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22 août 2008

Rose

Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs. Elles sont seules dans l'immense landau chargé de bouquets comme une corbeille géante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin blanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui couvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de giroflées, de marguerites, de tubéreuses et de fleurs d'oranger, noués avec des faveurs de soie, semble écraser les deux corps délicats, ne laissant sortir de ce lit éclatant et parfumé que les épaules, les bras et un peu des corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas.
    Le fouet du cocher porte un fourreau d'anémones, les traits des chevaux sont capitonnés avec des ravenelles, les rayons des roues sont vêtus de réséda; et, à la place des lanternes, deux bouquets ronds, énormes, ont l'air des deux yeux étranges de cette bête roulante et fleurie.
    Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes, précédé, suivi, accompagné par une foule d'autres voitures enguirlandées, pleines de femmes disparues sous un flot de violettes. Car c'est la fête des fleurs à Cannes.
    On arrive au boulevard de la Foncière, où la bataille a lieu. Tout le long de l'immense avenue, une double file d'équipages enguirlandés va et revient comme un ruban sans fin. De l'un à l'autre on se jette des fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles, vont frapper les frais visages, voltigent et retombent dans la poussière où une armée de gamins les ramasse. Une foule compacte, rangée sur les trottoirs, et maintenue par les gendarmes à cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux à pied comme pour ne point permettre aux vilains de se mêler aux riches, regarde, bruyante et tranquille.
    Dans les voitures, on s'appelle, on se reconnaît, on se mitraille avec des roses. Un char plein de jolies femmes, vêtues de rouge comme des diables, attire et séduit les yeux. Un monsieur, qui ressemble aux portraits d'Henri IV, lance avec une ardeur joyeuse un énorme bouquet retenu par un élastique. Sous la menace du choc, les femmes se cachent les yeux et les hommes baissent la tête, mais le projectile gracieux, rapide et docile, décrit une courbe et revient à son maître qui le jette aussitôt vers une figure nouvelle.
    Les deux jeunes femmes vident à pleines mains leur arsenal et recoivent une grêle de bouquets; puis, après une heure de bataille, un peu lasses enfin, elles ordonnent au cocher de suivre la route du golfe Juan, qui longe la mer.
    Le soleil disparaît derrière l'Esterel, dessinant en noir, sur un couchant de feu, la silhouette dentelée de la longue montagne. La mer calme s'étend, bleue et claire, jusqu'à l'horizon où elle se mêle au ciel, et l'escadre, ancrée au milieu du golfe, a l'air d'un troupeau de bêtes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques, cuirassés et bossus, coiffés de mâts frêles comme des plumes, et avec des yeux qui s'allument quand vient la nuit.
    Les jeunes femmes, étendues sous la lourde fourrure, regardent languissamment. L'une dit enfin:
    - Comme il y a des soirs délicieux, où tout semble bon. N'est-ce pas, Margot?
    L'autre reprit:
    - Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose.
    - Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout à fait. Je n'ai besoin de rien.
    - Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-être qui engourdit notre corps, nous désirons toujours quelque chose de plus... pour le coeur.
    Et l'autre, souriant:
    - Un peu d'amour?
    - Oui.
    Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait Marguerite murmura:
    - La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai besoin d'être aimée, ne fût-ce que par un chien.
Nous sommes toutes ainsi, d'ailleurs, quoi que tu en dises, Simone.
    - Mais non, ma chère. J'aime mieux n'être pas aimée du tout que de l'être par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait agréable, par exemple, d'être aimée par... par...
    Elle cherchait par qui elle pourrait bien être aimée, parcourant de l'oeil le vaste paysage. Ses yeux, après avoir fait le tour de l'horizon, tombèrent sur les deux boutons de métal qui luisaient dans le dos du cocher, et elle reprit, en riant: "par mon cocher".
    Mme Margot sourit à peine et prononça, à voix basse:
    - Je t'assure que c'est très amusant d'être aimée par un domestique. Cela m'est arrivé deux ou trois fois. lls roulent des yeux si drôles que c'est à mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant plus sévère qu'ils sont plus amoureux, puis on les met à la porte, un jour, sous le premier prétexte venu, parce qu'on deviendrait ridicule si quelqu'un s'en apercevait.
    Mme Simone écoutait, le regard fixe devant elle, puis elle déclara:
    - Non, décidément, le coeur de mon valet de pied ne me paraîtrait pas suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils t'aimaient.
    - Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient stupides.
    - Les autres ne me paraissent pas si bêtes à moi, quand ils m'aiment.
    - ldiots, ma chère, incapables de causer, de répondre, de comprendre quoi que ce soit.
    - Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'être aimée par un domestique? Tu étais quoi... émue... flattée?
    - Emue? non - flattée - oui, un peu. On est toujours flatté de l'amour d'un homme quel qu'il soit.
    - Oh, voyons, Margot!
    - Si, ma chère. Tiens, je vais te dire une singulière aventure qui m'est arrivée. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en nous dans ces cas-là.

