22 août 2008
La Reine Hortense
On l'appelait, dans Argenteuil, la reine Hortense. Personne ne sut
jamais pourquoi. Peut-être parce qu'elle parlait ferme comme un
officier qui commande ? Peut-être parce qu'elle était grande, osseuse,
impérieuse ? Peut-être parce qu'elle gouvernait un peuple de bêtes
domestiques, poules, chiens, chats, serins et perruches, de ces bêtes
chères aux vieilles filles ? Mais elle n'avait pour ces animaux
familiers ni gâteries, ni mot mignards, ni ces puériles tendresses qui
semblent couler des lèvres des femmes sur le poil velouté du chat qui
ronronne. Elle gouvernait ses bêtes avec autorité, elle régnait.
C'était une vieille fille, en effet, une de ces vieilles filles à
la voix cassante, au geste sec, dont l'âme semble dure. Elle avait
toujours eu de jeunes bonnes, parce que la jeunesse se plie mieux aux
brusques volontés. Elle n'admettait jamais ni contradiction, ni
réplique, ni hésitation, ni nonchalance, ni paresse, ni fatigue. Jamais
on ne l'avait entendue se plaindre, regretter quoi que ce fût, envier
n'importe qui. Elle disait "Chacun sa part" avec une conviction de
fataliste. Elle n'allait pas à l'église, n'aimait pas les prêtres, ne
croyait guère à Dieu, appelant toutes les choses religieuses de la
"marchandise à pleureurs".
Depuis trente ans qu'elle habitait sa petite maison, précédée d'un
petit jardin longeant la rue, elle n'avait jamais modifié ses
habitudes, ne changeant que ses bonnes impitoyablement, lorsqu'elles
prenaient vingt et un ans.
Elle remplaçait sans larmes et sans regrets ses chiens, ses chats
et ses oiseaux quand ils mouraient de vieillesse ou d'accident, et elle
enterrait les animaux trépassés dans une plate-bande, au moyen d'une
petite bêche, puis tassait la terre dessus de quelques coups de pied
indifférents.
Elle avait dans la ville quelques connaissances, des familles
d'employés dont les hommes allaient à Paris tous les jours. De temps en
temps, on l'invitait à venir prendre une tasse de thé le soir. Elle
s'endormait inévitablement dans ces réunions, il fallait la réveiller
pour qu'elle retournât chez elle. Jamais elle ne permit à personne de
l'accompagner, n'ayant peur ni le jour ni la nuit. Elle ne semblait pas
aimer les enfants.
Elle occupait son temps à mille besognes de mâle, menuisant,
jardinant, coupant le bois avec la scie ou la hache, réparant sa maison
vieillie, maçonnant même quand il le fallait.
Elle avait des parents qui la venaient voir deux fois l'an : les
Cimme et les Colombel, ses deux soeurs ayant épousé l'une un
herboriste, l'autre un petit rentier. Les Cimme n'avaient pas de
descendants ; les Colombel en possédaient trois : Henri, Pauline et
Joseph. Henri avait vingt ans, Pauline dix-sept et Joseph trois ans
seulement, étant venu alors qu'il semblait impossible que sa mère fût
encore fécondée.
Aucune tendresse n'unissait la vieille fille à ses parents.
Au printemps de l'année 1882, la reine Hortense tomba malade tout à
coup. Les voisins allèrent chercher un médecin qu'elle chassa. Un
prêtre s'étant alors présenté, elle sortit de son lit à moitié nue pour
le jeter dehors.
La petite bonne, éplorée, lui faisait de la tisane.
Après trois jours de lit, la situation parut devenir si grave, que
le tonnelier d'à côté, d'après le conseil du médecin, rentré d'autorité
dans la maison, prit sur lui d'appeler les deux familles.
Elles arrivèrent par le même train vers dix heures du matin, les Colombel ayant amené le petit Joseph.
Quand elles se présentèrent à l'entrée du jardin, elles aperçurent
d'abord la bonne qui pleurait, sur une chaise, contre le mur.
Le chien dormait couché sur le paillasson de la porte d'entrée,
sous une brûlante tombée de soleil ; deux chats, qu'on eût crus morts,
étaient allongés sur le rebord des deux fenêtres, les yeux fermés, les
pattes et la queue tout au long étendues.
Une grosse poule gloussante promenait un bataillon de poussins,
vêtus de duvet jaune, léger comme de la ouate, à travers le petit
jardin ; et une grande cage accrochée au mur, couverte de mouron,
contenait un peuple d'oiseaux qui s'égosillaient dans la lumière de
cette chaude matinée de printemps.
Deux inséparables dans une autre cagette en forme de chalet restaient bien tranquilles, côte à côte sur leur bâton.
M. Cimme, un très gros personnage soufflant, qui entrait toujours
le premier partout, écartant les autres, hommes ou femmes, quand il le
fallait, demanda :
- Eh bien ! Céleste, ça ne va donc pas ?
La petite bonne gémit à travers ses larmes :
- Elle ne me reconnaît seulement plus. Le médecin dit que c'est la fin.
Tout le monde se regarda.
Mme Cimme et Mme Colombel s'embrassèrent instantanément, sans dire
un mot. Elles se ressemblaient beaucoup, ayant toujours porté des
bandeaux plats et des châles rouges, des cachemires français éclatants
comme des brasiers.
Cimme se tourna vers son beau-frère, homme pâle, jaune et maigre,
ravagé par une maladie d'estomac, et qui boitait affreusement, et il
prononça d'un ton sérieux :
- Bigre ! il était temps.
Mais personne n'osait pénétrer dans la chambre de la mourante
située au rez-de-chaussée. Cimme lui-même cédait le pas. Ce fut
Colombel qui se décida le premier, et il entra en se balançant comme un
mât de navire, faisant sonner sur les pavés le fer de sa canne.
Les deux femmes se hasardèrent ensuite, et M. Cimme ferma la marche.
Le petit Joseph était resté dehors, séduit par la vue du chien.
