme!
Parfois, cependant, après boire, ils content quelque aventure, une sur mille.
Un d'eux, plein d'esprit, eut cette idée géniale d'annoncer par les
journaux que les eaux de B..., inventées par lui, prolongeaient la vie
humaine. Aucun mystère, d'ailleurs, dans leur action. Il l'expliquait
scientifiquement par l'action des sels, des minéraux et des gaz sur
l'organisme.
Il avait même écrit là-dessus une longue brochure qui indiquait, en outre, les promenades des environs.
Mais il fallait des preuves à ces assertions. Il entreprit un petit voyage à la recherche de centenaires.
Les familles pauvres, en général, ne tenant guère à nourrir les
vieux parents inutiles, les lui cédaient six mois par an; et il les
installait dans une élégante villa qu'il avait baptisée "Hospice des
Centenaires". Tous n'avaient pas cent ans, mais tous en approchaient.
C'était là sa réclame, réclame sublime. Guérir n'est rien, mais vivre
est tout. Elles ne guérissaient pas, ses eaux, elles faisaient vivre!
Qu'importent le foie, les bronches, le larynx, les reins, l'estomac,
l'intestin! Il n'importe que de vivre.
Ce grand homme, un jour qu'il était gai, conta cette aventure.
Un matin, il fut appelé auprès d'un nouveau voyageur, M. D...,
arrivé la veille au soir et qui avait loué un pavillon tout près de la
source Souveraine. C'était un petit vieillard de quatre-vingt-six ans,
encore vert, sec, bien portant, actif, et qui prenait une peine infinie
à dissimuler son âge.
Il fit asseoir le médecin et l'interrogea tout de suite:
"Docteur, si je me porte bien, c'est grâce à l'hygiène. Sans être
très vieux, je suis déjà d'un certain âge, mais j'évite toutes les
maladies, toutes les indispositions, tous les plus légers malaises par
l'hygiène. Vous affirmez que le climat de ce pays est très favorable à
la santé; je suis tout prêt à le croire, mais avant de me fixer ici,
j'en veux les preuves. Je vous prierai donc de venir chez moi une fois
pas semaine pour me donner bien exactement les renseignements suivants:
"Je désire d'abord avoir la liste complète, très complète, de tous
les habitants de la station et des environs qui ont passé quatre-vingts
ans. Il me faut aussi quelques détails physiques et physiologiques sur
eux. Je veux connaître leur profession, leur genre de vie, leurs
habitudes. Toutes les fois qu'une de ces personnes mourra, vous voudrez
bien me prévenir et m'indiquer la cause précise de sa mort, ainsi que
toutes les circonstances."
Puis il ajouta gracieusement:
"J'espère, Docteur, que nous deviendrons bons amis", et il tendit
sa petite main ridée que le médecin serra en promettant son concours
dévoué.
A partir du jour où il eut la liste des dix-sept habitants du pays
qui avaient passé quatre-vingts ans, M. D... sentit s'éveiller dans son
cœur un intérêt extrême, une sollicitude infinie pour ces vieillards
qu'il allait voir tomber l'un après l'autre.
Il ne les voulut pas connaître, par crainte sans doute de trouver
quelque ressemblance entre lui et quelqu'un d'eux qui mourrait bientôt,
ce qui l'aurait frappé; mais il se fit une idée très nette de leurs
personnes, et il ne parlait que d'eux avec le médecin qui dînait chez
lui chaque jeudi.
Il demandait:
"Eh bien! Docteur, comment va Poinçot aujourd'hui? Nous l'avons
laissé un peu souffrant, la semaine dernière." Et quand le médecin
avait fait bulletin de la santé du malade, M. D... proposait des
modifications au régime, des essais, des modes de traitement qu'il
pourrait ensuite appliquer sur lui-même s'ils avaient réussi sur les
autres. Ils étaient, ces dix-sept vieillards, un champ d'expériences
d'où il tirait des enseignements.
Un soir, le docteur, en entrant, annonça:
"Rosalie Tourul est morte."