    Il y aura quatre ans à l'automne, je me trouvais sans femme de chambre. J'en avais essayé l'une après l'autre cinq ou six qui étaient ineptes, et je désespérais presque d'en trouver une, quand je lus, dans les petites annonces d'un journal, qu'une jeune-fille sachant coudre, broder, coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l'anglais.
    J'écrivis à l'adresse indiquée, et, le lendemain, la personne en question se présenta. Elle était assez grande, mince, un peu pâle, avec l'air très timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant, elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats: elle m'en donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de lady Rymwell, où elle était restée dix ans.
    Le certificat attestait que la jeune fille était partie de son plein gré pour rentrer en France et qu'on n'avait eu à lui reprocher, pendant son long service, qu'un peu de coquetterie française.
    La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit même un peu sourire et.j'arrêtai sur le champ cette femme de chambre.
    Elle entra chez moi le jour même; elle se nommait Rose.
    Au bout d'un mois je l'adorais.
    C'était une trouvaille, une perle, un phénomène.
    Elle savait coiffer avec un goût infini; elle chiffonnait les dentelles d'un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait même faire les robes.
    J'étais stupéfaite de ses facultés. Jamais je ne m'étais trouvée servie ainsi.
    Elle m'habillait rapidement avec une légèreté de mains étonnante. Jamais je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est désagréable comme le contact d'une main de bonne. Je pris bientôt des habitudes de paresse excessives, tant il m'était agréable de me laisser vêtir, des pieds à la tête, et de la chemise aux gants, par cette grande fille timide, toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais. Au sortir du bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un peu sur mon divan; je la considérais, ma foi, en amie de condition inférieure, plutôt qu'en simple domestique.
    Or, un matin, mon concierge demanda avec mystère à me parler. Je fus surprise et je le fis entrer. C'était un homme très sûr, un vieux soldat, ancienne ordonnance de mon mari.
    Il paraissait gêné de ce qu'il avait à dire. Enfin, il prononça en bredouillant:
    - Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.
    Je demandai brusquement:
    - Qu'est-ce qu'il veut?
    - Il veut faire une perquisition dans l'hôtel.
    Certes, la police est utile, mais je la déteste. Je trouve que ce n'est pas là un métier noble. Et je répondis, irritée autant que blessée:
    - Pourquoi cette perquisition? A quel propos? Il n'entrera pas.
    Le concierge reprit:
    - Il prétend qu'il y a un malfaiteur caché.
    Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de police auprès de moi pour avoir des explications. C'était un homme assez bien élevé, décoré de la Légion d'honneur. Il s'excusa, demanda pardon, puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un forçat!
    Je fus révoltée; je répondis que je garantissais tout le domestique de l'hôtel et je le passai en revue.
    - Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat.
    - Ce n'est pas lui.
    - Le cocher François Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier de mon père.
    - Ce n'est pas lui.
    - Un valet d'écurie, pris en Champagne également, et toujours fils de paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.
    - Ce n'est pas lui.
    - Alors, monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez.
    - Pardon, madame, je suis sûr de ne pas me tromper. Comme il s'agit d'un criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuseté de faire comparaître ici devant vous et moi, tout votre monde?
    Je résistai d'abord, puis je cédai, et je fis monter tous mes gens, hommes et femmes.
    Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'oeil, puis déclara:
    - Ce n'est pas tout.
    - Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune fille que vous ne pouvez confondre avec un forcat.
    Il demanda:
    - Puis-je la voir aussi?
    - Certainement.
    Je sonnai Rose qui parut aussitôt. A peine fut-elle entrée que le commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cachés derrière la porte, se jetèrent sur elle, lui saisirent les mains et les lièrent avec des cordes.
    Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'élancer pour la défendre. Le commissaire m'arrêta:
    - Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet, condamné à mort en 1879 pour assassinat précédé de viol. Sa peine fut commuée en prison perpétuelle. Il s'échappa voici quatre mois. Nous le cherchons depuis lors.
    J'étais affolée, atterrée. Je ne croyais pas. Le commissaire reprit en riant:
    - Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatoué.
    La manche fut relevée. C'était vrai.
    L'homme de police ajouta avec un certain mauvais goût:
    - Fiez-vous en à nous pour les autres constatations.
    Et on emmena ma femme de chambre!
    Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'était pas la colère d'avoir été jouée ainsi, trompée et ridiculisée; ce n'était pas la honte d'avoir été ainsi habillée, déshabillée, maniée et touchée par cet homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme. Comprends-tu?
    - Non, pas très bien.
    - Voyons... Réfléchis... Il avait été condamné... pour viol, ce garçon... eh bien! je pensais... à celle qu'il avait violée... et ça..., ça m'humiliait... Voilà... Comprends-tu, maintenant?
    Et Mme Margot ne répondit pas. Elle regardait droit devant elle, d'un oeil fixe et singulier, les deux boutons luisants de la livrée, avec ce sourire de sphinx qu'ont parfois les femmes.