Un rayon de soleil coupait en deux le lit, éclairant tout juste les
mains qui s'agitaient nerveusement, s'ouvrant et se refermant sans
cesse. Les doigts remuaient comme si une pensée les eût animés, comme
s'ils eussent signifié des choses, indiqué des idées, obéi à une
intelligence. Tout le reste du corps restait immobile sous le drap. La
figure anguleuse n'avait pas un tressaillement. Les yeux demeuraient
fermés.
Les parents se déployèrent en demi-cercle et se mirent à regarder,
sans dire un mot, la poitrine serrée, la respiration courte. La petite
bonne les avait suivis et larmoyait toujours.
A la fin, Cimme demanda :
- Qu'est-ce que dit au juste le médecin ?
La servante balbutia :
- Il dit qu'on la laisse tranquille, qu'il n'y a plus rien à faire.
Mais, soudain, les lèvres de la vieille fille se mirent à s'agiter.
Elles semblaient prononcer des mots silencieux, des mots cachés dans
cette tête de mourante ; et ses mains précipitaient leur mouvement
singulier.
Tout à coup elle parla d'une petite voix maigre qu'on ne lui
connaissait pas, d'une voix qui semblait venir de loin, du fond de ce
coeur toujours fermé peut-être ?
Cimme s'en alla sur la pointe du pied, trouvant pénible ce
spectacle. Colombel, dont la jambe estropiée se fatiguait, s'assit.
Les deux femmes restaient debout.
La reine Hortense babillait maintenant très vite sans qu'on comprît
rien à ses paroles. Elle prononçait des noms, beaucoup de noms,
appelait tendrement des personnes imaginaires.
"Viens ici, mon petit Philippe, embrasse ta mère. Tu l'aimes bien
ta maman, dis, mon enfant ? Toi, Rose, tu vas veiller sur ta petite
soeur pendant que je serai sortie. Surtout, ne la laisse pas seule, tu
m'entends ? Et je te défends de toucher aux allumettes."
Elle se taisait quelques secondes, puis, d'un ton plus haut, comme
si elle eût appelé : "Henriette !" Elle attendait un peu, puis
reprenait : "Dis à ton père de venir me parler avant d'aller à son
bureau." Et soudain : "Je suis un peu souffrante aujourd'hui, mon
chéri ; promets-moi de ne pas revenir tard. Tu diras à ton chef que je
suis malade. Tu comprends qu'il est dangereux de laisser les enfants
seuls quand je suis au lit. Je vais te faire pour le dîner un plat de
riz au sucre. Les petits aiment beaucoup cela. C'est Claire qui sera
contente !"
Elle se mettait à rire, d'un rire jeune et bruyant, comme elle
n'avait jamais ri : "Regarde Jean, quelle drôle de tête il a. Il s'est
barbouillé avec les confitures, le petit sale ! Regarde donc, mon
chéri, comme il est drôle !"
Colombel, qui changeait de place à tout moment sa jambe fatiguée par le voyage, murmura :
- Elle rêve qu'elle a des enfants et un mari, c'est l'agonie qui commence.
Les deux soeurs ne bougeaient toujours point, surprises et stupides.
La petite bonne prononça :
- Faut retirer vos châles et vos chapeaux, voulez-vous passer dans la salle ?
Elles sortirent sans avoir prononcé une parole. Et Colombel les
suivit en boitant, laissant de nouveau toute seule la mourante.
Quand elles se furent débarrassées de leurs vêtements de route, les
femmes s'assirent enfin. Alors un des chats quitta sa fenêtre, s'étira,
sauta dans la salle, puis sur les genoux de Mme Cimme, qui se mit à le
caresser.
On entendait à côté la voix de l'agonisante, vivant, à cette heure
dernière, la vie qu'elle avait attendue sans doute, vidant ses rêves
eux-mêmes au moment où tout allait finir pour elle.
Cimme, dans le jardin, jouait avec le petit Joseph et le chien,
s'amusant beaucoup, d'une gaieté de gros homme aux champs, sans aucun
souvenir de la mourante.
Mais tout à coup il rentra, et s'adressant à la bonne :
- Dis donc, ma fille, tu vas nous faire un déjeuner. Qu'est-ce que vous allez manger, Mesdames ?
On convint d'une omelette aux fines herbes, d'un morceau de faux
filet avec des pommes nouvelles, d'un fromage et d'une tasse de café.
Et comme Mme Colombel fouillait dans sa poche pour chercher son
porte-monnaie, Cimme l'arrêta ; puis, se tournant vers la bonne :
- Tu dois avoir de l'argent ?
- Oui, Monsieur.
- Combien ?
- Quinze francs.
- Ça suffit. Dépêche-toi, ma fille, car je commence à avoir faim.
Mme Cimme, regardant au dehors les fleurs grimpantes baignées de
soleil, et deux pigeons amoureux sur le toit en face, prononça d'un air
navré :
- C'est malheureux d'être venus pour une aussi triste circonstance. Il ferait bien bon dans la campagne aujourd'hui.
Sa soeur soupira sans répondre, et Colombel murmura, ému peut-être par la pensée d'une marche :
- Ma jambe me tracasse bougrement.
Le petit Joseph et le chien faisaient un bruit terrible : l'un
poussant des cris de joie, l'autre aboyant éperdument. Ils jouaient à
cache-cache autour des trois plates-bandes, courant l'un après l'autre
comme deux fous.
La mourante continuait à appeler ses enfants, causant avec chacun,
s'imaginant qu'elle les habillait, qu'elle les caressait, qu'elle leur
apprenait à lire : "Allons ! Simon, répète : A B C D. Tu ne dis pas
bien, voyons, D D D, m'entends-tu ! Répète alors..."
Cimme prononça : "C'est curieux ce que l'on dit à ces moments-là."
Mme Colombel alors demanda :
- Il vaudrait peut-être mieux retourner auprès d'elle. Mais Cimme aussitôt l'en dissuada :
- Pourquoi faire, puisque vous ne pouvez rien changer à son état ? Nous sommes aussi bien ici.
