22 août 2008
La tombe
Le dix-sept juillet mil huit cent quatre-vingt-trois, à deux heures et
demie du matin, le gardien du cimetière de Béziers, qui habitait un
petit pavillon au bout du champ des morts, fut réveillé par les
jappements de son chien enfermé dans la cuisine.
Il descendit aussitôt et vit que l'animal flairait sous la porte en
aboyant avec fureur, comme si quelque vagabond eût rôdé autour de la
maison. Le gardien Vincent prit alors son fusil et sortit avec
précaution.
Son chien partit en courant dans la direction de l'allée du général
Bonnet et s'arrêta net auprès du monument de Mme Tomoiseau.
Le gardien, avançant alors avec précaution, aperçut bientôt une
petite lumière du côté de l'allée Malenvers. Il se glissa entre les
tombes et fut témoin d'un acte horrible de profanation.
Un homme avait déterré le cadavre d'une jeune femme ensevelie la veille, et il le tirait hors de la tombe.
Une petite lanterne sourde, posée sur un tas de terre, éclairait cette scène hideuse.
Le gardien Vincent, s'étant élancé sur ce misérable, le terrassa, lui lia les mains et le conduisit au poste de police.
C'était un jeune avocat de la ville, riche, bien vu, du nom de Courbataille.
Il fut jugé. Le ministère public rappela les actes monstrueux du sergent Bertrand et souleva l'auditoire.
Des frissons d'indignation passaient dans la foule. Quand le
magistrat s'assit, des cris éclatèrent: "A mort! A mort!" Le président
eut grand'peine à faire rétablir le silence.
Puis il prononça d'un ton grave:
"Prévenu qu'avez-vous à dire pour votre défense?"
Courbataille, qui n'avait point voulu d'avocat, se leva. C'était un
beau garçon, grand, brun, avec un visage ouvert, des traits énergiques,
un œil hardi.
Des sifflets jaillirent du public.
Il ne se troubla pas, et se mit à parler d'une voix un peu voilée, un peu basse d'abord, mais qui s'affermit peu à peu.
"Monsieur le président,
"Messieurs les jurés,
"J'ai très peu de choses à dire. La femme dont j'ai violé la tombe avait été ma maîtresse. Je l'aimais.
"Je l'aimais, non point d'un amour sensuel, non point d'une simple
tendresse d'âme et de cœur, mais d'un amour absolu, complet, d'une
passion éperdue.
"Ecoutez-moi:
"Quand je l'ai rencontrée pour la première fois, j'ai ressenti, en
la voyant, une étrange sensation. Ce ne fut point de l'étonnement, ni
de l'admiration, ce ne fut point ce qu'on appelle le coup de foudre,
mais un sentiment de bien-être délicieux, comme si on m'eût plongé dans
un bain tiède. Ses gestes me séduisaient, sa voix me ravissait, toute
sa personne me faisait un plaisir infini à regarder. Il me semblait
aussi que je la connaissais depuis longtemps, que je l'avais vue déjà.
Elle portait en elle quelque chose de mon esprit.
"Elle m'apparaissait comme une réponse à un appel jeté par mon âme,
à cet appel vague et continu que nous poussons vers l'Espérance durant
tout le cours de notre vie.
"Quand je la connus un peu plus, la seule pensée de la revoir
m'agitait d'un trouble exquis et profond; le contact de sa main dans ma
main était pour moi un tel délice que je n'en avais point imaginé de
semblable auparavant, son sourire me versait dans les yeux une
allégresse folle, me donnait envie de courir, de danser, de me rouler
par terre.
"Elle devint donc ma maîtresse.
"Elle fut plus que cela, elle fut ma vie même. Je n'attendais plus
rien sur la terre, je ne désirais rien, plus rien. Je n'enviais plus
rien.
"Or, un soir, comme nous étions allés nous promener un peu plus
loin le long de la rivière, la pluie nous surprit. Elle eut froid.
"Le lendemain une fluxion de poitrine se déclara. Huit jours plus tard elle expirait.
"Pendant les heures d'agonie, l'étonnement, l'effarement m'empêchèrent de bien comprendre, de bien réfléchir.
"Quand elle fut morte, le désespoir brutal m'étourdit tellement que je n'avais plus de pensée. Je pleurais.
"Pendant toutes les horribles phases de l'ensevelissement ma
douleur aiguë, furieuse, était encore une douleur de fou, une sorte de
douleur sensuelle, physique.
"Puis quand elle fut partie, quand elle fut en terre, mon esprit
redevint net tout d'un coup et je passai par toute une suite de
souffrances morales si épouvantables que l'amour même qu'elle m'avait
donné était cher à ce prix-là.
"Alors entra en moi cette idée fixe:
"Je ne la reverrai plus."
Quand on réfléchit à cela pendant un jour tout entier, une démence
vous emporte! Songez! Un être est là, que vous adorez, un être unique
car dans toute l'étendue de la terre il n'en existe pas un second qui
lui ressemble. Cet être s'est donné à vous, il crée avec vous cette
union mystérieuse qu'on nomme l'Amour. Son œil vous semble plus vaste
que l'espace, plus charmant que le monde, son œil clair où sourit la
tendresse. Cet être vous aime. Quand il vous parle, sa voix vous verse
un flot de bonheur.
"Et tout d'un coup il disparaît! Songez! Il disparaît non pas
seulement pour vous, mais pour toujours. Il est mort. Comprenez-vous ce
mot? jamais, jamais, jamais, nulle part, cet être n'existera plus.
Jamais cet œil ne regardera plus rien; jamais cette voix, jamais une
voix pareille, parmi toutes les voix humaines, ne prononcera de la même
façon un des mots que prononçait la sienne.
"Jamais aucun visage ne renaîtra semblable au sien. Jamais, jamais!
On garde les moules des statues; on conserve des empreintes qui refont
des objets avec les mêmes contours et les mêmes couleurs. Mais ce corps
et ce visage, jamais ils ne reparaîtront sur la terre. Et pourtant il
en naîtra des milliers de créatures, des millions, des milliards, et
bien plus encore, et parmi toutes les femmes futures, jamais celle-là
ne se retrouvera. Est-ce possible? On devient fou en y songeant!
"Elle a existé vingt ans, pas plus, et elle a disparu pour
toujours, pour toujours, pour toujours! Elle pensait, elle souriait,
elle m'aimait. Plus rien. Les mouches qui meurent à l'automne sont
autant que nous dans la création. Plus rien! Et je pensais que son
corps, son corps frais, chaud, si doux, si blanc, si beau, s'en allait
en pourriture dans le fond d'une boîte sous la terre. Et son âme, sa
pensée, son amour, où?
"Ne plus la revoir! Ne plus la revoir! L'idée me hantait de ce
corps décomposé, que je pourrais peut-être reconnaître pourtant. Et je
voulus la regarder encore une fois!
"Je partis avec une bêche, une lanterne, un marteau. Je sautai
par-dessus le mur du cimetière. Je retrouvai le trou de sa tombe; on ne
l'avait pas encore tout à fait rebouché.
"Je mis le cercueil à nu. Et je soulevai une planche. Une odeur
abominable, le souffle infâme des putréfactions me monta dans la
figure. Oh! son lit, parfumé d'iris!
"J'ouvris la bière cependant, et je plongeai dedans ma lanterne
allumée, et je la vis. Sa figure était bleue, bouffie, épouvantable! Un
liquide noir avait coulé de sa bouche.
"Elle! c'était elle! Une horreur me saisit. Mais j'allongeai le
bras et je pris ses cheveux pour attirer à moi cette face monstrueuse!
"C'est alors qu'on m'arrêta.
"Toute la nuit j'ai gardé, comme on garde le parfum d'une femme
après une étreinte d'amour, l'odeur immonde de cette pourriture,
l'odeur de ma bien-aimée!
"Faites de moi ce que vous voudrez."
Un étrange silence paraissait peser sur la salle. On semblait
attendre quelque chose encore. Les jurés se retirèrent pour délibérer.
Quand ils rentrèrent au bout de quelques minutes, l'accusé semblait sans craintes, et même sans pensée.
Le président, avec les formules d'usage, lui annonça que les juges le déclaraient innocent.
Il ne fit pas un geste, et le public applaudit.
La Reine Hortense
On l'appelait, dans Argenteuil, la reine Hortense. Personne ne sut
jamais pourquoi. Peut-être parce qu'elle parlait ferme comme un
officier qui commande ? Peut-être parce qu'elle était grande, osseuse,
impérieuse ? Peut-être parce qu'elle gouvernait un peuple de bêtes
domestiques, poules, chiens, chats, serins et perruches, de ces bêtes
chères aux vieilles filles ? Mais elle n'avait pour ces animaux
familiers ni gâteries, ni mot mignards, ni ces puériles tendresses qui
semblent couler des lèvres des femmes sur le poil velouté du chat qui
ronronne. Elle gouvernait ses bêtes avec autorité, elle régnait.
C'était une vieille fille, en effet, une de ces vieilles filles à
la voix cassante, au geste sec, dont l'âme semble dure. Elle avait
toujours eu de jeunes bonnes, parce que la jeunesse se plie mieux aux
brusques volontés. Elle n'admettait jamais ni contradiction, ni
réplique, ni hésitation, ni nonchalance, ni paresse, ni fatigue. Jamais
on ne l'avait entendue se plaindre, regretter quoi que ce fût, envier
n'importe qui. Elle disait "Chacun sa part" avec une conviction de
fataliste. Elle n'allait pas à l'église, n'aimait pas les prêtres, ne
croyait guère à Dieu, appelant toutes les choses religieuses de la
"marchandise à pleureurs".
Depuis trente ans qu'elle habitait sa petite maison, précédée d'un
petit jardin longeant la rue, elle n'avait jamais modifié ses
habitudes, ne changeant que ses bonnes impitoyablement, lorsqu'elles
prenaient vingt et un ans.