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Première neige

La longue promenade de la Croisette s'arrondit au bord de l'eau bleue. Là-bas, à droite, l'Esterel s'avance au loin dans la mer. Il barre la vue, fermant l'horizon par le joli décor méridional de ses sommets pointus, nombreux et bizarres.
    A gauche, les îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, couchées dans l'eau, montrent leur dos couvert de sapins.
    Et tout le long du large golfe, tout le long des grandes montagnes assises autour de Cannes, le peuple blanc des villas semble endormi dans le soleil. On les voit au loin, les maisons claires, semées du haut en bas des monts, tachant de points de neige la verdure sombre.
    Les plus proches de l'eau ouvrent leurs grilles sur la vaste promenade que viennent baigner les flots tranquilles. Il fait bon, il fait doux. C'est un tiède jour d'hiver où passe à peine un frisson de fraîcheur. Par-dessus les murs des jardins, on aperçoit les orangers et les citronniers pleins de fruits d'or. Des dames vont à pas lents sur le sable de l'avenue, suivies d'enfants qui roulent des cerceaux, ou causant avec des messieurs.

    Une jeune dame vient de sortir de sa petite et coquette maison dont la porte est sur la Croisette. Elle s'arrête un instant à regarder les promeneurs, sourit et gagne, dans une allure accablée, un banc vide en face de la mer. Fatiguée d'avoir fait vingt pas, elle s'assied en haletant. Son pâle visage semble celui d'une morte. Elle tousse et porte à ses lèvres ses doigts transparents comme pour arrêter ces secousses qui l'épuisent.
    Elle regarde le ciel plein de soleil et d'hirondelles, les sommets capricieux de l'Esterel là-bas, et, tout près, la mer si bleue, si tranquille, si belle.
    Elle sourit encore, et murmure :
    "Oh ! que je suis heureuse."
    Elle sait pourtant qu'elle va mourir, qu'elle ne verra point le printemps, que, dans un an, le long de la même promenade, ces mêmes gens qui passent devant elle viendront encore respirer l'air tiède de ce doux pays, avec leurs enfants un peu plus grands, avec le coeur toujours rempli d'espoirs, de tendresses, de bonheur, tandis qu'au fond d'un cercueil de chêne la pauvre chair qui lui reste encore aujourd'hui sera tombée en pourriture, laissant seulement ses os couchés dans la robe de soie qu'elle a choisie pour linceul.
    Elle ne sera plus. Toutes les choses de la vie continueront pour d'autres. Ce sera fini pour elle, pour toujours. Elle ne sera plus. Elle sourit, et respire tant qu'elle peut, de ses poumons malades, les souffles parfumés des jardins.
    Et elle songe.

