22 août 2008
Une vendetta
La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite
maison pauvre sur les remparts de Bonifacio. La ville, bâtie sur une
avancée de la montagne, suspendue même par places au-dessus de la mer,
regarde, par-dessus le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de
la Sardaigne.
A ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque entièrement,
une coupure de la falaise, qui ressemble à un gigantesque corridor, lui
sert de port, amène jusqu'aux premières maisons, après un long circuit
entre deux murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs italiens ou
sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui fait le
service d'Ajaccio.
Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus
blanche encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accrochées
ainsi sur ce roc, dominant ce passage terrible où ne s'aventurent guère
les navires.
Le vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la côte nue, rongée
par lui, à peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans le détroit, dont il
ravage les bords. Les traînées d'écume pâle, accrochées aux pointes
noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues, ont l'air
de lambeaux de toiles flottant et palpitant à la surface de l'eau.
La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même de la falaise,
ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage et désolé.
Elle vivait là, seule, avec son fils Antoine et leur chienne
"Sémillante", grande bête maigre, aux poils longs et rudes, de la race
des gardeurs de troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser.
Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué
traîtreusement, d'un coup de couteau par Nicolas Ravolati, qui, la nuit
même, gagna la Sardaigne.
Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que des
passants lui rapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle demeura
longtemps immobile à le regarder; puis, étendant sa main ridée sur le
cadavre, elle lui promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on restât
avec elle, et elle s'enferma auprès du corps avec la chienne qui
hurlait. Elle hurlait, cette bête, d'une façon continue, debout au pied
du lit, la tête tendue vers son maître, et la queue serrée entre les
pattes. Elle ne bougeait pas plus que la mère, qui, penchée maintenant
sur le corps, l'œil fixe, pleurait de grosses larmes muettes en le
contemplant.
Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros drap trouée et
déchirée à la poitrine semblait dormir; mais il avait du sang partout:
sur la chemise arrachée pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa
culotte, sur la face, sur les mains. Des caillots de sang s'étaient
figés dans la barbe et dans les cheveux.
La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette voix, la chienne se tut.
- Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon pauvre enfant.
Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu? C'est la mère qui le promet!
Et elle tient toujours sa parole, la mère, tu le sais bien.
Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lèvres froides sur les lèvres mortes.
Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une longue plainte monotone, déchirante, horrible.
Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête, jusqu'au matin.
Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on ne parla plus de lui dans Bonifacio.
Il n'avait laissé ni frère ni proches cousins. Aucun homme n'était
là pour poursuivre la vendetta. Seule, la mère y pensait, la vieille.
De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir un point
blanc sur la côte. C'est un petit village sarde, Longosardo, où se
réfugient les bandits corses traqués de trop près. Ils peuplent presque
seuls ce hameau, en face des côtes de leur patrie, et ils attendent là
le moment de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village,
elle le savait, que s'était réfugié Nicolas Ravolati.
Toute seule, tout le long du jour, assise à sa fenêtre, elle
regardait là-bas en songeant à la vengeance. Comment ferait-elle sans
personne, infirme, si près de la mort? Mais elle avait promis, elle
avait juré sur le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait
attendre. Que ferait-elle? Elle ne dormait plus la nuit, elle n'avait
plus ni repos ni apaisement, elle cherchait, obstinée. La chienne, à
ses pieds, sommeillait, et, parfois levant la tête, hurlait au loin.
Depuis que son maître n'était plus là, elle hurlait souvent ainsi,
comme si elle l'eût appelé, comme si son âme de bête, inconsolable, eût
aussi gardé le souvenir que rien n'efface.
Or, une nuit, comme Sémillante se remettait à gémir, la mère, tout
à coup, eut une idée, une idée de sauvage vindicatif et féroce. Elle la
médita jusqu'au matin; puis, levée dès les approches du jour, elle se
rendit à l'église. Elle pria, prosternée sur le pavé, abattue devant
Dieu, le suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner à son pauvre
corps usé la force qu'il lui fallait pour venger le fils.
Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril défoncé
qui recueillait l'eau des gouttières; elle le renversa, le vida,
l'assujettit contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle
enchaîna Sémillante à cette niche, et elle rentra.
Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'œil fixé
toujours sur la côte de Sardaigne. Il était là-bas, l'assassin.
La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au
matin, lui porta de l'eau dans une jatte, mais rien de plus: pas de
soupe, pas de pain.
La journée encore s'écoula. Sémillante, exténuée, dormait. Le
lendemain, elle avait les yeux luisants, le poil hérissé, et elle
tirait éperdument sur sa chaîne.
La vieille ne lui donna encore rien à manger. La bête, devenue furieuse, aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa.
Alors, au jour levé, la mère Saverini alla chez le voisin, prier
qu'on lui donnât deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes
qu'avait portées autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour
simuler un corps
Ayant piqué un bâton dans le sol, devant la niche de Sémillante,
elle noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir debout. Puis
elle figura la tête au moyen d'un paquet de vieux linge.
La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait, bien que dévorée de faim.
Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de
boudin noir. Rentrée chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa
cour, auprès de la niche, et fit griller son boudin. Sémillante,
affolée, bondissait, écumait, les yeux fixés sur le gril, dont le fumet
lui entrait au ventre.
Puis la mère fit de cette bouillie fumante une cravate à l'homme de
paille. Elle la lui ficela longtemps autour du cou, comme pour la lui
entrer dedans. Quand ce fut fini, elle déchaîna la chienne.