Personne n'insista. Mme Cimme considéra les deux oiseaux verts,
dits inséparables. Elle loua en quelques phrases cette fidélité
singulière et blâma les hommes de ne pas imiter ces bêtes. Cimme se mit
à rire, regarda sa femme, chantonna d'un air goguenard : "Tra-la-la.
Tra-la-la-la", comme pour laisser entendre bien des choses sur sa
fidélité, à lui, Cimme.
Colombel, pris maintenant des crampes d'estomac, frappait le pavé de sa canne.
L'autre chat entra la queue en l'air.
On ne se mit à table qu'à une heure.
Dès qu'il eût goûté au vin, Colombel, à qui on avait recommandé de ne boire que du bordeaux de choix, rappela la servante :
- Dis donc, ma fille, est-ce qu'il n'y a rien de meilleur que cela dans la cave ?
- Oui, Monsieur, il y a du vin fin qu'on vous servait quand vous veniez.
- Eh bien ! va nous en chercher trois bouteilles.
On goûta ce vin qui parut excellent ; non pas qu'il provînt d'un
cru remarquable, mais il avait quinze ans de cave. Cimme déclara :
- C'est du vrai vin de malade.
Colombel, saisi d'une envie ardente de posséder ce bordeaux, interrogea de nouveau la bonne :
- Combien en reste-t-il, ma fille ?
- Oh ! presque tout, Monsieur ; Mamz'elle n'en buvait jamais. C'est le tas du fond.
Alors il se tourna vers son beau-frère :
- Si vous vouliez, Cimme, je vous reprendrais ce vin-là pour autre chose, il convient merveilleusement à mon estomac.
La poule était entrée à son tour avec son troupeau de poussins ; les deux femmes s'amusaient à lui jeter des miettes.
On renvoya au jardin Joseph et le chien qui avaient assez mangé.
La reine Hortense parlait toujours, mais à voix basse maintenant, de sorte qu'on ne distinguait plus les paroles.
Quand on eut achevé le café, tout le monde alla constater l'état de la malade. Elle semblait calme.
On ressortit et on s'assit en cercle dans le jardin pour digérer.
Tout à coup le chien se mit à tourner autour des chaises de toute
la vitesse de ses pattes, portant quelque chose en sa gueule. L'enfant
courait derrière éperdument. Tous deux disparurent dans la maison.
Cimme s'endormit le ventre au soleil.
La mourante se remit à parler haut. Puis, tout à coup, elle cria.
Les deux femmes et Colombel s'empressèrent de rentrer pour voir ce qu'elle avait.
Cimme, réveillé, ne se dérangea pas, n'aimant point ces choses-là.
Elle s'était assise, les yeux hagards. Son chien, pour échapper à
la poursuite du petit Joseph, avait sauté sur le lit, franchi
l'agonisante ; et, retranché derrière l'oreiller, il regardait son
camarade de ses yeux luisants, prêt à sauter de nouveau pour
recommencer la partie. Il tenait à la gueule une des pantoufles de sa
maîtresse, déchirée à coups de crocs, depuis une heure qu'il jouait
avec.
L'enfant, intimidé par cette femme dressée soudain devant lui, restait immobile en face de la couche.
La poule, entrée aussi, effarouchée par le bruit, avait sauté sur
une chaise ; et elle appelait désespérément ses poussins qui pépiaient,
effarés, entre les quatre jambes du siège.
La reine Hortense criait d'une voix déchirante : "Non, non, je ne
veux pas mourir, je ne veux pas ! je ne veux pas ! qui est-ce qui
élèvera mes enfants ? Qui les soignera ? Qui les aimera ? Non, je ne
veux pas !... je ne..."
Elle se renversa sur le dos. C'était fini.
Le chien, très excité, sauta dans la chambre en gambadant.
Colombel courut à la fenêtre, appela son beau-frère : "Arrivez vite, arrivez vite. Je crois qu'elle vient de passer."
Alors Cimme se leva et, prenant son parti, il pénétra dans la chambre en balbutiant :
- Ça été moins long que je n'aurais cru.
L'infirme
Cette aventure m'est arrivée vers 1882. Je venais de m'installer dans
le coin d'un wagon vide, et j'avais refermé la portière, avec
l'espérance de rester seul, quand elle se rouvrit brusquement, et
j'entendis une voix qui disait :
- Prenez garde, monsieur, nous nous trouvons juste au croisement des lignes ; le marchepied est très haut.
Une autre voix répondit :
- Ne crains rien, Laurent, je vais prendre les poignées.
Puis une tête apparut coiffée d'un chapeau rond, et deux mains,
s'accrochant aux lanières de cuir et de drap suspendues des deux côtés
de la portière, hissèrent lentement un gros corps, dont les pieds
firent sur le marchepied un bruit de canne frappant le sol.
Or, quand l'homme eut fait entrer son torse dans le compartiment,
je vis apparaître, dans l'étoffe flasque du pantalon, le bout peint en
noir d'une jambe de bois, qu'un autre pilon pareil suivit bientôt.
Une tête se montra derrière ce voyageur et demanda :
- Vous êtes bien, monsieur ?
- Oui, mon garçon.
- Alors, voilà vos paquets et vos béquilles.
Et un domestique, qui avait l'air d'un vieux soldat, monta à son
tour, portant en ses bras un tas de choses, enveloppées en des papiers
noirs et jaunes, ficelées soigneusement, et les déposa, l'une après
l'autre, dans le filet au-dessus de la tête de son maître. Puis il
dit :
- Voilà, monsieur, c'est tout. Il y en a cinq : les bonbons, la poupée, le tambour, le fusil et le pâté de foies gras.
- C'est bien, mon garçon.
- Bon voyage, monsieur.
- Merci, Laurent, bonne santé !
L'homme s'en alla en repoussant la porte, et je regardai mon voisin.
Il pouvait avoir trente-cinq ans, bien que ses cheveux fussent
presque blancs ; il était décoré, moustachu, fort gros, atteint de
cette obésité poussive des hommes actifs et forts qu'une infirmité
tient immobiles.