    Elle se souvient. On l'a mariée, voici quatre ans, avec un gentilhomme normand. C'était un fort garçon barbu, coloré, large d'épaules, d'esprit court et de joyeuse humeur.
    On les accoupla pour des raisons de fortune qu'elle ne connut point. Elle aurait volontiers dit "non". Elle fit "oui" d'un mouvement de tête, pour ne point contrarier père et mère. Elle était Parisienne, gale, heureuse de vivre.
    Son mari l'emmena en son château normand. C'était un vaste bâtiment de pierre entouré de grands arbres très vieux. Un haut massif de sapins arrêtait le regard en face. Sur la droite, une trouée donnait vue sur la plaine qui s'étalait, toute nue, jusqu'aux fermes lointaines. Un chemin de traverse passait devant la barrière et conduisait à la grand-route éloignée de trois kilomètres.
    Oh ! elle se rappelle tout : son arrivée, sa première journée en sa nouvelle demeure, et sa vie isolée ensuite.
    Quand elle descendit de voiture, elle regarda le vieux bâtiment et déclara en riant :
    "Ça n'est pas gai !"
    Son mari se mit à rire à son tour et répondit :
    "Baste ! on s'y fait. Tu verras. Je ne m'y ennuie jamais, moi."
    Ce jour-là, ils passèrent le temps à s'embrasser, et elle ne le trouva pas trop long. Le lendemain ils recommencèrent et toute la semaine, vraiment, fut mangée par les caresses.
    Puis elle s'occupa d'organiser son intérieur. Cela dura bien un mois. Les jours passaient l'un après l'autre, en des occupations insignifiantes et cependant absorbantes. Elle apprenait la valeur et l'importance des petites choses de la vie. Elle sut qu'on peut s'intéresser au prix des oeufs qui coûtent quelques centimes de plus ou de moins suivant les saisons.
    C'était l'été. Elle allait aux champs voir moissonner. La gaieté du soleil entretenait celle de son coeur.
    L'automne vint. Son mari se mit à chasser. Il sortait le matin avec ses deux chiens Médor et Mirza. Elle restait seule alors, sans s'attrister d'ailleurs de l'absence d'Henry. Elle l'aimait bien, pourtant, mais il ne lui manquait pas. Quand il rentrait, les chiens surtout absorbaient sa tendresse. Elle les soignait chaque soir avec une affection de mère, les caressait sans fin, leur donnait mille petits noms charmants qu'elle n'eût point eu l'idée d'employer pour son mari.
    Il lui racontait invariablement sa chasse. Il désignait les places où il avait rencontré les perdrix ; s'étonnait de n'avoir point trouvé de lièvre dans le trèfle de Joseph Ledentu, ou bien paraissait indigné du procédé de M. Lechapelier, du Havre, qui suivait sans cesse la lisière de ses terres pour tirer le gibier levé par lui, Henry de Parville.
    Elle répondait :
    "Oui, vraiment, ce n'est pas bien", en pensant à autre chose.
    L'hiver vint, l'hiver normand, froid et pluvieux. Les interminables averses tombaient sur les ardoises du grand toit anguleux, dressé comme une lame vers le ciel. Les chemins semblaient des fleuves de boue ; la campagne, une plaine de boue ; et on n'entendait aucun bruit que celui de l'eau tombant ; on ne voyait aucun mouvement que le vol tourbillonnant des corbeaux qui se déroulait comme un nuage, s'abattait dans un champ, puis repartait.
    Vers quatre heures, l'armée des bêtes sombres et volantes venait se percher dans les grands hêtres à gauche du château, en poussant des cris assourdissants. Pendant près d'une heure, ils voletaient de cime en cime, semblaient se battre, croassaient, mettaient dans le branchage grisâtre un mouvement noir.
    Elle les regardait, chaque soir, le coeur serré, toute pénétrée par la lugubre mélancolie de la nuit tombant sur les terres désertes.
    Puis elle sonnait pour qu'on apportât la lampe ; et elle se rapprochât du feu. Elle brûlait des monceaux de bois sans parvenir à échauffer les pièces immenses envahies par l'humidité. Elle avait froid tout le jour, partout, au salon, aux repas, dans sa chambre. Elle avait froid jusqu'aux os, lui semblait-il. Son mari ne rentrait que pour dîner, car il chassait sans cesse, ou bien s'occupait des semences, des labours, de toutes les choses de la campagne.
    Il rentrait joyeux et crotté, se frottait les mains, déclarait :
    "Quel fichu temps !"
    Ou bien :
    "C'est bon d'avoir du feu !"
    Ou parfois il demandait :
    "Qu'est-ce qu'on dit aujourd'hui ? Est-on contente ?"
    Il était heureux, bien portant, sans désirs, ne rêvant pas autre chose que cette vie simple, saine et tranquille.
    Vers décembre, quand les neiges arrivèrent, elle souffrit tellement de l'air glacé du château, du vieux château qui semblait s'être refroidi avec les siècles, comme font les humains avec les ans, qu'elle demanda, un soir, à son mari :
    "Dis donc, Henry, tu devrais bien faire mettre ici un calorifère ; cela sécherait les murs. Je t'assure que je ne peux pas me réchauffer du matin au soir."
    Il demeura d'abord interdit à cette idée extravagante d'installer un calorifère en son manoir. Il lui eût semblé plus naturel de servir ses chiens dans de la vaisselle plate. Puis il poussa, de toute la vigueur de sa poitrine, un rire énorme, en répétant :
    "Un calorifère ici Un calorifère ici ! Ah ! ah ! ah quelle bonne farce !"
    Elle insistait.
    "Je t'assure qu'on gèle, mon ami ; tu ne t'en aperçois pas, parce que tu es toujours en mouvement, mais on gèle."
    Il répondit, en riant toujours :
    "Baste ! on s'y fait, et d'ailleurs c'est excellent pour la santé. Tu ne t'en porteras que mieux. Nous ne sommes pas des Parisiens, sacrebleu ! pour vivre dans les tisons. Et, d'ailleurs, voici le printemps tout à l'heure."