M. D... tressaillit, et tout de suite il demanda:
"De quoi?
- D'une angine."
Le petit vieux eut un "Ah!" de soulagement. Il reprit:
"Elle était trop grasse, trop forte. Elle devait manger trop, cette
femme-là. Quand j'aurai son âge, je m'observerai davantage."
Il était de deux ans plus vieux, mais il n'avouait que soixante-dix ans.
Quelques mois après, ce fut le tour d'Henri Brissot. M. D... fut
très ému. C'était un homme, cette fois, un maigre, juste de son âge, à
trois mois près, et un prudent. Il n'osait plus interroger, attendant
que le médecin parlât, et il demeurait inquiet:
" Ah! il est mort, comme ça, tout d'un coup? Il se portait très
bien la semaine dernière. Il aura fait quelque imprudence, n'est-ce
pas, Docteur?"
Le médecin, qui s'amusait, répondit:
" Je ne crois pas, ses enfants m'ont dit qu'il avait été très sage."
Alors, n'y tenant plus, tremblant d'angoisse, M. D... demanda:
"Mais... mais... mais de quoi est-il mort, alors?
- D'une pleurésie."
Ce fut une joie, une vraie joie. Le petit vieux tapa l'une contre
l'autre ses mains sèches: "Parbleu, je vous disais bien qu'il avait
fait quelque imprudence. On n'attrape pas une pleurésie sans raison. Il
aura voulu prendre l'air après son dîner: et le froid lui sera tombé
sur la poitrine. Une pleurésie! C'est un accident, cela; ce n'est pas
même une maladie! Il n'y a que les fous qui meurent d'une pleurésie!"
Et il dîna gaiement en parlant de ceux qui restaient: "Ils ne sont
plus que quinze maintenant, mais ils sont forts ceux-là, n'est-ce pas?
Toute la vie est ainsi; les plus faibles tombent les premiers, les gens
qui passent trente ans ont bien des chances pour aller à soixante; ceux
qui passent soixante arrivent souvent à quatre-vingts; et ceux qui
passent quatre-vingts atteignent presque toujours la centaine, parce
que ce sont les plus robustes, les plus sages, les mieux trempés."
Deux autres encore disparurent dans l'année, l'un d'une dysenterie
et l'autre d'un étouffement. M. D... s'amusa beaucoup de la mort du
premier: "La dysenterie est le mal des imprudents! Que diable! Vous
auriez dû, Docteur, veiller sur son régime."
Quant à celui qu'un étouffement avait emporté, cela ne pouvait provenir que d'une maladie du cœur, mal observée jusque-là.
Mais, un soir, le médecin annonça le trépas de Paul Timonet, une
sorte de momie dont on espérait bien faire un centenaire-réclame pour
la station.
Quand M. D... demanda, selon sa coutume:
"De quoi est-il mort?"
Le médecin répondit:
"Ma foi, je n'en sais rien.
- Comment, vous n'en savez rien? - On sait toujours. - N'avait-il pas quelque lésion organique?"
Le docteur hocha la tête:
"Non, aucune.
- Peut-être quelque affection de foie ou des reins?
- Non pas, tout cela était sain.
- Avez-vous bien observé si l'estomac fonctionnait régulièrement? Une attaque provient souvent d'une mauvaise digestion.
- Il n'y a pas eu d'attaque."
M. D..., très perplexe, s'agitait:
"Mais, voyons. Il est mort de quelque chose pourtant? - De quoi alors, à votre avis?"
Le médecin leva le bras:
"Je n'en sais rien, absolument rien. Il est mort parce qu'il est mort - voilà."
M. D..., alors, d'une voix émue, demanda:
"Quel âge avait-il donc au juste, celui-là? Je ne me le rappelle plus.
- Quatre-vingt-neuf ans."
Et le petit vieux, d'un air incrédule et rassuré, s'écria:
"Quatre-vingt-neuf ans! Mais alors ce n'est pourtant pas non plus la vieillesse?..."