Il s'essuya le front, souffla et, me regardant bien en face
- La fumée vous gêne-t-elle, monsieur ?
- Non, monsieur.
Cet oeil, cette voix, ce visage, je les connaissais. Mais d'où, de
quand ? Certes, j'avais rencontré ce garçon-là, je lui avais parlé, je
lui avais serré la main. Cela datait de loin, de très loin, c'était
perdu dans cette brume où l'esprit semble chercher à tâtons les
souvenirs et les poursuit, comme des fantômes fuyants, sans les saisir.
Lui aussi, maintenant, me dévisageait avec la ténacité et la fixité
d'un homme qui se rappelle un peu, mais pas tout à fait.
Nos yeux, gênés de ce contact obstiné des regards, se détournèrent
puis, au bout de quelques secondes, attirés de nouveau par la volonté
obscure et tenace de la mémoire en travail, ils se rencontrèrent
encore, et je dis :
- Mon Dieu, monsieur, au lieu de nous observer à la dérobée pendant
une heure, ne vaudrait-il pas mieux chercher ensemble où nous nous
sommes connus ?
Le voisin répondit avec bonne grâce :
- Vous avez tout à fait raison, monsieur.
Je me nommai :
- Je m'appelle Henry Bonclair, magistrat.
Il hésita quelques secondes ; puis, avec ce vague de l'oeil et de la voix qui accompagne les grandes tensions d'esprit :
- Ah ! parfaitement, je vous ai rencontré chez les Poincel, autrefois, avant la guerre, voilà douze ans de cela !
- Oui, monsieur.... Ah !... ah !... vous êtes le lieutenant Revalière ?
- Oui... Je fus même le capitaine Revalière jusqu'au jour où j'ai
perdu mes pieds... tous les deux d'un seul coup, sur le passage d'un
boulet.
Et nous nous regardâmes de nouveau, maintenant que nous nous connaissions.
Je me rappelais parfaitement avoir vu ce beau garçon mince qui
conduisait les cotillons avec une furie agile et gracieuse et qu'on
avait surnomme, je crois, "la Trombe". Mais derrière cette image,
nettement évoquée, flottait encore quelque chose d'insaisissable, une
histoire que j'avais sue et oubliée, une de ces histoires auxquelles on
prête une attention bienveillante et courte, et qui ne laissent dans
l'esprit qu'une marque presque imperceptible.
Il y avait de l'amour là-dedans. J'en retrouvais la sensation
particulière au fond de ma mémoire, mais rien de plus, sensation
comparable au fumet que sème pour le nez d'un chien le pied d'un gibier
sur le sol.
Peu à peu, cependant, les ombres s'éclaircirent et une figure de
jeune fille surgit devant mes yeux. Puis son nom éclata dans ma tête
comme un pétard qui s'allume : Mlle de Mandal. Je me rappelais tout,
maintenant. C'était, en effet, une histoire d'amour, mais banale. Cette
jeune fille aimait ce jeune homme, lorsque je l'avais rencontrée, et on
parlait de leur prochain mariage. Il paraissait lui-même très épris,
très heureux.
Je levai les yeux vers le filet où tous les paquets apportés par le
domestique de mon voisin tremblotaient aux secousses du train, et la
voix du serviteur me revint comme s'il finissait à peine de parler.
Il avait dit :
- Voilà, monsieur, c'est tout. Il y en a cinq : les bonbons, la poupée, le tambour, le fusil et le pâté de foies gras.
Alors, en une seconde, un roman se composa et se déroula dans ma
tête. Il ressemblait d'ailleurs à tous ceux que j'avais lus où, tantôt
le jeune homme, tantôt la jeune fille, épouse son fiancé ou sa fiancée
après la catastrophe, soit corporelle, soit financière. Donc, cet
officier mutilé pendant la guerre avait retrouvé, après la campagne, la
jeune fille qui s'était promise à lui ; et, tenant son engagement, elle
s'était donnée.
Je jugeais cela beau, mais simple, comme on juge simples tous les
dévouements et tous les dénouements des livres et du théâtre. Il semble
toujours, quand on lit, ou quand on écoute, à ces écoles de
magnanimité, qu'on se serait sacrifié soi-même avec un plaisir
enthousiaste, avec un élan magnifique. Mais on est de fort mauvaise
humeur, le lendemain, quand un ami misérable vient vous emprunter
quelque argent.
Puis, soudain, une autre supposition, moins poétique et plus
réaliste, se substitua à la première. Peut-être s'était-il marié avant
la guerre, avant l'épouvantable accident de ce boulet lui coupant les
jambes, et avait-elle dû, désolée et résignée, recevoir, soigner,
consoler, soutenir ce mari, parti fort et beau, revenu avec les pieds
fauchés, affreux débris voué à l'immobilité, aux colères impuissantes
et à l'obésité fatale.
Était-il heureux ou torturé ? Une envie, légère d'abord, puis
grandissante, puis irrésistible, me saisit de connaître son histoire,
d'en savoir au moins les points principaux, qui me permettraient de
deviner ce qu'il ne pourrait pas ou ne voudrait pas me dire.
Je lui parlais, tout en songeant. Nous avions échangé quelques
paroles banales , et moi, les yeux levés vers le filet, je pensais :
"Il a donc trois enfants : les bonbons sont pour sa femme, la poupée
pour sa petite fille, le tambour et le fusil pour ses fils, ce pâté de
foies gras pour lui."
Soudain, je lui demandai :
- Vous êtes père, monsieur ?
Il répondit :
- Non, monsieur.
Je me sentis soudain confus comme si j'avais commis une grosse inconvenance et je repris :
- Je vous demande pardon. Je l'avais pensé en entendant votre
domestique parier de jouets. On entend sans écouter, et on conclut
malgré soi.
Il sourit, puis murmura :
- Non, je ne suis même pas marié. J'en suis resté aux préliminaires.
J'eus l'air de me souvenir tout à coup.
- Ah !... c'est vrai, vous étiez fiancé, quand je vous ai connu, fiancé avec Mlle de Mandal, je crois.
- Oui, monsieur, votre mémoire est excellente.