    Vers le commencement de janvier un grand malheur la frappa. Son père et sa mère moururent d'un accident de voiture. Elle vint à Paris pour les funérailles. Et le chagrin occupa seul son esprit pendant six mois environ.
    La douceur des beaux jours finit par la réveiller, et elle se laissa vivre dans un alanguissement triste jusqu'à l'automne.
    Quand revinrent les froids, elle envisagea pour la première fois le sombre avenir. Que ferait-elle ? Rien. Qu'arriverait-il désormais pour elle ? Rien. Quelle attente, quelle espérance pouvaient ranimer son coeur ? Aucune. Un médecin, consulté, avait déclaré qu'elle n'aurait jamais d'enfants.
    Plus âpre, plus pénétrant encore que l'autre année, le froid la faisait continuellement souffrir. Elle tendait aux grandes flammes ses mains grelottantes. Le feu flamboyant lui brûlait le visage ; mais des souffles glacés semblaient se glisser dans son dos, pénétrer entre la chair et les étoffes. Et elle frémissait de la tête aux pieds. Des courants d'air innombrables paraissaient installés dans les appartements, des courants d'air vivants, sournois, acharnés comme des ennemis. Elle les rencontrait à tout instant ; ils lui soufflaient sans cesse, tantôt sur le visage, tantôt sur les mains, tantôt sur le cou, leur haine perfide et gelée.
    Elle parla de nouveau d'un calorifère ; mais son mari l'écouta comme si elle eût demandé la lune. L'installation d'un appareil semblable à Parville lui paraissait aussi impossible que la découverte de la pierre philosophale.
    Ayant été à Rouen, un jour, pour affaire, il rapporta à sa femme une mignonne chaufferette de cuivre qu'il appelait en riant un "calorifère portatif" ; et il jugeait que cela suffirait désormais à l'empêcher d'avoir jamais froid.
    Vers la fin de décembre, elle comprit qu'elle ne pourrait vivre ainsi toujours, et elle demanda timidement, un soir, en dînant :
    "Dis donc, mon ami, est-ce que nous n'irons point passer une semaine ou deux à Paris avant le printemps ?"
    Il fut stupéfait.
    "A Paris ? à Paris ? Mais pourquoi faire ! Ah ! mais non, par exemple ! On est trop bien ici, chez soi. Quelles drôles d'idées tu as, par moments !"
    Elle balbutia :
    "Cela nous distrairait un peu."
    Il ne comprenait pas.
    "Qu'est-ce qu'il te faut pour te distraire ? Des théâtres, des soirées, des dîners en ville ? Tu savais pourtant bien en venant ici que tu ne devais pas t'attendre à des distractions de cette nature !"
    Elle vit un reproche dans ces paroles et dans le ton dont elles étaient dites. Elle se tut. Elle était timide et douce, sans révoltes et sans volonté.
    En janvier, les froids revinrent avec violence. Puis la neige couvrit la terre.
    Un soir, comme elle regardait le grand nuage tournoyant des corbeaux se déployer autour des arbres, elle se mit, malgré elle, à pleurer.
    Son mari entrait. Il demanda tout surpris :
    "Qu'est-ce que tu as donc ?"
    Il était heureux, lui, tout à fait heureux, n'ayant jamais rêvé une autre vie, d'autres plaisirs. Il était né dans ce triste pays, il y avait grandi. Il s'y trouvait bien, chez lui, à son aise de corps et d'esprit.
    Il ne comprenait pas qu'on pût désirer des événements, avoir soif de joies changeantes ; il ne comprenait point qu'il ne semble pas naturel à certains êtres de demeurer aux mêmes lieux pendant les quatre saisons ; il semblait ne pas savoir que le printemps, que l'été, que l'automne, que l'hiver ont, pour des multitudes de personnes, des plaisirs nouveaux en des contrées nouvelles.
    Elle ne pouvait rien répondre et s'essuyait vivement les yeux. Elle balbutia enfin, éperdue :
    "J'ai... Je... Je suis un peu triste... Je m'ennuie un peu..."
    Mais une terreur la saisit d'avoir dit cela, et elle ajouta bien vite :
    "Et puis... J'ai... J'ai un peu froid."
    A cette parole, il s'irrita :
    "Ah ! oui... toujours ton idée de calorifère. Mais voyons, sacrebleu ! tu n'as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici."