Elle remplaçait sans larmes et sans regrets ses chiens, ses chats
et ses oiseaux quand ils mouraient de vieillesse ou d'accident, et elle
enterrait les animaux trépassés dans une plate-bande, au moyen d'une
petite bêche, puis tassait la terre dessus de quelques coups de pied
indifférents.
Elle avait dans la ville quelques connaissances, des familles
d'employés dont les hommes allaient à Paris tous les jours. De temps en
temps, on l'invitait à venir prendre une tasse de thé le soir. Elle
s'endormait inévitablement dans ces réunions, il fallait la réveiller
pour qu'elle retournât chez elle. Jamais elle ne permit à personne de
l'accompagner, n'ayant peur ni le jour ni la nuit. Elle ne semblait pas
aimer les enfants.
Elle occupait son temps à mille besognes de mâle, menuisant,
jardinant, coupant le bois avec la scie ou la hache, réparant sa maison
vieillie, maçonnant même quand il le fallait.
Elle avait des parents qui la venaient voir deux fois l'an : les
Cimme et les Colombel, ses deux soeurs ayant épousé l'une un
herboriste, l'autre un petit rentier. Les Cimme n'avaient pas de
descendants ; les Colombel en possédaient trois : Henri, Pauline et
Joseph. Henri avait vingt ans, Pauline dix-sept et Joseph trois ans
seulement, étant venu alors qu'il semblait impossible que sa mère fût
encore fécondée.
Aucune tendresse n'unissait la vieille fille à ses parents.
Au printemps de l'année 1882, la reine Hortense tomba malade tout à
coup. Les voisins allèrent chercher un médecin qu'elle chassa. Un
prêtre s'étant alors présenté, elle sortit de son lit à moitié nue pour
le jeter dehors.
La petite bonne, éplorée, lui faisait de la tisane.
Après trois jours de lit, la situation parut devenir si grave, que
le tonnelier d'à côté, d'après le conseil du médecin, rentré d'autorité
dans la maison, prit sur lui d'appeler les deux familles.
Elles arrivèrent par le même train vers dix heures du matin, les Colombel ayant amené le petit Joseph.
Quand elles se présentèrent à l'entrée du jardin, elles aperçurent
d'abord la bonne qui pleurait, sur une chaise, contre le mur.
Le chien dormait couché sur le paillasson de la porte d'entrée,
sous une brûlante tombée de soleil ; deux chats, qu'on eût crus morts,
étaient allongés sur le rebord des deux fenêtres, les yeux fermés, les
pattes et la queue tout au long étendues.
Une grosse poule gloussante promenait un bataillon de poussins,
vêtus de duvet jaune, léger comme de la ouate, à travers le petit
jardin ; et une grande cage accrochée au mur, couverte de mouron,
contenait un peuple d'oiseaux qui s'égosillaient dans la lumière de
cette chaude matinée de printemps.
Deux inséparables dans une autre cagette en forme de chalet restaient bien tranquilles, côte à côte sur leur bâton.
M. Cimme, un très gros personnage soufflant, qui entrait toujours
le premier partout, écartant les autres, hommes ou femmes, quand il le
fallait, demanda :
- Eh bien ! Céleste, ça ne va donc pas ?
La petite bonne gémit à travers ses larmes :
- Elle ne me reconnaît seulement plus. Le médecin dit que c'est la fin.
Tout le monde se regarda.
Mme Cimme et Mme Colombel s'embrassèrent instantanément, sans dire
un mot. Elles se ressemblaient beaucoup, ayant toujours porté des
bandeaux plats et des châles rouges, des cachemires français éclatants
comme des brasiers.
Cimme se tourna vers son beau-frère, homme pâle, jaune et maigre,
ravagé par une maladie d'estomac, et qui boitait affreusement, et il
prononça d'un ton sérieux :
- Bigre ! il était temps.
Mais personne n'osait pénétrer dans la chambre de la mourante
située au rez-de-chaussée. Cimme lui-même cédait le pas. Ce fut
Colombel qui se décida le premier, et il entra en se balançant comme un
mât de navire, faisant sonner sur les pavés le fer de sa canne.
Les deux femmes se hasardèrent ensuite, et M. Cimme ferma la marche.
Le petit Joseph était resté dehors, séduit par la vue du chien.
Un rayon de soleil coupait en deux le lit, éclairant tout juste les
mains qui s'agitaient nerveusement, s'ouvrant et se refermant sans
cesse. Les doigts remuaient comme si une pensée les eût animés, comme
s'ils eussent signifié des choses, indiqué des idées, obéi à une
intelligence. Tout le reste du corps restait immobile sous le drap. La
figure anguleuse n'avait pas un tressaillement. Les yeux demeuraient
fermés.
Les parents se déployèrent en demi-cercle et se mirent à regarder,
sans dire un mot, la poitrine serrée, la respiration courte. La petite
bonne les avait suivis et larmoyait toujours.
A la fin, Cimme demanda :
- Qu'est-ce que dit au juste le médecin ?
La servante balbutia :
- Il dit qu'on la laisse tranquille, qu'il n'y a plus rien à faire.
Mais, soudain, les lèvres de la vieille fille se mirent à s'agiter.
Elles semblaient prononcer des mots silencieux, des mots cachés dans
cette tête de mourante ; et ses mains précipitaient leur mouvement
singulier.
Tout à coup elle parla d'une petite voix maigre qu'on ne lui
connaissait pas, d'une voix qui semblait venir de loin, du fond de ce
coeur toujours fermé peut-être ?
Cimme s'en alla sur la pointe du pied, trouvant pénible ce
spectacle. Colombel, dont la jambe estropiée se fatiguait, s'assit.
Les deux femmes restaient debout.
La reine Hortense babillait maintenant très vite sans qu'on comprît
rien à ses paroles. Elle prononçait des noms, beaucoup de noms,
appelait tendrement des personnes imaginaires.
"Viens ici, mon petit Philippe, embrasse ta mère. Tu l'aimes bien
ta maman, dis, mon enfant ? Toi, Rose, tu vas veiller sur ta petite
soeur pendant que je serai sortie. Surtout, ne la laisse pas seule, tu
m'entends ? Et je te défends de toucher aux allumettes."
Elle se taisait quelques secondes, puis, d'un ton plus haut, comme
si elle eût appelé : "Henriette !" Elle attendait un peu, puis
reprenait : "Dis à ton père de venir me parler avant d'aller à son
bureau." Et soudain : "Je suis un peu souffrante aujourd'hui, mon
chéri ; promets-moi de ne pas revenir tard. Tu diras à ton chef que je
suis malade. Tu comprends qu'il est dangereux de laisser les enfants
seuls quand je suis au lit. Je vais te faire pour le dîner un plat de
riz au sucre. Les petits aiment beaucoup cela. C'est Claire qui sera
contente !"
Elle se mettait à rire, d'un rire jeune et bruyant, comme elle
n'avait jamais ri : "Regarde Jean, quelle drôle de tête il a. Il s'est
barbouillé avec les confitures, le petit sale ! Regarde donc, mon
chéri, comme il est drôle !"
Colombel, qui changeait de place à tout moment sa jambe fatiguée par le voyage, murmura :
- Elle rêve qu'elle a des enfants et un mari, c'est l'agonie qui commence.
Les deux soeurs ne bougeaient toujours point, surprises et stupides.
La petite bonne prononça :
- Faut retirer vos châles et vos chapeaux, voulez-vous passer dans la salle ?
Elles sortirent sans avoir prononcé une parole. Et Colombel les
suivit en boitant, laissant de nouveau toute seule la mourante.
Quand elles se furent débarrassées de leurs vêtements de route, les
femmes s'assirent enfin. Alors un des chats quitta sa fenêtre, s'étira,
sauta dans la salle, puis sur les genoux de Mme Cimme, qui se mit à le
caresser.
On entendait à côté la voix de l'agonisante, vivant, à cette heure
dernière, la vie qu'elle avait attendue sans doute, vidant ses rêves
eux-mêmes au moment où tout allait finir pour elle.
Cimme, dans le jardin, jouait avec le petit Joseph et le chien,
s'amusant beaucoup, d'une gaieté de gros homme aux champs, sans aucun
souvenir de la mourante.
Mais tout à coup il rentra, et s'adressant à la bonne :
- Dis donc, ma fille, tu vas nous faire un déjeuner. Qu'est-ce que vous allez manger, Mesdames ?
On convint d'une omelette aux fines herbes, d'un morceau de faux
filet avec des pommes nouvelles, d'un fromage et d'une tasse de café.
Et comme Mme Colombel fouillait dans sa poche pour chercher son
porte-monnaie, Cimme l'arrêta ; puis, se tournant vers la bonne :
- Tu dois avoir de l'argent ?
- Oui, Monsieur.
- Combien ?
- Quinze francs.
- Ça suffit. Dépêche-toi, ma fille, car je commence à avoir faim.
Mme Cimme, regardant au dehors les fleurs grimpantes baignées de
soleil, et deux pigeons amoureux sur le toit en face, prononça d'un air
navré :
- C'est malheureux d'être venus pour une aussi triste circonstance. Il ferait bien bon dans la campagne aujourd'hui.
Sa soeur soupira sans répondre, et Colombel murmura, ému peut-être par la pensée d'une marche :
- Ma jambe me tracasse bougrement.
Le petit Joseph et le chien faisaient un bruit terrible : l'un
poussant des cris de joie, l'autre aboyant éperdument. Ils jouaient à
cache-cache autour des trois plates-bandes, courant l'un après l'autre
comme deux fous.
La mourante continuait à appeler ses enfants, causant avec chacun,
s'imaginant qu'elle les habillait, qu'elle les caressait, qu'elle leur
apprenait à lire : "Allons ! Simon, répète : A B C D. Tu ne dis pas
bien, voyons, D D D, m'entends-tu ! Répète alors..."
Cimme prononça : "C'est curieux ce que l'on dit à ces moments-là."