J'eus une audace excessive, et j'ajoutai :
- Oui, je crois me rappeler aussi avoir entendu dire que Mlle de Mandal avait épousé monsieur... monsieur...
Il prononça tranquillement ce nom.
- M. de Fleurel.
- Oui, c'est cela ! Oui... je me rappelle même, à ce propos, avoir entendu parier de votre blessure.
Je le regardais bien en face, et il rougit.
Sa figure pleine, bouffie, que l'afflux constant de sang rendait déjà pourpre, se teinta davantage encore.
Il répondit avec vivacité, avec l'ardeur soudaine d'un homme qui
plaide une cause perdue d'avance, perdue dans son esprit et dans son
coeur, mais qu'il veut gagner devant l'opinion.
- On a tort, monsieur, de prononcer à côté du mien le nom de Mme de
Fleurel. Quand je suis revenu de la guerre, sans mes pieds, hélas ! je
n'aurais jamais accepté, jamais, qu'elle devînt ma femme. Est-ce que
c'était possible ? Quand on se marie, monsieur, ce n'est pas pour faire
parade de générosité : c'est pour vivre, tous les jours, toutes les
heures, toutes les minutes, toutes les secondes, à côté d'un homme ;
et, si cet homme est difforme comme moi, on se condamne, en l'épousant,
à une souffrance qui durera jusqu'à la mort ! Oh ! je comprends,
j'admire tous les sacrifices, tous les dévouements, quand ils ont une
limite, mais je n'admets pas le renoncement d'une femme à toute une vie
qu'elle espère heureuse, à toutes les joies, à tous les rêves, pour
satisfaire l'admiration de la galerie. Quand j'entends sur le plancher
de ma chambre le battement de mes pilons et celui de mes béquilles, ce
bruit de moulin que je fais à chaque pas, j'ai des exaspérations à
étrangler mon serviteur. Croyez-vous qu'on puisse accepter d'une femme
de tolérer ce qu'on ne supporte pas soi-même ? Et puis, vous
imaginez-vous que c'est joli, mes bouts de jambes ?...
Il se tut. Que lui dire ? Je trouvais qu'il avait raison !
Pouvais-je la blâmer, la mépriser, même lui donner tort à elle ? Non.
Cependant ? Le dénouement conforme à la règle, à la moyenne, à la
vérité, à la vraisemblance, ne satisfaisait pas mon appétit poétique.
Ces moignons héroïques appelaient un beau sacrifice qui me manquait, et
j'en éprouvais une déception.
Je lui demandai tout à coup :
- Mme de Fleurel a des enfants ?
- Oui, une fille et deux garçons. C'est pour eux que je porte ces jouets. Son mari et elle ont été très bons pour moi.
Le train montait la rampe de Saint-Germain. Il passa les tunnels, entra en gare, s'arrêta.
J'allais offrir mon bras pour aider la descente de l'officier
mutilé quand deux mains se tendirent vers lui, par la portière ouverte
- Bonjour, mon cher Revalière.
- Ah ! bonjour, Fleurel.
Derrière l'homme, la femme souriait radieuse, encore jolie,
envoyant des "bonjour !" de ses doigts gantés. Une petite fille, à côté
d'elle, sautillait de joie, et deux garçonnets regardaient avec des
yeux avides le tambour et le fusil passant du filet du wagon entre les
mains de leur père.
Quand l'infirme fut sur le quai, tous les enfants l'embrassèrent.
Puis on se mit en route, et la fillette, par amitié, tenait dans sa
petite main la traverse vernie d'une béquille, comme elle aurait pu
tenir, en marchant à son côté, le pouce de son grand ami.
L'aveugle
Qu'est-ce donc que cette joie du premier soleil ? Pourquoi cette
lumière tombée sur la terre nous emplit-elle ainsi du bonheur de
vivre ? Le ciel est tout bleu, la campagne toute verte, les maisons
toutes blanches ; et nos yeux ravis boivent ces couleurs vives dont ils
font de l'allégresse pour nos âmes. Et il nous vient des envies de
danser, des envies de courir, des envies de chanter, une légèreté
heureuse de la pensée, une sorte de tendresse élargie, on voudrait
embrasser le soleil.
Les aveugles sous les portes, impassibles en leur éternelle
obscurité, restent calmes comme toujours au milieu de cette gaieté
nouvelle, et, sans comprendre, ils apaisent à toute minute leur chien
qui voudrait gambader.
Quand ils rentrent, le jour fini, au bras d'un jeune frère ou d'une
petite soeur, si l'enfant dit : "Il a fait bien beau tantôt !", l'autre
répond : "Je m'en suis bien aperçu, qu'il faisait beau, Loulou ne
tenait pas en place."
J'ai connu un de ces hommes dont la vie fut un des plus cruels martyres qu'on puisse rêver.
C'était un paysan, le fils d'un fermier normand. Tant que le père
et la mère vécurent, on eut à peu près soin de lui ; il ne souffrit
guère que de son horrible infirmité ; mais dès que les vieux furent
partis, l'existence atroce commença. Recueilli par une soeur, tout le
monde dans la ferme le traitait comme un gueux qui mange le pain des
autres. A chaque repas, on lui reprochait la nourriture ; on l'appelait
fainéant, manant ; et bien que son beau-frère se fût emparé de sa part
d'héritage, on lui donnait à regret la soupe, juste assez pour qu'il ne
mourût point.
Il avait une figure toute pâle, et deux grands yeux blancs comme
des pains à cacheter ; et il demeurait impassible sous l'injure,
tellement enfermé en lui-même qu'on ignorait s'il la sentait. Jamais
d'ailleurs il n'avait connu aucune tendresse, sa mère l'ayant toujours
un peu rudoyé, ne l'aimant guère ; car aux champs les inutiles sont des
nuisibles, et les paysans feraient volontiers comme les poules qui
tuent les infirmes d'entre elles.