    La nuit vint. Elle monta dans sa chambre, car elle avait exigé une chambre séparée. Elle se coucha. Même en son lit, elle avait froid. Elle pensait :
    "Ce sera ainsi toujours, toujours, jusqu'à la mort."
    Et elle songeait à son mari. Comment avait-il pu lui dire cela :
    "Tu n'as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici."
    Il fallait donc qu'elle fût malade, qu'elle toussât pour qu'il comprît qu'elle souffrait !
    Et une indignation la saisit, une indignation exaspérée de faible, de timide.
    Il fallait quelle toussât. Alors il aurait pitié d'elle, sans doute. Eh bien ! elle tousserait ; il l'entendrait tousser ; il faudrait appeler le médecin ; il verrait cela, son mari, il verrait !
    Elle s'était levée nu-jambes, nu-pieds, et une idée enfantine la fit sourire :
    "Je veux un calorifère, et je l'aurai. Je tousserai tant, qu'il faudra bien qu'il se décide à en installer un."
    Et elle s'assit presque nue sur une chaise. Elle attendit une heure, deux heures. Elle grelottait, mais elle ne s'enrhumait pas. Alors elle se décida à employer les grands moyens.
    Elle sortit de sa chambre sans bruit, descendit l'escalier, ouvrit la porte du jardin.
    La terre, couverte de neige, semblait morte. Elle avança brusquement son pied nu et l'enfonça dans cette mousse légère et glacée. Une sensation de froid, douloureuse comme une blessure, lui monta jusqu'au coeur ; cependant elle allongea l'autre jambe et se mit à descendre les marches lentement.
    Puis elle s'avança à travers le gazon, se disant :
    "J'irai jusqu'aux sapins."
    Elle allait à petits pas, en haletant, suffoquée chaque fois qu'elle faisait pénétrer son pied nu dans la neige.
    Elle toucha de la main le premier sapin, comme pour bien se convaincre elle-même qu'elle avait accompli jusqu'au bout son projet ; puis elle revint. Elle crut deux ou trois fois qu'elle allait tomber, tant elle se sentait engourdie et défaillante. Avant de rentrer, toutefois, elle s'assit dans cette écume gelée, et même, elle en ramassa pour se frotter la poitrine.
    Puis elle rentra et se coucha. Il lui sembla, au bout d'une heure, qu'elle avait une fourmilière dans la gorge. D'autres fourmis lui couraient le long des membres. Elle dormit cependant.
    Le lendemain elle toussait, et elle ne put se lever.
    Elle eut une fluxion de poitrine. Elle délira, et dans son délire elle demandait un calorifère. Le médecin exigea qu'on en installât un. Henry céda, mais avec une répugnance irritée.