Mme Colombel alors demanda :
- Il vaudrait peut-être mieux retourner auprès d'elle. Mais Cimme aussitôt l'en dissuada :
- Pourquoi faire, puisque vous ne pouvez rien changer à son état ? Nous sommes aussi bien ici.
Personne n'insista. Mme Cimme considéra les deux oiseaux verts,
dits inséparables. Elle loua en quelques phrases cette fidélité
singulière et blâma les hommes de ne pas imiter ces bêtes. Cimme se mit
à rire, regarda sa femme, chantonna d'un air goguenard : "Tra-la-la.
Tra-la-la-la", comme pour laisser entendre bien des choses sur sa
fidélité, à lui, Cimme.
Colombel, pris maintenant des crampes d'estomac, frappait le pavé de sa canne.
L'autre chat entra la queue en l'air.
On ne se mit à table qu'à une heure.
Dès qu'il eût goûté au vin, Colombel, à qui on avait recommandé de ne boire que du bordeaux de choix, rappela la servante :
- Dis donc, ma fille, est-ce qu'il n'y a rien de meilleur que cela dans la cave ?
- Oui, Monsieur, il y a du vin fin qu'on vous servait quand vous veniez.
- Eh bien ! va nous en chercher trois bouteilles.
On goûta ce vin qui parut excellent ; non pas qu'il provînt d'un
cru remarquable, mais il avait quinze ans de cave. Cimme déclara :
- C'est du vrai vin de malade.
Colombel, saisi d'une envie ardente de posséder ce bordeaux, interrogea de nouveau la bonne :
- Combien en reste-t-il, ma fille ?
- Oh ! presque tout, Monsieur ; Mamz'elle n'en buvait jamais. C'est le tas du fond.
Alors il se tourna vers son beau-frère :
- Si vous vouliez, Cimme, je vous reprendrais ce vin-là pour autre chose, il convient merveilleusement à mon estomac.
La poule était entrée à son tour avec son troupeau de poussins ; les deux femmes s'amusaient à lui jeter des miettes.
On renvoya au jardin Joseph et le chien qui avaient assez mangé.
La reine Hortense parlait toujours, mais à voix basse maintenant, de sorte qu'on ne distinguait plus les paroles.
Quand on eut achevé le café, tout le monde alla constater l'état de la malade. Elle semblait calme.
On ressortit et on s'assit en cercle dans le jardin pour digérer.
Tout à coup le chien se mit à tourner autour des chaises de toute
la vitesse de ses pattes, portant quelque chose en sa gueule. L'enfant
courait derrière éperdument. Tous deux disparurent dans la maison.
Cimme s'endormit le ventre au soleil.
La mourante se remit à parler haut. Puis, tout à coup, elle cria.
Les deux femmes et Colombel s'empressèrent de rentrer pour voir ce qu'elle avait.
Cimme, réveillé, ne se dérangea pas, n'aimant point ces choses-là.
Elle s'était assise, les yeux hagards. Son chien, pour échapper à
la poursuite du petit Joseph, avait sauté sur le lit, franchi
l'agonisante ; et, retranché derrière l'oreiller, il regardait son
camarade de ses yeux luisants, prêt à sauter de nouveau pour
recommencer la partie. Il tenait à la gueule une des pantoufles de sa
maîtresse, déchirée à coups de crocs, depuis une heure qu'il jouait
avec.
L'enfant, intimidé par cette femme dressée soudain devant lui, restait immobile en face de la couche.
La poule, entrée aussi, effarouchée par le bruit, avait sauté sur
une chaise ; et elle appelait désespérément ses poussins qui pépiaient,
effarés, entre les quatre jambes du siège.
La reine Hortense criait d'une voix déchirante : "Non, non, je ne
veux pas mourir, je ne veux pas ! je ne veux pas ! qui est-ce qui
élèvera mes enfants ? Qui les soignera ? Qui les aimera ? Non, je ne
veux pas !... je ne..."
Elle se renversa sur le dos. C'était fini.
Le chien, très excité, sauta dans la chambre en gambadant.
Colombel courut à la fenêtre, appela son beau-frère : "Arrivez vite, arrivez vite. Je crois qu'elle vient de passer."
Alors Cimme se leva et, prenant son parti, il pénétra dans la chambre en balbutiant :
- Ça été moins long que je n'aurais cru.
Qui sait ?
I
Mon Dieu! Mon Dieu! Je vais donc écrire enfin ce qui m'est arrivé!
Mais le pourrai-je? l'oserai-je? cela est si bizarre, si inexplicable,
si incompréhensible, si fou!
Si je n'étais sûr de ce que j'ai vu, sûr qu'il n'y a eu, dans mes
raisonnements, aucune défaillance, aucune erreur dans mes
constatations, pas de lacune dans la suite inflexible de mes
observations, je me croirais un simple halluciné, le jouet d'une
étrange vision. Après tout, qui sait?
Je suis aujourd'hui dans une maison de santé; mais j'y suis entré
volontairement, par prudence, par peur! Un seul être connaît mon
histoire. Le médecin d'ici. Je vais l'écrire. Je ne sais trop pourquoi?
Pour m'en débarrasser, car je la sens en moi comme un intolérable
cauchemar.
La voici:
J'ai toujours été un solitaire, un rêveur, une sorte de philosophe
isolé, bienveillant, content de peu, sans aigreur contre les hommes et
sans rancune contre le ciel. J'ai vécu seul, sans cesse, par suite
d'une sorte de gêne qu'insinue en moi la présence des autres. Comment
expliquer cela? Je ne le pourrais. Je ne refuse pas de voir le monde,
de causer, de dîner avec des amis, mais lorsque je les sens depuis
longtemps près de moi, même les plus familiers, ils me lassent, me
fatiguent, m'énervent, et j'éprouve une envie grandissante, harcelante,
de les voir partir ou de m'en aller, d'être seul.
Cette envie est plus qu'un besoin, c'est une nécessité
irrésistible. Et si la présence des gens avec qui je me trouve
continuait, si je devais, non pas écouter, mais entendre longtemps
encore leurs conversations, il m'arriverait, sans aucun doute, un
accident. Lequel? Ah! qui sait? Peut-être une simple syncope? oui!
probablement!
J'aime tant être seul que je ne puis même supporter le voisinage
d'autres êtres dormant sous mon toit; je ne puis habiter Paris parce
que j'y agonise indéfiniment. Je meurs moralement, et suis aussi
supplicié dans mon corps et dans mes nerfs par cette immense foule qui
grouille, qui vit autour de moi, même quand elle dort. Ah! le sommeil
des autres m'est plus pénible encore que leur parole. Et je ne peux
jamais me reposer, quand je sais, quand je sens, derrière un mur, des
existences interrompues par ces régulières éclipses de la raison.
Pourquoi suis-je ainsi? Qui sait? La cause en est peut-être fort
simple: je me fatigue très vite de tout ce qui ne se passe pas en moi.
Et il y a beaucoup de gens dans mon cas.
Nous sommes deux races sur la terre. Ceux qui ont besoin des
autres, que les autres distraient, occupent, reposent, et que la
solitude harasse, épuise, anéantit, comme l'ascension d'un terrible
glacier ou la traversée du désert, et ceux que les autres, au
contraire, lassent, ennuient, gênent, courbaturent, tandis que
l'isolement les calme, les baigne de repos dans l'indépendance et la
fantaisie de leur pensée.
En somme, il y a là un normal phénomène psychique. Les uns sont
doués pour vivre en dehors, les autres pour vivre en dedans. Moi, j'ai
l'attention extérieure courte et vite épuisée, et, dès qu'elle arrive à
ses limites, j'en éprouve dans tout mon corps et dans toute mon
intelligence un intolérable malaise.
Il en est résulté que je m'attache, que je m'étais attaché beaucoup
aux objets inanimés qui prennent, pour moi, une importance d'êtres, et
que ma maison est devenue, était devenue, un monde où je vivais d'une
vie solitaire et active, au milieu de choses, de meubles, de bibelots
familiers, sympathiques à mes yeux comme des visages. Je l'en avais
emplie peu à peu, je l'en avais parée, et je me sentais, dedans,
content, satisfait, bien heureux comme entre les bras d'une femme
aimable dont la caresse accoutumée est devenue un calme et doux besoin.
J'avais fait construire cette maison dans un beau jardin qui
l'isolait des routes, et à la porte d'une ville où je pouvais trouver,
à l'occasion, les ressources de société dont je sentais, par moments,
le désir. Tous mes domestiques couchaient dans un bâtiment éloigné, au
fond du potager, qu'entourait un grand mur. L'enveloppement obscur des
nuits, dans le silence de ma demeure perdue, cachée, noyée sous les
feuilles des grands arbres, m'était si reposant et si bon, que
j'hésitais chaque soir, pendant plusieurs heures, à me mettre au lit
pour le savourer plus longtemps.
Ce jour-là, on avait joué Sigurd
au théâtre de la ville. C'était la première fois que j'entendais ce
beau drame musical et féerique, et j'y avais pris un vif plaisir.
Je revenais à pied, d'un pas allègre, la tête pleine de phrases
sonores, et le regard hanté par de jolies visions. Il faisait noir,
noir, mais noir au point que je distinguais à peine la grande route, et
que je faillis, plusieurs fois, culbuter dans le fossé. De l'octroi
chez moi, il y a un kilomètre environ, peut-être un peu plus, soit
vingt minutes de marche lente. Il était une heure du matin, une heure
ou une heure et demie; le ciel s'éclaircit un peu devant moi et le
croissant parut, le triste croissant du dernier quartier de la lune. Le
croissant du premier quartier, celui qui se lève à quatre ou cinq
heures du soir, est clair, gai, frotté d'argent, mais celui qui se lève
après minuit est rougeâtre, morne, inquiétant; c'est le vrai croissant
du Sabbat. Tous les noctambules ont dû faire cette remarque. Le
premier, fût-il mince comme un fil, jette une petite lumière joyeuse
qui réjouit le coeur, et dessine sur la terre des ombres nettes; le
dernier répand à peine une lueur mourante, si terne qu'elle ne fait
presque pas d'ombres.