Sitôt la soupe avalée, il allait s'asseoir devant la porte en été,
contre la cheminée en hiver, et il ne remuait plus jusqu'au soir. Il ne
faisait pas un geste, pas un mouvement ; seules ses paupières,
qu'agitait une sorte de souffrance nerveuse, retombaient parfois sur la
tache blanche de ses yeux. Avait-il un esprit, une pensée, une
conscience nette de sa vie ? Personne ne se le demandait.
Pendant quelques années les choses allèrent ainsi. Mais son
impuissance à rien faire autant que son impassibilité finirent par
exaspérer ses parents, et il devint un souffre-douleur, une sorte de
bouffon-martyr, de proie donnée à la férocité native, à la gaieté
sauvage des brutes qui l'entouraient.
On imagina toutes les farces cruelles que sa cécité put inspirer.
Et, pour se payer de ce qu'il mangeait, on fit de ses repas des heures
de plaisir pour les voisins et de supplice pour l'impotent.
Les paysans des maisons prochaines s'en venaient à ce
divertissement ; on se le disait de porte en porte, et la cuisine de la
ferme se trouvait pleine chaque jour. Tantôt on posait sur la table,
devant son assiette où il commençait à puiser le bouillon, quelque chat
ou quelque chien. La bête avec son instinct flairait l'infirmité de
l'homme et, tout doucement, s'approchait, mangeait sans bruit, lapant
avec délicatesse ; et quand un clapotis de langue un peu bruyant avait
éveillé l'attention du pauvre diable, elle s'écartait prudemment pour
éviter le coup de cuiller qu'il envoyait au hasard devant lui.
Alors c'étaient des rires, des poussées, des trépignements des
spectateurs tassés le long des murs. Et lui, sans jamais dire un mot,
se remettait à manger de la main droite, tandis que, de la gauche
avancée, il protégeait et défendait son assiette.
Tantôt on lui faisait mâcher des bouchons, du bois, des feuilles ou même des ordures, qu'il ne pouvait distinguer.
Puis on se lassa même des plaisanteries ; et le beau-frère
enrageant de le toujours nourrir, le frappa, le gifla sans cesse, riant
des efforts inutiles de l'autre pour parer les coups ou les rendre. Ce
fut alors un jeu nouveau : le jeu des claques. Et les valets de
charrue, le goujat, les servantes, lui lançaient à tout moment leur
main par la figure, ce qui imprimait à ses paupières un mouvement
précipité. Il ne savait où se cacher et demeurait sans cesse les bras
étendus pour éviter les approches.
Enfin, on le contraignit à mendier. On le portait sur les routes
les jours de marché, et dès qu'il entendait un bruit de pas ou le
roulement d'une voiture, il tendait son chapeau en balbutiant : "La
charité, s'il vous plaît."
Mais le paysan n'est pas prodigue, et, pendant des semaines entières, il ne rapportait pas un sou.
Ce fut alors contre lui une haine déchaînée, impitoyable. Et voici comment il mourut.
Un hiver, la terre était couverte de neige, et il gelait
horriblement. Or son beau-frère, un matin, le conduisit fort loin sur
une grande route pour lui faire demander l'aumône. Il l'y laissa tout
le jour, et quand la nuit fut venue, il affirma devant ses gens qu'il
ne l'avait plus retrouvé. Puis il ajouta : "Bast ! faut pas s'en
occuper, quelqu'un l'aura emmené parce qu'il avait froid. Pardié ! i
n'est pas perdu. I reviendra ben d'main manger la soupe."
Le lendemain, il ne revint pas.
Après de longues heures d'attente, saisi par le froid, se sentant
mourir, l'aveugle s'était mis à marcher. Ne pouvant reconnaître la
route ensevelie sous cette écume de glace, il avait erré au hasard,
tombant dans les fossés, se relevant, toujours muet, cherchant une
maison.
Mais l'engourdissement des neiges l'avait peu à peu envahi, et ses
jambes faibles ne le pouvant plus porter, il s'était assis au milieu
d'une plaine. Il ne se releva point.
Les blancs flocons qui tombaient toujours l'ensevelirent. Son corps
raidi disparut sous l'incessante accumulation de leur foule infinie ;
et rien n'indiquait plus la place où le cadavre était couché.
Ses parents firent mine de s'enquérir et de le chercher pendant huit jours. Ils pleurèrent même.
L'hiver était rude et le dégel n'arrivait pas vite. Or, un
dimanche, en allant à la messe, les fermiers remarquèrent un grand vol
de corbeaux qui tournoyaient sans fin au-dessus de la plaine, puis
s'abattaient comme une pluie noire en tas à la même place, repartaient
et revenaient toujours.
La semaine suivante, ils étaient encore là, les oiseaux sombres. Le
ciel en portait un nuage comme s'ils se fussent réunis de tous les
coins de l'horizon ; et ils se laissaient tomber avec de grands cris
dans la neige éclatante, qu'ils tachaient étrangement et fouillaient
avec obstination.
Un gars alla voir ce qu'ils faisaient, et découvrit le corps de
l'aveugle, à moitié dévoré déjà, déchiqueté. Ses yeux pâles avaient
disparu, piqués par les longs becs voraces.
Et je ne puis jamais ressentir la vive gaieté des jours de soleil,
sans un souvenir triste et une pensée mélancolique vers le gueux, si
déshérité dans la vie que son horrible mort fut un soulagement pour
tous ceux qui l'avaient connu.
29 juillet 2008
Le modèle
Arrondie en croissant de lune, la petite ville d'Etretat, avec ses falaises blanches, son galet blanc et sa mer bleue, reposait sous le soleil d'un grand jour de juillet. Aux deux pointes de ce croissant, les deux portes, la petite à droite, la grande à gauche, avançaient dans l'eau tranquille, l'une son pied de naine, l'autre sa jambe de colosse; et l'aiguille, presque aussi haute que la falaise, large d'en bas, fine au sommet, pointait vers le ciel sa tête aiguë.
Sur la plage, le long du flot, une foule assise regardait les baigneurs. Sur la terrasse du Casino, une autre foule, assise ou marchant; étalait sous le ciel plein de lumière un jardin de toilettes où éclataient des ombrelles rouges et bleues, avec de grandes fleurs brodées en soie dessus.