    Elle ne put guérir. Les poumons atteints profondément donnaient des inquiétudes pour sa vie.
    "Si elle reste ici, elle n'ira pas jusqu'aux froids", dit le médecin.
    On l'envoya dans le Midi.
    Elle vint à Cannes, connut le soleil, aima la mer, respira l'air des orangers en fleur.
    Puis elle retourna dans le Nord au printemps. Mais elle vivait maintenant avec la peur de guérir, avec la peur des longs hivers de Normandie ; et sitôt qu'elle allait mieux, elle ouvrait, la nuit, sa fenêtre, en songeant aux doux rivages de la Méditerranée.
    A présent, elle va mourir, elle le sait. Elle est heureuse.
    Elle déploie un journal qu'elle n'avait point ouvert, et lit ce titre : "La première neige à Paris."
    Alors elle frissonne, et puis sourit. Elle regarde là-bas l'Esterel qui devient rose sous le soleil couchant ; elle regarde le vaste ciel bleu, si bleu, la vaste mer bleue, si bleue, et se lève.
    Et puis elle rentre, à pas lents, s'arrêtant seulement pour tousser, car elle est demeurée trop tard dehors, et elle a eu froid, un peu froid.
    Elle trouve une lettre de son mari. Elle l'ouvre en souriant toujours, et elle lit :

             "Ma chère amie,

    "J'espère que tu vas bien et que tu ne regrettes pas trop notre beau pays. Nous avons depuis quelques jours une bonne gelée qui annonce la neige. Aloi, j'adore ce temps-là et tu comprends que je me garde bien d'allumer ton maudit calorifère..."

    Elle cesse de lire, toute heureuse à cette idée qu'elle l'a eu, son calorifère. Sa main droite, qui tient la lettre, retombe lentement sur ses genoux, tandis qu'elle porte à sa bouche sa main gauche comme pour calmer la toux opiniâtre qui lui déchire la poitrine.

Posté par marcbonvalot à 22:07 - Texte de Maupassant - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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