J'aperçus au loin la masse sombre de mon jardin, et je ne sais d'où
me vint une sorte de malaise à l'idée d'entrer là-dedans. Je ralentis
le pas. Il faisait très doux. Le gros tas d'arbres avait l'air d'un
tombeau où ma maison était ensevelie.
J'ouvris ma barrière et je pénétrai dans la longue allée de
sycomores, qui s'en allait vers le logis, arquée en voûte comme un haut
tunnel, traversant des massifs opaques et contournant des gazons où les
corbeilles de fleurs plaquaient, sous les ténèbres pâlies, des taches
ovales aux nuances indistinctes.
En approchant de la maison, un trouble bizarre me saisit. Je
m'arrêtai. On n'entendait rien. Il n'y avait pas dans les feuilles un
souffle d'air. "Qu'est-ce que j'ai donc?" pensai-je. Depuis dix ans je
rentrais ainsi sans que jamais la moindre inquiétude m'eût effleuré. Je
n'avais pas peur. Je n'ai jamais eu peur, la nuit. La vue d'un homme,
d'un maraudeur, d'un voleur m'aurait jeté une rage dans le corps, et
j'aurais sauté dessus sans hésiter. J'étais armé, d'ailleurs. J'avais
mon revolver. Mais je n'y touchai point, car je voulais résister à
cette influence de crainte qui germait en moi.
Qu'était-ce? Un pressentiment? Le pressentiment mystérieux qui
s'empare des sens des hommes quand ils vont voir de l'inexplicable?
Peut-être? Qui sait?
A mesure que j'avançais, j'avais dans la peau des tressaillements,
et quand je fus devant le mur, aux auvents clos, de ma vaste demeure,
je sentis qu'il me faudrait attendre quelques minutes avant d'ouvrir la
porte et d'entrer dedans. Alors, je m'assis sur un banc, sous les
fenêtres de mon salon. Je restai là, un peu vibrant, la tête appuyée
contre la muraille, les yeux ouverts sur l'ombre des feuillages.
Pendant ces premiers instants, je ne remarquai rien d'insolite autour
de moi. J'avais dans les oreilles quelques ronflements; mais cela
m'arrive souvent. Il me semble parfois que j'entends passer des trains,
que j'entends sonner des cloches, que j'entends marcher une foule.
Puis bientôt, ces ronflements devinrent plus distincts, plus
précis, plus reconnaissables. Je m'étais trompé. Ce n'était pas le
bourdonnement ordinaire de mes artères qui mettait dans mes oreilles
ces rumeurs, mais un bruit très particulier, très confus cependant, qui
venait, à n'en point douter, de l'intérieur de ma maison.
Je le distinguais à travers le mur, ce bruit continu, plutôt une
agitation qu'un bruit, un remuement vague d'un tas de choses, comme si
on eût secoué, déplacé, traîné doucement tous mes meubles.
Oh! je doutai, pendant un temps assez long encore, de la sûreté de
mon oreille. Mais l'ayant collée contre un auvent pour mieux percevoir
ce trouble étrange de mon logis, je demeurai convaincu, certain, qu'il
se passait chez moi quelque chose d'anormal et d'incompréhensible. Je
n'avais pas peur, mais j'étais... comment exprimer cela... effaré
d'étonnement. Je n'armai pas mon revolver - devinant fort bien que je
n'en avais nul besoin. J'attendis.
J'attendis longtemps, ne pouvant me décider à rien, l'esprit
lucide, mais follement anxieux. J'attendis, debout, écoutant toujours
le bruit qui grandissait, qui prenait, par moments, une intensité
violente, qui semblait devenir un grondement d'impatience, de colère,
d'émeute mystérieuse.
Puis soudain, honteux de ma lâcheté, je saisis mon trousseau de
clefs, je choisis celle qu'il me fallait, je l'enfonçai dans la
serrure, je la fis tourner deux fois, et poussant la porte de toute ma
force, j'envoyai le battant heurter la cloison.
Le coup sonna comme une détonation de fusil, et voilà qu'à ce bruit
d'explosion répondit, du haut en bas de ma demeure, un formidable
tumulte. Ce fut si subit, si terrible, si assourdissant que je reculai
de quelques pas, et que, bien que le sentant toujours inutile, je tirai
de sa gaine mon revolver.
J'attendis encore, oh! peu de temps. Je distinguais, à présent, un
extraordinaire piétinement sur les marches de mon escalier, sur les
parquets, sur les tapis, un piétinement non pas de chaussures, de
souliers humains, mais de béquilles, de béquilles de bois et de
béquilles de fer qui vibraient comme des cymbales. Et voilà que
j'aperçus tout à coup, sur le seuil de ma porte, un fauteuil, mon grand
fauteuil de lecture, qui sortait en se dandinant. Il s'en alla par le
jardin. D'autres le suivaient, ceux de mon salon, puis les canapés bas
et se traînant comme des crocodiles sur leurs courtes pattes, puis
toutes mes chaises, avec des bonds de chèvres, et les petits tabourets
qui trottaient comme des lapins.
Oh! quelle émotion! Je me glissai dans un massif où je demeurai
accroupi, contemplant toujours ce défilé de mes meubles, car ils s'en
allaient tous, l'un derrière l'autre, vite ou lentement, selon leur
taille et leur poids. Mon piano, mon grand piano à queue, passa avec un
galop de cheval emporté et un murmure de musique dans le flanc, les
moindres objets glissaient sur le sable comme des fourmis, les brosses,
les cristaux, les coupes, où le clair de lune accrochait des
phosphorescences de vers luisants. Les étoffes rampaient, s'étalaient
en flaques à la façon des pieuvres de la mer. Je vis paraître mon
bureau, un rare bibelot du dernier siècle, et qui contenait toutes les
lettres que j'ai reçues, toute l'histoire de mon coeur, une vieille
histoire dont j'ai tant souffert! Et dedans étaient aussi des
photographies.
Soudain, je n'eus plus peur, je m'élançai sur lui et je le saisis
comme on saisit un voleur, comme on saisit une femme qui fuit; mais il
allait d'une course irrésistible, et malgré mes efforts, et malgré ma
colère, je ne pus même ralentir sa marche. Comme je résistais en
désespéré à cette force épouvantable, je m'abattis par terre en luttant
contre lui. Alors, il me roula, me traîna sur le sable, et déjà les
meubles, qui le suivaient, commençaient à marcher sur moi, piétinant
mes jambes et les meurtrissant; puis, quand je l'eus lâché, les autres
passèrent sur mon corps ainsi qu'une charge de cavalerie sur un soldat
démonté.
Fou d'épouvante enfin, je pus me traîner hors de la grande allée et
me cacher de nouveau dans les arbres, pour regarder disparaître les
plus infimes objets, les plus petits, les plus modestes, les plus
ignorés de moi, qui m'avaient appartenu.
Puis j'entendis, au loin, dans mon logis sonore à présent comme les
maisons vides, un formidable bruit de portes refermées. Elles
claquèrent du haut en bas de la demeure, jusqu'à ce que celle du
vestibule que j'avais ouverte moi-même, insensé, pour ce départ, se fût
close, enfin, la dernière.
Je m'enfuis aussi, courant vers la ville, et je ne repris mon
sang-froid que dans les rues, en rencontrant des gens attardés. J'allai
sonner à la porte d'un hôtel où j'étais connu. J'avais battu, avec mes
mains, mes vêtements pour en détacher la poussière et je racontai que
j'avais perdu mon trousseau de clefs, qui contenait aussi celle du
potager, où couchaient mes domestiques en une maison isolée, derrière
le mur de clôture qui préservait mes fruits et mes légumes de la visite
des maraudeurs.
Je m'enfonçai jusqu'aux yeux dans le lit qu'on me donna. Mais je ne
pus dormir, et j'attendis le jour en écoutant bondir mon coeur. J'avais
ordonné qu'on prévînt mes gens dès l'aurore, et mon valet de chambre
heurta ma porte à sept heures du matin.
Son visage semblait bouleversé.
- Il est arrivé cette nuit un grand malheur, monsieur, dit-il.
- Quoi donc?
- On a volé tout le mobilier de monsieur, tout, tout, jusqu'aux plus petits objets.
Cette nouvelle me fit plaisir. Pourquoi? Qui sait? J'étais fort
maître de moi, sûr de dissimuler, de ne rien dire à personne de ce que
j'avais vu, de le cacher, de l'enterrer dans ma conscience comme un
effroyable secret. Je répondis .
- Alors, de sont les mêmes personnes qui m'ont volé mes clefs. Il
faut prévenir tout de suite la police. Je me lève et je vous y
rejoindrai dans quelques instants.
L'enquête dura cinq mois. On ne découvrit rien, on ne trouva plus
le plus petit de mes bibelots, ni la plus légère trace des voleurs.
Parbleu! Si j'avais dit ce que je savais... Si je l'avais dit... on
m'aurait enfermé, moi, pas les voleurs, mais l'homme qui avait pu voir
une pareille chose.
Oh! je sus me taire. Mais je ne remeublai pas ma maison. C'était
bien inutile. Cela aurait recommencé toujours. Je n'y voulais plus
rentrer. Je n'y rentrai pas. Je ne la revis point.
Je vins à Paris, à l'hôtel, et je consultai des médecins sur mon
état nerveux qui m'inquiétait beaucoup depuis cette nuit déplorable.
Ils m'engagèrent à voyager. Je suivis leur conseil.
II
Je commençai par une excursion en Italie. Le soleil me fit du bien.