Sur la promenade, au bout de la terrasse, d'autres gens, les calmes, les tranquilles, allaient d'un pas lent, loin de la cohue élégante.
Un jeune homme, connu, célèbre, un peintre, Jean Summer, marchait d'un air morne, à côté d'une petite voiture de malade où reposait une jeune femme, sa femme. Un domestique poussait doucement cette sorte de fauteuil roulant, et l'estropiée contemplait d'un oeil triste la joie du ciel, la joie du jour, et la joie des autres.
Ils ne parlaient point. Ils ne se regardaient pas.
"Arrêtons-nous un peu", dit la femme.
Ils s'arrêtèrent, et le peintre s'assit sur un pliant, que lui présenta le valet.
Ceux qui passaient derrière le couple immobile et muet le regardaient d'un air attristé. Toute une légende de dévouement courait. Il l'avait épousée malgré son infirmité, touché par son amour, disait-on.
Non loin de là, deux jeunes hommes causaient, assis sur un cabestan, et le regard perdu vers l'horizon.
"Non, ce n'est pas vrai; je te dis que je connais beaucoup Jean Summer.
- Mais alors, pourquoi l'a-t-il épousée? Car elle était déjà infirme, lors de son mariage, n'est-ce pas?
- Parfaitement. Il l'a épousée... il l'a épousée... comme on épouse, parbleu, par sottise!
- Mais encore?...
- Mais encore... mais encore, mon ami. Il n'y a pas d'encore. On est bête, parce qu'on est bête. Et puis, tu sais bien que les peintres ont la spécialité des mariages ridicules; ils épousent presque tous des modèles, des vieilles maîtresses, enfin des femmes avariées sous tous les rapports. Pourquoi cela? Le sait-on? Il semblerait, au contraire, que la fréquentation constante de cette race de dindes qu'on nomme les modèles aurait dû les dégoûter à tout jamais de ce genre de femelles. Pas du tout. Après les avoir fait poser, ils les épousent. Lis donc ce petit livre, si vrai, si cruel et si beau, d'Alphonse Daudet: Les Femmes d'artistes.
Pour le couple que tu vois là, l'accident s'est produit d'une façon spéciale et terrible. La petite femme a joué une comédie ou plutôt un drame effrayant. Elle a risqué le tout pour le tout, enfin. Etait-elle sincère? Aimait-elle Jean? Sait-on jamais cela? Qui donc pourra déterminer d'une façon précise ce qu'il y a d'âpreté et ce qu'il y a de réel dans les actes des femmes? Elles sont toujours sincères dans une éternelle mobilité d'impressions. Elles sont emportées, criminelles, dévouées, admirables, et ignobles, pour obéir à d'insaisissables émotions. Elles mentent sans cesse, sans le vouloir, sans le savoir, sans comprendre, et elles ont, avec cela, malgré cela, une franchise absolue de sensations et de sentiments qu'elles témoignent par des résolutions violentes, inattendues, incompréhensibles, folles, qui déroutent nos raisonnements, nos habitudes de pondération et toutes nos combinaisons égoïstes. L'imprévu et la brusquerie de leurs déterminations font qu'elles demeurent pour nous d'indéchiffrables énigmes. Nous nous demandons toujours: "Sont-elles sincères? Sont-elles fausses?"
Mais, mon ami, elles sont en même temps sincères et fausses, parce qu'il est dans leur nature d'être les deux à l'extrême et de n'être ni l'un ni l'autre.
Regarde les moyens qu'emploient les plus honnêtes pour obtenir de nous ce qu'elles veulent. Ils sont compliqués et simples, ces moyens. Si compliqués que nous ne les devinons jamais à l'avance, si simples qu'après en avoir été les victimes, nous ne pouvons nous empêcher de nous en étonner et de nous dire:
"Comment! elle m'a joué si bêtement que ça?"
Et elles réussissent toujours, mon bon, surtout quand il s'agit de se faire épouser.
Mais voici l'histoire de Summer:
La petite femme est un modèle, bien entendu. Elle posait chez lui. Elle était jolie, élégante, surtout, et possédait, paraît-il, une taille divine. Il devint amoureux d'elle, comme on devient amoureux de toute femme un peu séduisante qu'on voit souvent. Il s'imagina qu'il l'aimait de toute son âme. C'est là un singulier phénomène. Aussitôt qu'on désire une femme, on croit sincèrement qu'on ne pourra plus se passer d'elle pendant tout le reste de sa vie. On sait fort bien que la chose vous est déjà arrivée; que le dégoût a toujours suivi la possession; qu'il faut, pour pouvoir user son existence à côté d'un autre être, non pas un brutal appétit physique, bien vite éteint, mais une accordance d'âme, de tempérament et d'humeur. Il faut savoir démêler, dans la séduction qu'on subit, si elle vient de la forme corporelle, d'une certaine ivresse sensuelle ou d'un charme profond de l'esprit.
Enfin, il crut qu'il l'aimait; il lui fit un tas de promesses de fidélité et il vécut complètement avec elle.
Elle était vraiment gentille, douée de cette niaiserie élégante qu'ont facilement les petites Parisiennes. Elle jacassait, elle babillait, elle disait des bêtises qui semblaient spirituelles par la manière drôle dont elles étaient débitées. Elle avait à tout moment des gestes gracieux bien faits pour séduire un oeil de peintre. Quand elle levait les bras, quand elle se penchait, quand elle montait en voiture, quand elle vous tendait la main, ses mouvements étaient parfaits de justesse et d'à-propos.
Pendant trois mois, Jean ne s'aperçut point qu'au fond elle ressemblait à tous les modèles.
Ils louèrent pour l'été une petite maison à Andrésy.
J'étais là, un soir, quand germèrent les premières inquiétudes dans l'esprit de mon ami.
Comme il faisait une nuit radieuse, nous voulûmes faire un tour au bord de la rivière. La lune versait dans l'eau frissonnante une pluie de lumière, émiettait ses reflets jaunes dans les remous, dans le courant, dans tout le large fleuve lent et fuyant.
Nous allions le long de la rive, un peu grisés par cette vague exaltation que jettent en nous ces soirs de rêve. Nous aurions voulu accomplir des choses surhumaines, aimer des êtres inconnus, délicieusement poétiques. Nous sentions frémir en nous des extases, des désirs, des aspirations étranges. Et nous nous taisions, pénétrés par la sereine et vivante fraîcheur de la nuit charmante, par cette fraîcheur de la lune qui semble traverser le corps, le pénétrer, baigner l'esprit, le parfumer et le tremper de bonheur.
Tout à coup Joséphine (elle s'appelle Joséphine) poussa un cri:
"Oh! as-tu vu le gros poisson qui a sauté là-bas?"
Il répondit sans regarder, sans savoir:
"Oui, ma chérie."
Elle se fâcha.
"Non, tu ne l'as pas vu, puisque tu avais le dos tourné."
Il sourit:
"Oui, c'est vrai. Il fait si bon que je ne pense à rien."
Elle se tut; mais, au bout d'une minute, un besoin de parler la saisit, et elle demanda:
"Iras-tu demain à Paris?"
Il prononça:
"Je n'en sais rien."
Elle s'irritait de nouveau:
"Si tu crois que c'est amusant, ta promenade sans rien dire! On parle, quand on n'est pas bête."
Il ne répondit pas. Alors, sentant bien, grâce à son instinct pervers de femme, qu'elle allait l'exaspérer, elle se mit à chanter cet air irritant dont on nous a tant fatigué les oreilles et l'esprit depuis deux ans.
Je regardais en l'air.
Il murmura:
"Je t'en prie, tais-toi."
Elle prononça, furieuse:
"Pourquoi veux-tu que je me taise?"
Il répondit:
"Tu nous gâtes le paysage."
Alors la scène arriva, la scène odieuse, imbécile, avec les reproches inattendus, les récriminations intempestives, puis les larmes. Tout y passa. Ils rentrèrent. Il l'avait laissée aller, sans répliquer, engourdi par cette soirée divine, et atterré par cet orage de sottises.
Trois mois plus tard, il se débattait éperdument dans ces liens invincibles et invisibles, dont une habitude pareille enlace notre vie. Elle le tenait, l'opprimait, le martyrisait. Ils se querellaient du matin au soir, s'injuriaient et se battaient.
A la fin, il voulut en finir, rompre à tout prix. Il vendit toutes ses toiles, emprunta de l'argent aux amis, réalisa vingt mille francs (il était encore peu connu) et il les laissa un matin sur la cheminée avec une lettre d'adieu.
Il vint se réfugier chez moi.
Vers trois heures de l'après-midi, on sonna. J'allai ouvrir. Une femme me sauta au visage, me bouscula, entra et pénétra dans mon atelier: c'était elle.
Il s'était levé en la voyant paraître.
Elle lui jeta aux pieds l'enveloppe contenant les billets de banque, avec un geste vraiment noble, et, d'une voix brève:
"Voici votre argent. Je n'en veux pas."
Elle était fort pâle, tremblante, prête assurément à toutes les folies. Quant à lui, je le voyais pâlir aussi, pâlir de colère et d'exaspération, prêt, peut-être; à toutes les violences.
Il demanda:
"Qu'est-ce que vous voulez?"
Elle répondit:
"Je ne veux pas être traitée comme une fille. Vous m'avez implorée, vous m'avez prise. Je ne vous demandais rien. Gardez-moi!"
Il frappa du pied:
"Non, c'est trop fort! Si tu crois que tu vas..."
Je lui avais saisi le bras.
"Tais-toi, Jean. Laisse-moi faire."
J'allai vers elle, et doucement, peu à peu, je lui parlai raison, je vidai le sac des arguments qu'on emploie en pareille circonstance. Elle m'écoutait immobile, l'oeil fixe, obstinée et muette.
A la fin, ne sachant plus que dire, et voyant que la scène allait mal finir, je m'avisai d'un dernier moyen. Je prononçai:
"Il t'aime toujours, ma petite; mais sa famille veut le marier, et tu comprends!..."
Elle eut un sursaut:
"Ah!... ah!... je comprends alors..."
Et, se tournant vers lui:
"Tu vas... tu vas... te marier?"
Il répondit carrément:
"Oui."
Elle fit un pas:
"Si tu te maries, je me tue... tu entends."
Il prononça en haussant les épaules:
"Eh bien... tue-toi!"
Elle articula deux ou trois fois, la gorge serrée par une angoisse effroyable:
"Tu dis?... tu dis?... tu dis?... répète!"
Il répéta:
"Eh bien, tue-toi, si cela te fait plaisir!"
Elle reprit, toujours effrayante de pâleur:
"Il ne faudrait pas m'en défier. Je me jetterais par la fenêtre."
Il se mit à rire, s'avança vers la fenêtre, l'ouvrit, et, saluant comme une personne qui fait des cérémonies pour ne point passer la première:
"Voici la route. Après vous!"
Elle le regarda une seconde d'un oeil fixe, terrible, affolé; puis, prenant son élan comme pour sauter une haie dans les champs, elle passa devant moi, devant lui, franchit la balustrade et disparut...
Je n'oublierai jamais l'effet que me fit cette fenêtre ouverte, après l'avoir vu traverser par ce corps qui tombait; elle me parut en une seconde grande comme le ciel et vide comme l'espace. Et je reculai instinctivement, n'osant pas regarder, comme si j'allais tomber moi-même.
Jean, éperdu, ne faisait pas un geste.
On rapporta la pauvre fille avec les deux jambes brisées. Elle ne marchera plus jamais.
Son amant, fou de remords et peut-être aussi de reconnaissance, l'a reprise et épousée.
Voilà, mon cher.
Le soir venait. La jeune femme, ayant froid, voulut partir; et le domestique se remit à rouler vers le village la petite voiture d'invalide. Le peintre marchait à côté de sa femme, sans qu'ils eussent échangé un mot, depuis une heure.