Pendant six mois, j'errai de Gênes à Venise, de Venise à Florence, de
Florence à Rome, de Rome à Naples. Puis je parcourus la Sicile, terre
admirable par sa nature et ses monuments, reliques laissées par les
Grecs et les Normands. Je passai en Afrique, je traversai pacifiquement
ce grand désert jaune et calme, où errent des chameaux, des gazelles et
des Arabes vagabonds, où, dans l'air léger et transparent, ne flotte
aucune hantise, pas plus la nuit que le jour.
Je rentrai en France par Marseille, et malgré la gaieté provençale,
la lumière diminuée du ciel m'attrista. Je ressentis en revenant sur le
continent, l'étrange impression d'un malade qui se croit guéri et
qu'une douleur sourde prévient que le foyer du mal n'est pas éteint.
Puis je revins à Paris. Au bout d'un mois, je m'y ennuyai. C'était
à l'automne, et je voulus faire, avant l'hiver, une excursion à travers
la Normandie, que je ne connaissais pas.
Je commençai par Rouen, bien entendu, et pendant huit jours,
j'errai distrait, ravi, enthousiasmé, dans cette ville du moyen âge,
dans ce surprenant musée d'extraordinaires monuments gothiques.
Or, un soir, vers quatre heures, comme je m'engageais dans une rue
invraisemblable où, coule une rivière noire comme de l'encre nommée
"Eau de Robec", mon attention, toute fixée sur la physionomie bizarre
et antique des maisons, fut détournée tout à coup par la vue d'une
série de boutiques de brocanteurs qui se suivaient de porte en porte.
Ah! ils avaient bien choisi leur endroit, ces sordides trafiquants
de vieilleries, dans cette fantastique ruelle, au-dessus de ce cours
d'eau sinistre, sous ces toits pointus de tuiles et d'ardoises où
grinçaient encore les girouettes du passé!
Au fond des noirs magasins, on voyait s'entasser les bahuts
sculptés, les faïences de Rouen, de Nevers, de Moustiers, des statues
peintes, d'autres en chêne, des christs, des vierges, des saints, des
ornements d'église, des chasubles, des chapes, même des vases sacrés et
un vieux tabernacle en bois doré d'où Dieu avait déménagé. Oh! les
singulières cavernes en ces hautes maisons, en ces grandes maisons,
pleines, des caves aux greniers, d'objets de toute nature, dont
l'existence semblait finie, qui survivaient à leurs naturels
possesseurs, à leur siècle, à leur temps, à leurs modes, pour être
achetés, comme curiosités, par les nouvelles générations.
Ma tendresse pour les bibelots se réveillait dans cette cité
d'antiquaires. J'allais de boutique en boutique, traversant, en deux
enjambées, les ponts de quatre planches pourries jetées sur le courant
nauséabond de l'Eau de Robec.
Miséricorde! Quelle secousse! Une de mes plus belles armoires
m'apparut au bord d'une voûte encombrée d'objets et qui semblait
l'entrée des catacombes d'un cimetière de meubles anciens. Je
m'approchai tremblant de tous mes membres, tremblant tellement que je
n'osais pas la toucher. J'avançais la main, j'hésitais. C'était bien
elle, pourtant: une armoire Louis XIII unique, reconnaissable par
quiconque avait pu la voir une seule fois. Jetant soudain les yeux un
peu plus loin, vers les profondeurs plus sombres de cette galerie,
j'aperçus trois de mes fauteuils couverts de tapisserie au petit point,
puis, plus loin encore, mes deux tables Henri II, si rares qu'on venait
les voir de Paris.
Songez! songez à l'état de mon âme!
Et j'avançai, perclus, agonisant d'émotion, mais j'avançai, car je
suis brave, j'avançai comme un chevalier des époques ténébreuses
pénétrait en un séjour de sortilège. Je retrouvais de tas en tas tout
ce qui m'avait appartenu, mes lustres, mes livres, mes tableaux, mes
étoffes, mes armes, tout, sauf le bureau plein de mes lettres, et que
je n'aperçus point.
J'allais, descendant à des galeries obscures pour remonter ensuite
aux étages supérieurs. J'étais seul. J'appelais, on ne répondait point.
J'étais seul; il n'y avait personne en cette maison vaste et tortueuse
comme un labyrinthe.
La nuit vint, et je dus m'asseoir, dans les ténèbres, sur une de
mes chaises, car je ne voulais point m'en aller. De temps en temps je
criais: - Holà! holà! quelqu'un!
J'étais là, certes, depuis plus d'une heure quand j'entendis des
pas, des pas légers, lents, je ne sais où. Je faillis me sauver; mais,
me raidissant, j'appelai de nouveau, et j'aperçus une lueur dans la
chambre voisine.
- Qui est là? dit une voix.
Je répondis:
- Un acheteur.
On répliqua:
- Il est bien tard pour entrer ainsi dans les boutiques.
Je repris
- Je vous attends depuis plus d'une heure.
- Vous pouviez revenir demain.
- Demain, j'aurai quitté Rouen.
Je n'osais point avancer, et il ne venait pas. Je voyais toujours
la lueur de sa lumière éclairant une tapisserie où deux anges volaient
au-dessus des morts d'un champ de bataille. Elle m'appartenait aussi.
Je dis:
- Eh bien! Venez-vous?
Il répondit:
- Je vous attends.
Je me levai et j'allai vers lui.
Au milieu d'une grande pièce était un tout petit homme, tout petit
et très gros, gros comme un phénomène, un hideux phénomène.
Il avait une barbe rare, aux poils inégaux, clairsemés et
jaunâtres, et pas un cheveu sur la tête! Pas un cheveu! Comme il tenait
sa bougie élevée à bout de bras pour m'apercevoir, son crâne m'apparut
comme une petite lune dans cette vaste chambre encombrée de vieux
meubles. La figure était ridée et bouffie, ses yeux imperceptibles.
Je marchandai trois chaises qui étaient à moi, et les payai
sur-le-champ une grosse somme, en donnant simplement le numéro de mon
appartement à l'hôtel. Elles devaient être livrées le lendemain avant
neuf heures.
Puis je sortis. Il me reconduisit jusqu'à sa porte avec beaucoup de politesse.
Je me rendis ensuite chez le commissaire central de la police, à
qui je racontai le vol de mon mobilier et la découverte que je venais
de faire.
Il demanda séance tenante des renseignements par télégraphe au
parquet qui avait instruit l'affaire de ce vol, en me priant d'attendre
la réponse. Une heure plus tard, elle lui parvint tout à fait
satisfaisante pour moi.
Je vais faire arrêter cet homme et l'interroger tout de suite, me
dit-il, car il pourrait avoir conçu quelque soupçon et faire
disparaître ce qui vous appartient. Voulez-vous aller dîner et revenir
dans deux heures, je l'aurai ici et je lui ferai subir un nouvel
interrogatoire devant vous.
- Très volontiers, monsieur. Je vous remercie de tout mon coeur.
J'allai dîner à mon hôtel, et je mangeai mieux que je n'aurais cru. J'étais assez content tout de même. On le tenait.
Deux heures plus tard, je retournai chez le fonctionnaire de la police qui m'attendait.
- Eh bien! monsieur, me dit-il en m'apercevant. On n'a pas trouvé votre homme. Mes agents n'ont pu mettre la main dessus.
Ah! Je me sentis défaillir.
- Mais... Vous avez bien trouvé sa maison? demandai-je.
Parfaitement. Elle va même être surveillée et gardée jusqu'à son retour. Quant à lui, disparu.
- Disparu?
- Disparu. Il passe ordinairement ses soirées chez sa voisine, une
brocanteuse aussi, une drôle de sorcière, la veuve Bidoin. Elle ne l'a
pas vu ce soir, et ne peut donner sur lui aucun renseignement. Il faut
attendre demain.
Je m'en allai. Ah! que les rues de Rouen me semblèrent sinistres, troublantes, hantées.
Je dormis si mal, avec des cauchemars à chaque bout de sommeil.
Comme je ne voulais pas paraître trop inquiet ou pressé, j'attendis dix heures, le lendemain, pour me rendre à la police.
Le marchand n'avait pas reparu. Son magasin demeurait fermé.
Le commissaire me dit:
- J'ai fait toutes les démarches nécessaires. Le parquet est au
courant de la chose; nous allons aller ensemble à cette boutique et la
faire ouvrir, vous m'indiquerez tout ce qui est à vous.
Un coupé nous emporta. Des agents stationnaient, avec un serrurier, devant la porte de la boutique, qui fut ouverte.
Je m'aperçus, en entrant, ni mon armoire, ni mes fauteuils, ni mes
tables, ni rien, rien, de ce qui avait meublé ma maison, mais rien,
alors que la veille au soir je ne pouvais faire un pas sans rencontrer
un de mes objets.
Le commissaire central, surpris, me regarda d'abord avec méfiance.
- Mon Dieu, monsieur, lui dis-je, la disparition de ces meubles coïncide étrangement avec celle du marchand.
Il sourit
- C'est vrai! Vous avez eu tort d'acheter et de payer des bibelots à vous, hier. Cela lui a donné l'éveil.
Je repris
- Ce qui me paraît incompréhensible, c'est que toutes les places
occupées par mes meubles sont maintenant remplies par d'autres.
- Oh! répondit le commissaire, il a eu toute la nuit, et des
complices sans doute. Cette maison doit communiquer avec les voisines.
Ne craignez rien, monsieur, je vais m'occuper très activement de cette
affaire. Le brigand ne nous échappera pas longtemps puisque nous
gardons la tanière.
...........................................................
Ah! mon coeur, mon coeur, mon pauvre coeur, comme il battait!
...........................................................
Je demeurai quinze jours à Rouen. L'homme ne revint pas. Parbleu!
parbleu! Cet homme-là qui est-ce qui aurait pu l'embarrasser ou le
surprendre?
Or, le seizième jour, au matin, je reçus de mon jardinier, gardien
de ma maison pillée et demeurée vide, l'étrange lettre que voici:
"MONSIEUR,
"J'ai
l'honneur d'informer monsieur qu'il s'est passé, la nuit dernière,
quelque chose que personne ne comprend, et la police pas plus que nous.
Tous les meubles sont revenus, tous sans exception, tous, jusqu'aux
plus petits objets. La maison est maintenant toute pareille à ce
qu'elle était la veille du vol. C'est à en perdre la tête. Cela s'est
fait dans la nuit de vendredi à samedi. Les chemins sont défoncés comme
si on avait traîné tout de la barrière à la porte. Il en était ainsi le
jour de la disparition.
"Nous attendons monsieur, dont je suis le très humble serviteur.
"RAUDIN, PHILIPPE."
Ah! mais non, ah! mais non, ah! mais non. Je n'y retournerai pas!
Je portai la lettre au commissaire de Rouen.
- C'est une restitution très adroite, dit-il. Faisons les morts. Nous pincerons l'homme un de ces jours.
...........................................................
Mais on ne l'a pas pincé. Non. Ils ne l'ont pas pincé, et j'ai peur
de lui, maintenant, comme si c'était une bête féroce lâchée derrière
moi.
Introuvable! Il est introuvable, ce monstre à crâne de lune! On ne
le prendra jamais. Il ne reviendra point chez lui. Que lui importe à
lui. Il n'y a que moi qui peux le rencontrer, et je ne veux pas.
Je ne veux pas! je ne veux pas! je ne veux pas!
Et s'il revient, s'il rentre dans sa boutique, qui pourra prouver
que mes meubles étaient chez lui? Il n'y a contre lui que mon
témoignage, et je sens bien qu'il devient suspect.
Ah! mais non! cette existence n'était plus possible. Et je ne
pouvais pas garder le secret de ce que j'ai vu. Je ne pouvais pas
continuer à vivre comme tout le monde avec la crainte que des choses
pareilles recommençassent.
Je suis venu trouver le médecin qui dirige cette maison de santé, et je lui ai tout raconté.
Après m'avoir interrogé longtemps, il m'a dit:
- Consentiriez-vous, monsieur, à rester quelque temps ici?
- Très volontiers, monsieur.
- Vous avez de la fortune?
- Oui, monsieur.
- Voulez-vous un pavillon isolé?
- Oui, monsieur.
- Voudrez-vous recevoir des amis?
- Non, monsieur, non, personne. L'homme de Rouen pourrait oser, par vengeance, me poursuivre ici
...........................................................
Et je suis seul, seul, tout seul, depuis trois mois. Je suis
tranquille à peu près. Je n'ai qu'une peur... Si l'antiquaire devenait
fou... et si on l'amenait en cet asile... Les prisons elles-mêmes ne
sont pas sûres...
Mademoiselle Cocotte
Nous allions sortir de l'Asile quand j'aperçus dans un coin de la cour
un grand homme maigre qui faisait obstinément le simulacre d'appeler un
chien imaginaire. Il criait, d'une voix douce, d'une voix tendre :
"Cocotte, ma petite Cocotte, viens ici, Cocotte, viens ici, ma belle"
en tapant sur sa cuisse comme on fait pour attirer les bêtes. Je
demandai au médecin :
- Qu'est-ce que celui-là ?
Il me répondit :
- Oh ! celui-là n'est pas intéressant. C'est un cocher, nommé François, devenu fou après avoir noyé son chien.
J'insistai :
- Dites-moi donc son histoire. Les choses les plus simples, les
plus humbles, sont parfois celles qui nous mordent le plus au coeur.
Et voici l'aventure de cet homme qu'on avait sue tout entière par un palefrenier, son camarade.
"Dans la banlieue de Paris vivait une famille de bourgeois riches.
Ils habitaient une élégante villa au milieu d'un parc, au bord de la
Seine. Le cocher était ce François, gars de campagne, un peu lourdaud,
bon coeur, niais, facile à duper.
Comme il rentrait un soir chez ses maîtres, un chien se mit à le
suivre. Il n'y prit point garde d'abord ; mais l'obstination de la bête
à marcher sur ses talons le fit bientôt se retourner. Il regarda s'il
connaissait ce chien. Non, il ne l'avait jamais vu.
C'était une chienne d'une maigreur affreuse avec de grandes
mamelles pendantes. Elle trottinait derrière l'homme d'un air
lamentable et affamé, le queue entre les pattes, les oreilles collées
contre la tête, et s'arrêtait quand il s'arrêtait, repartant quand il
repartait.
Il voulait chasser ce squelette de bête et cria : "Va-t'en. Veux-tu
bien te sauver ! Hou ! hou !" Elle s'éloigna de quelques pas et se
planta sur son derrière, attendant ; puis, dès que le cocher se remit
en marche, elle repartit derrière lui.
Il fit semblant de ramasser des pierres. L'animal s'enfuit un peu
plus loin avec un grand ballottement de ses mamelles flasques ; mais il
revint aussitôt que l'homme eut tourné le dos.
Alors le cocher François, pris de pitié, l'appela. La chienne
s'approcha timidement, l'échine pliée en cercle, et toutes les côtes
soulevant sa peau. L'homme caressa ces os saillants, et, tout ému par
cette misère de bête : "Allons, viens !" dit-il. Aussitôt elle remua la
queue, se sentant accueillie, adoptée, et, au lieu de rester dans les
mollets de son nouveau maître, elle se mit à courir devant lui.
Il l'installa sur la paille dans son écurie ; puis il courut à la
cuisine chercher du pain. Quand elle eut mangé tout son soûl, elle
s'endormit, couchée en rond.
Le lendemain, les maîtres, avertis par leur cocher, permirent qu'il
gardât l'animal. C'était une bonne bête, caressante et fidèle,
intelligente et douce.
Mais, bientôt, on lui reconnut un défaut terrible. Elle était
enflammée d'amour d'un bout à l'autre de l'année. Elle eut fait, en
quelque temps, la connaissance de tous les chiens de la contrée qui se
mirent à rôder autour d'elle jour et nuit. Elle leur partageait ses
faveurs avec une indifférence de fille, semblait au mieux avec tous,
traînait derrière elle une vraie meute composée de modèles les plus
différents de la race aboyante, les uns gros comme le poing, les autres
grands comme des ânes. Elle les promenait par les routes en des courses
interminables, et quand elle s'arrêtait pour se reposer sur l'herbe,
ils faisaient cercle autour d'elle, et la contemplaient la langue
tirée.
Les gens du pays la considéraient comme un phénomène ; jamais on
n'avait vu pareille chose. Le vétérinaire n'y comprenait rien.
Quand elle était rentrée, le soir, en son écurie, la foule des
chiens faisait le siège de la propriété. Ils se faufilaient par toutes
les issues de la haie vive qui clôturait le parc, dévastaient les
plates-bandes, arrachaient les fleurs, creusaient des trous dans les
corbeilles, exaspérant le jardinier. Et ils hurlaient des nuits
entières autour du bâtiment où logeait leur amie, sans que rien les
décidât à s'en aller.
Dans le jour, ils pénétraient jusque dans la maison. C'était une
invasion, une plaie, un désastre. Les maîtres rencontraient à tout
moment dans l'escalier et jusque dans les chambres de petits roquets
jaunes à queue empanachée, des chiens de chasse, des bouledogues, des
loulous rôdeurs à poil sale, vagabonds sans feu ni lieu, des
terre-neuve énormes qui faisaient fuir les enfants.
On vit alors dans le pays des chiens inconnus à dix lieues à la
ronde, venus on ne sait d'où, vivant on ne sait comment, et qui
disparaissaient ensuite.
Cependant François adorait Cocotte. Il l'avait nommée Cocotte, sans
malice, bien qu'elle méritât son nom ; et il répétait sans cesse :
"Cette bête-là, c'est une personne. Il ne lui manque que la parole."
Il lui avait fait confectionner un collier magnifique en cuir rouge
qui portait ces mots gravés sur une plaque de cuivre : "Mademoiselle
Cocotte, au cocher François."
Elle était devenue énorme. Autant elle avait été maigre, autant
elle était obèse, avec un ventre gonflé sous lequel pendillaient
toujours ses longues mamelles ballottantes. Elle avait engraissé tout
d'un coup et elle marchait maintenant avec peine, les pattes écartées à
la façon des gens trop gros, la gueule ouverte pour souffler, exténuée
aussitôt qu'elle avait essayé de courir.
Elle se montrait d'ailleurs d'une fécondité phénoménale, toujours
pleine presque aussitôt que délivrée, donnant le jour quatre fois l'an
à un chapelet de petits animaux appartenant à toutes les variétés de la
race canine. François, après avoir choisi celui qu'il lui laissait pour
"passer son lait", ramassait les autres dans son tablier d'écurie et
allait, sans apitoiement, les jeter à la rivière.
Mais bientôt la cuisinière joignit ses plaintes à celles du
jardinier. Elle trouvait des chiens jusque sous son fourneau, dans le
buffet, dans la soupente au charbon, et ils volaient tout ce qu'ils
rencontraient.
Le maître, impatienté, ordonna à François de se débarrasser de
Cocotte. L'homme, désolé, chercha à la placer. Personne n'en voulut.
Alors il se résolut à la perdre, et il la confia à un voiturier qui
devait l'abandonner dans la campagne de l'autre côté de Paris, auprès
de Joinville-le-Pont.
Le soir même, Cocotte était revenue.
Il fallait prendre un grand parti. On la livra, moyennant cinq
francs, à un chef de train allant au Havre. Il devait la lâcher à
l'arrivée.
Au bout de trois jours, elle rentrait dans son écurie, harassée, efflanquée, écorchée, n'en pouvant plus.
Le maître, apitoyé, n'insista pas.
Mais les chiens revinrent bientôt plus nombreux et plus acharnés
que jamais. Et comme on donnait, un soir, un grand dîner, une poularde
truffée fut emportée par un dogue, au nez de la cuisinière qui n'osa
pas la lui disputer.
Le maître, cette fois, se fâcha tout à fait, et, ayant appelé François, il lui dit avec colère :
- Si vous ne me flanquez pas cette bête à l'eau avant demain matin, je vous fiche à la porte, entendez-vous ?
L'homme fut atterré, et il remonta dans sa chambre pour faire sa
malle, préférant quitter sa place. Puis il réfléchit qu'il ne pourrait
entrer nulle part tant qu'il traînerait derrière lui cette bête
incommode ; il songea qu'il était dans une bonne maison, bien payé,
bien nourri ; il se dit que vraiment un chien ne valait pas ça ; il
s'excita au nom de ses propres intérêts ; et il finit par prendre
résolument le parti de se débarrasser de Cocotte au point du jour.
Il dormit mal, cependant. Dès l'aube, il fut debout et, s'emparant
d'une forte corde, il alla chercher la chienne. Elle se leva lentement,
se secoua, étira ses membres et vint fêter son maître.
Alors le courage lui manqua, et il se mit à l'embrasser avec
tendresse, flattant ses longues oreilles, la baisant sur le museau, lui
prodiguant tous les noms tendres qu'il savait.
Mais une horloge voisine sonna six heures. Il ne fallait plus
hésiter. Il ouvrit la porte : "Viens", dit-il. La bête remua la queue,
comprenant qu'on allait sortir.
Ils gagnèrent la berge, et il choisit une place où l'eau semblait
profonde. Alors il noua un bout de la corde au beau collier de cuir, et
ramassant une grosse pierre, il l'attacha de l'autre bout. Puis il
saisit Cocotte dans ses bras et la baisa furieusement comme une
personne qu'on va quitter. Il la tenait serrée sur la poitrine, la
berçait, l'appelait "ma belle Cocotte, ma petite Cocotte", et elle se
laissait faire en grognant de plaisir.
Dix fois il la voulut jeter, et toujours le coeur lui manquait.
Mais brusquement il se décida, et de toute sa force il la lança le
plus loin possible. Elle essaya d'abord de nager, comme elle faisait
lorsqu'on la baignait, mais sa tête, entraînée par la pierre, plongeait
coup sur coup ; et elle jetait à son maître des regards éperdus, des
regards humains, en se débattant comme une personne qui se noie. Puis
tout l'avant du corps s'enfonça, tandis que les pattes de derrière
s'agitaient follement hors de l'eau ; puis elles disparurent aussi.
Alors, pendant cinq minutes, des bulles d'air vinrent crever à la
surface comme si le fleuve se fût mis à bouillonner ; et François,
hagard, affolé, le coeur palpitant, croyait voir Cocotte se tordant
dans la vase ; et il se disait, dans sa simplicité de paysan :
"Qu'est-ce qu'elle pense de moi, à c't'heure, c'te bête ?"
Il faillit devenir idiot ; il fut malade pendant un mois ; et,
chaque nuit, il rêvait de sa chienne ; il la sentait qui léchait ses
mains ; il l'entendait aboyer. Il fallut appeler un médecin. Enfin il
alla mieux ; et ses maîtres, vers la fin de juin, l'emmenèrent dans
leur propriété de Biessard, près de Rouen.
Là encore il était au bord de la Seine. Il se mit à prendre des
bains. Il descendait chaque matin avec le palefrenier, et ils
traversaient le fleuve à la nage.
Or, un jour, comme ils s'amusaient à batifoler dans l'eau, François cria soudain à son camarade :
- Regarde celle-là qui s'amène. Je vas t'en faire goûter une côtelette.
C'était une charogne énorme, gonflée, pelée, qui s'en venait, les pattes en l'air en suivant le courant.
François s'en approcha en faisant des brasses ; et, continuant ses plaisanteries :
- Cristi ! elle n'est pas fraîche. Quelle prise ! mon vieux. Elle n'est pas maigre non plus.
Et il tournait autour, se maintenant à distance de l'énorme bête en putréfaction.
Puis, soudain, il se tut et il la regarda avec une attention
singulière ; puis il s'approcha encore comme pour la toucher, cette
fois. Il examinait fixement le collier, puis il avança le bras, saisit
le cou, fit pivoter la charogne, l'attira tout près de lui, et lut sur
le cuivre verdi qui restait adhérent au cuir décoloré : "Mademoiselle
Cocotte, au cocher François."
La chienne morte avait retrouvé son maître à soixante lieues de leur maison !
Il poussa un cri épouvantable et il se mit à nager de toute sa
force vers la berge, en continuant à hurler ; et, dès qu'il eut atteint
la terre, il se sauva éperdu, tout nu, par la campagne. Il était fou !"
La chevelure
Les murs de la cellule étaient nus, peints à la chaux. Une fenêtre
étroite et grillée, percée très haut de façon qu'on ne pût pas y
atteindre, éclairait cette petite pièce claire et sinistre; et le fou,
assis sur une chaise de paille, nous regardait d'un oeil fixe, vague et
hanté. Il était fort maigre avec des joues creuses et des cheveux
presque blancs qu'on devinait blanchis en quelques mois. Ses vêtements
semblaient trop larges pour ses membres secs, pour sa poitrine
rétrécie, pour son ventre creux. On sentait cet homme ravagé, rongé par
sa pensée, par une Pensée, comme un fruit par un ver. Sa Folie, son
idée était là, dans cette tête, obstinée, harcelante, dévorante. Elle
mangeait le corps peu à peu. Elle, l'Invisible, l'Impalpable,
l'Insaisissable, l'Immatérielle Idée minait la chair, buvait le sang,
éteignait la vie. Quel mystère que cet homme tué par un Songe ! Il
faisait peine, peur et pitié, ce Possédé ! Quel rêve étrange,
épouvantable et mortel habitait dans ce front, qu'il plissait de rides
profondes, sans cesse remuantes ?
Le médecin me dit: "Il a de terribles accès de fureur, c'est un des
déments les plus singuliers que j'ai vus. Il est atteint de folie
érotique et macabre. C'est une sorte de nécrophile. Il a d'ailleurs
écrit son journal qui nous montre le plus clairement du monde la
maladie de son esprit. Sa folie y est pour ainsi dire palpable. Si cela
vous intéresse vous pouvez parcourir ce document." Je suivis le docteur
dans son cabinet, et il me remit le journal de ce misérable homme.
"Lisez, dit-il, et vous me direz votre avis."
Voici ce que contenait ce cahier:
Jusqu'à l'âge de trente-deux ans, je vécus tranquille, sans amour.
La vie m'apparaissait très simple, très bonne et très facile. J'étais
riche. J'avais du goût pour tant de choses que je ne pouvais éprouver
de passion pour rien. C'est bon de vivre ! Je me réveillais heureux,
chaque jour, pour faire des choses qui me plaisaient, et je me couchais
satisfait, avec l'espérance paisible du lendemain et de l'avenir sans
souci.
J'avais eu quelques maîtresses sans avoir jamais senti mon coeur
affolé par le désir ou mon âme meurtrie d'amour après la possession.
C'est bon de vivre ainsi. C'est meilleur d'aimer, mais terrible.
Encore, ceux qui aiment comme tout le monde doivent-ils éprouver un
ardent bonheur, moindre que le mien peut-être, car l'amour est venu me
trouver d'une incroyable manière.
Etant riche, je recherchais les meubles anciens et les vieux
objets; et souvent je pensais aux mains inconnues qui avaient palpé ces
choses, aux yeux qui les avaient admirées, aux coeurs qui les avaient
aimées, car on aime les choses ! Je restais souvent pendant des heures,
des heures et des heures, à regarder une petite montre du siècle
dernier. Elle était si mignonne, si jolie, avec son émail et son or
ciselé. Et elle marchait encore comme au jour où une femme l'avait
achetée dans le ravissement de posséder ce fin bijou. Elle n'avait
point cessé de palpiter, de vivre sa vie de mécanique, et elle
continuait toujours son tic-tac régulier, depuis un siècle passé. Qui
donc l'avait portée la première sur son sein dans la tiédeur des
étoffes, le coeur de la montre battant contre le coeur de la femme ?
Quelle main l'avait tenue au bout de ses doigts un peu chauds, l'avait
tournée, retournée, puis avait essuyé les bergers de porcelaine ternis
une seconde par la moiteur de la peau ? Quels yeux avaient épié sur ce
cadran fleuri l'heure attendue, l'heure chérie, l'heure divine ?
Comme j'aurais voulu la connaître, la voir, la femme qui avait
choisi cet objet exquis et rare ! Elle est morte ! Je suis possédé par
le désir des femmes d'autrefois; j'aime, de loin, toutes celles qui ont
aimé ! L'histoire des tendresses passées m'emplit le coeur de regrets.
Oh ! la beauté, les sourires, les caresses jeunes, les espérances !
Tout cela ne devrait-il pas être éternel !
Comme j'ai pleuré, pendant des nuits entières, sur les pauvres
femmes de jadis, si belles, si tendres, si douces, dont les bras se
sont ouverts pour le baiser et qui sont mortes ! Le baiser est
immortel, lui ! Il va de lèvre en lèvre, de siècle en siècle, d'âge en
âge. - Les hommes le recueillent, le donnent et meurent.
Le passé m'attire, le présent m'effraie parce que l'avenir c'est la
mort. Je regrette tout ce qui s'est fait, je pleure tous ceux qui ont
vécu; je voudrais arrêter le temps, arrêter l'heure. Mais elle va, elle
va, elle passe, elle me prend de seconde en seconde un peu de moi pour
le néant de demain. Et je ne revivrai jamais.
Adieu celles d'hier. Je vous aime.
Mais je ne suis pas à plaindre. Je l'ai trouvée, moi, celle que j'attendais; et j'ai goûté par elle d'incroyables plaisirs.
Je rôdais dans Paris par un matin de soleil, l'âme en fête, le pied
joyeux, regardant les boutiques avec cet intérêt vague du flâneur. Tout
à coup, j'aperçus chez un marchand d'antiquités un meuble italien du
XVII° siècle. Il était fort beau, fort rare. Je l'attribuai à un
artiste vénitien du nom de Vitelli, qui fut célèbre à cette époque.
Puis je passai.
Pourquoi le souvenir de ce meuble me poursuivit-il avec tant de
force que je revins sur mes pas ? Je m'arrêtai de nouveau devant le
magasin pour le revoir, et je sentis qu'il me tentait.
Quelle singulière chose que la tentation ! On regarde un objet et,
peu à peu, il vous séduit, vous trouble, vous envahit comme ferait un
visage de femme. Son charme entre en vous, charme étrange qui vient de
sa forme, de sa couleur, de sa physionomie de chose ; et on l'aime
déjà, on le désire, on le veut. Un besoin de possession vous gagne,
besoin doux d'abord, comme timide, mais qui s'accroît, devient violent,
irrésistible. Et les marchands semblent deviner à la flamme du regard
l'envie secrète et grandissante.
J'achetai ce meuble et je le fis porter chez moi tout de suite. Je le plaçai dans ma chambre.
Oh ! je plains ceux qui ne connaissent pas cette lune de miel du
collectionneur avec le bibelot qu'il vient d'acheter. On le caresse de
l'oeil et de la main comme s'il était de chair; on revient à tout
moment près de lui, on y pense toujours, où qu'on aille, quoi qu'on
fasse. Son souvenir aimé vous suit dans la rue, dans le monde, partout;
et quand on rentre chez soi, avant même d'avoir ôté ses gants et son
chapeau, on va le contempler avec une tendresse d'amant.
Vraiment, pendant huit jours, j'adorai ce meuble. J'ouvrai à chaque
instant ses portes, ses tiroirs; je le maniais avec ravissement,
goûtant toutes les joies intimes de la possession.
Or, un soir, je m'aperçus, en tâtant l'épaisseur d'un panneau,
qu'il devait y avoir là une cachette. Mon coeur se mit à battre, et je
passai la nuit à chercher le secret sans le pouvoir découvrir.
J'y parvins le lendemain en enfonçant une lame dans une fente de la
boiserie. Une planche glissa et j'aperçus, étalée sur un fond de
velours noir, une merveilleuse chevelure de femme !
Oui, une chevelure, une énorme natte de cheveux blonds, presque
roux, qui avaient dû être coupés contre la peau, et liés par une corde
d'or.
Je demeurai stupéfait, tremblant, troublé ! Un parfum presque
insensible, si vieux qu'il semblait l'âme d'une odeur, s'envolait de ce
tiroir mystérieux et de cette surprenante relique.
Je la pris, doucement, presque religieusement, et je la tirai de sa
cachette. Aussitôt elle se déroula, répandant son flot doré qui tomba
jusqu'à terre, épais et léger, souple et brillant comme la queue en feu
d'une comète.
Une émotion étrange me saisit. Qu'était-ce que cela ? Quand ?
comment ? pourquoi ces cheveux avaient-ils été enfermés dans ce meuble
? Quelle aventure, quel drame cachait ce souvenir ? Qui les avait
coupés ? un amant, un jour d'adieu ? un mari, un jour de vengeance ? ou
bien celle qui les avait portés sur son front, un jour de désespoir ?
Etait-ce à l'heure d'entrer au cloître qu'on avait jeté là cette
fortune d'amour, comme un gage laissé au monde des vivants ? Etait-ce à
l'heure de la clouer dans la tombe, la jeune et belle morte, que celui
qui l'adorait avait gardé la parure de sa tête, la seule chose qu'il
pût conserver d'elle, la seule partie vivante de sa chair qui ne dût
point pourrir, la seule qu'il pouvait aimer encore et caresser, et
baiser dans ses rages de douleur ?
N'était-ce point étrange que cette chevelure fût demeurée ainsi,
alors qu'il ne restait plus une parcelle du corps dont elle était née ?
Elle me coulait sur les doigts, me chatouillait la peau d'une
caresse singulière, d'une caresse de morte. Je me sentais attendri
comme si j'allais pleurer.
Je la gardai longtemps, longtemps en mes mains, puis il me sembla
qu'elle m'agitait, comme si quelque chose de l'âme fût resté caché
dedans. Et je la remis sur le velours terni par le temps, et je
repoussai le tiroir, et je refermai le meuble, et je m'en allai par les
rues pour rêver.
J'allais devant moi, plein de tristesse, et aussi plein de trouble,
de ce trouble qui vous reste au coeur après un baiser d'amour. Il me
semblait que j'avais vécu autrefois déjà, que j'avais dû connaître
cette femme.
Et les vers de Villon me montèrent aux lèvres, ainsi qu'y monte un sanglot:
| Dictes-moy où, ne en quel pays Est Flora, la belle Romaine, Archipiada, ne Thaïs, Qui fut sa cousine germaine ? Echo parlant quand bruyt on maine Dessus rivière, ou sus estan ; Qui beauté eut plus que humaine ? Mais où sont les neiges d'antan ? .................................. La royne blanche comme un lys Qui chantait à voix de sereine, Berthe au grand pied, Bietris, Allys, Harembouges qui tint le Mayne, Et Jehanne la bonne Lorraine Que Anglais bruslèrent à Rouen ? Où sont-ils, Vierge souveraine ? Mais où sont les neiges d'antan ? |
Quand je rentrai chez moi, j'éprouvai un irrésistible désir de
revoir mon étrange trouvaille; et je la repris, et je sentis, en la
touchant, un long frisson qui me courut dans les membres.
Durant quelques jours, il fallait que je la visse et que je la
maniasse. Je tournais la clef de l'armoire avec ce frémissement qu'on a
en ouvrant la porte de la bien-aimée, car j'avais aux mains et au coeur
un besoin confus, singulier, continu, sensuel de tremper mes doigts
dans ce ruisseau charmant de cheveux morts.
Puis, quand j'avais fini de la caresser, quand j'avais refermé le
meuble, je la sentais là toujours, comme si elle eût été un être
vivant, caché, prisonnier; je la sentais et je la désirais encore ;
j'avais de nouveau le besoin impérieux de la reprendre, de la palper,
de m'énerver jusqu'au malaise par ce contact froid, glissant, irritant,
affolant, délicieux.
Je vécus ainsi un mois ou deux, je ne sais plus. Elle m'obsédait,
me hantait. J'étais heureux et torturé, comme dans une attente d'amour,
comme après les aveux qui précèdent l'étreinte.
Je m'enfermais seul avec elle pour la sentir sur ma peau, pour
enfoncer mes lèvres dedans, pour la baiser, la mordre. Je l'enroulais
autour de mon visage, je la buvais, je noyais mes yeux dans son onde
dorée afin de voir le jour blond, à travers.
Je l'aimais ! Oui, je l'aimais. Je ne pouvais plus me passer d'elle, ni rester une heure sans la revoir.
Et j'attendais...j'attendais...quoi ? Je ne le savais pas ?
- Elle.
Une nuit je me réveillai brusquement avec la pensée que je ne me trouvais pas seul dans ma chambre.
J'étais seul pourtant. Mais je ne pus me rendormir ; et comme je
m'agitais dans une fièvre d'insomnie, je me levai pour aller toucher la
chevelure. Elle me parut plus douce que de coutume, plus animée. Les
morts reviennent-ils ? Les baisers dont je la réchauffais me faisaient
défaillir de bonheur ; et je l'emportai dans mon lit, et je me couchai,
en la pressant sur mes lèvres, comme une maîtresse qu'on va posséder.
Les morts reviennent ! Elle est venue. Oui, je l'ai vue, je l'ai
tenue, je l'ai eue, telle qu'elle était vivante autrefois, grande,
blonde, grasse, les seins froids, la hanche en forme de lyre; et j'ai
parcouru de mes caresses cette ligne ondulante et divine qui va de la
gorge aux pieds en suivant toutes les courbes de la chair.
Oui, je l'ai eue, tous les jours, toutes les nuits. Elle est
revenue, la Morte, la belle morte, l'Adorable, la Mystérieuse,
l'Inconnue, toutes les nuits.
Mon bonheur fut si grand, que je ne l'ai pu cacher. J'éprouvais
près d'elle un ravissement surhumain, la joie profonde, inexplicable,
de posséder l'Insaisissable, l'Invisible, la Morte ! Nul amant ne goûta
des jouissances plus ardentes, plus terribles !
Je n'ai point su cacher mon bonheur. Je l'aimais si fort que je
n'ai plus voulu la quitter. Je l'ai emportée avec moi toujours,
partout. Je l'ai promenée par la ville comme ma femme, et conduite au
théâtre en des loges grillées, comme ma maîtresse...
Mais on l'a vue ... on a deviné ... on me l'a prise ... Et on m'a
jeté dans une prison, comme un malfaiteur. On l'a prise ... oh ! misère
!...
Le manuscrit s'arrêtait là. Et soudain, comme je relevais sur le
médecin des yeux effarés, un cri épouvantable, un hurlement de fureur
impuissante et de désir exaspéré s'éleva dans l'asile.
"Ecoutez-le, dit le docteur. Il faut doucher cinq fois par jour ce
fou obscène. Il n'y a pas que le sergent Bertrand qui ait aimé les
mortes."
Je balbutiai, ému d'étonnement, d'horreur et de pitié:
"Mais... cette chevelure... existe-t-elle réellement ?"
Le médecin se leva, ouvrit une armoire pleine de fioles et
d'instruments et il me jeta, à travers son cabinet, une longue fusée de
cheveux blonds qui vola vers moi comme un oiseau d'or.
Je frémis en sentant sur mes mains son toucher caressant et léger.
Et je restai le coeur battant de dégoût et d'envie, de dégoût comme au
contact des objets traînés dans les crimes, d'envie comme devant la
tentation d'une chose infâme et mystérieuse.
Le médecin reprit en haussant les épaules :
"L'esprit de l'homme est capable de tout."