D'un saut formidable, la bête atteignit la gorge du mannequin, et,
les pattes sur les épaules, se mit à la déchirer. Elle retombait, un
morceau de sa proie à la gueule, puis s'élançait de nouveau, enfonçait
ses crocs dans les cordes, arrachait quelques parcelles de nourriture,
retombait encore, et rebondissait, acharnée. Elle enlevait le visage
par grands coups de dents, mettait en lambeaux le col entier.
La vieille, immobile et muette, regardait, l'œil allumé. Puis elle
renchaîna sa bête, la fit encore jeûner deux jours, et recommença cet
étrange exercice.
Pendant trois mois, elle l'habitua à cette sorte de lutte, à ce
repas conquis à coups de crocs. Elle ne l'enchaînait plus maintenant,
mais elle la lançait d'un geste sur le mannequin.
Elle lui avait appris à le déchirer, à le dévorer, sans même
qu'aucune nourriture fût cachée en sa gorge. Elle lui donnait ensuite,
comme récompense le boudin grillé pour elle.
Dès qu'elle apercevait l'homme, Sémillante frémissait, puis
tournait les yeux vers sa maîtresse, qui lui criait: "Va!" d'une voix
sifflante, en levant le doigt.
Quand elle jugea le temps venu, la mère Saverini alla se confesser
et communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique; puis, ayant
revêtu des habits de mâles, semblable à un vieux pauvre déguenillé,
elle fit marché avec un pêcheur sarde, qui la conduisit, accompagnée de
sa chienne, de l'autre côté du détroit.
Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de boudin.
Sémillante jeûnait depuis deux jours. La vieille femme, à tout moment,
lui faisait sentir la nourriture odorante, et l'excitait.
Elles entrèrent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant Elle
se présenta chez un boulanger et demanda la demeure de Nicolas
Ravolati. Il avait repris son ancien métier, celui de menuisier. Il
travaillait seul au fond de sa boutique.
La vieille poussa la porte et l'appela:
- Hé! Nicolas!
Il se tourna; alors, lâchant sa chienne, elle cria:
- Va, va, dévore, dévore!
L'animal, affolé, s'élança, saisit la gorge. L'homme étendit les
bras, l'étreignit, roula par terre. Pendant quelques secondes, il se
tordit, battant le sol de ses pieds; puis il demeura immobile, pendant
que Sémillante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux.
Deux voisins, assis sur leur porte, se rappelèrent parfaitement
avoir vu sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqué qui
mangeait tout en marchant, quelque chose de brun que lui donnait son
maître.
La vieille, le soir, était rentrée chez elle. Elle dormit bien, cette nuit-là.
Misti
J'avais alors pour maîtresse une drôle de petite femme. Elle était
mariée, bien entendu, car j'ai une sainte horreur des filles. Quel
plaisir peut-on éprouver, en effet, à prendre une femme qui a ce double
inconvénient de n'appartenir à personne et d'appartenir à tout le
monde? Et puis, vraiment, toute morale mise de côté, je ne comprends
pas l'amour comme gagne-pain. Cela me dégoûte un peu. C'est une
faiblesse, je le sais, et je l'avoue.
Ce qu'il y a surtout de charmant pour un garçon à avoir comme
maîtresse une femme mariée, c'est qu'elle lui donne un intérieur, un
intérieur doux, aimable, où tous vous soignent et vous gâtent, depuis
le mari jusqu'aux domestiques. On trouve là tous les plaisirs réunis,
l'amour, l'amitié, la paternité même, le lit et la table, ce qui
constitue enfin le bonheur de la vie, avec cet avantage incalculable de
pouvoir changer de famille de temps en temps, de s'installer tour à
tour dans tous les mondes, l'été, à la campagne, chez l'ouvrier qui
vous loue une chambre dans sa maison, et l'hiver chez le bourgeois, ou
même la noblesse, si on a de l'ambition.
J'ai encore un faible, c'est d'aimer les maris de mes maîtresses.
J'avoue même que certains époux communs ou grossiers me dégoûtent de
leurs femmes, quelque charmantes qu'elles soient. Mais quand le mari a
de l'esprit ou du charme, je deviens infailliblement amoureux fou. J'ai
soin, si je romps avec la femme, de ne pas rompre avec l'époux. Je me
suis fait ainsi mes meilleurs amis; et c'est de cette façon que j'ai
constaté, maintes fois, l'incontestable supériorité du mâle sur la
femelle dans la race humaine. Celle-ci vous procure tous les
embêtements possibles, vous fait des scènes, des reproches, etc.;
celui-là qui aurait tout autant le droit de se plaindre, vous traite au
contraire comme si vous étiez la providence de son foyer.
Donc, j'avais pour maîtresse une drôle de petite femme, une
brunette, fantasque, capricieuse, dévote, superstitieuse, crédule comme
un moine mais charmante. Elle avait surtout une manière d'embrasser que
je n'ai jamais trouvée chez une autre!... mais ce n'est pas le lieu...
Et une peau si douce! J'éprouvais un plaisir infini, rien qu'à lui
tenir les mains... Et un œil... Son regard passait sur vous comme une
caresse lente savoureuse et sans fin. Souvent je posais ma tête sur ses
genoux; et nous demeurions immobiles, elle penchée vers moi avec ce
petit sourire fin, énigmatique et si troublant qu'ont les femmes, moi
les yeux levés vers elle, recevant ainsi qu'une ivresse versée en mon
cœur, doucement et délicieusement, son regard clair et bleu, clair
comme s'il eût été plein de pensées d'amour, bleu comme s'il eût été un
ciel plein de délices.
Son mari, inspecteur d'un grand service public, s'absentait souvent
nous laissant libres de nos soirées. Tantôt je les passais chez elle,
étendu sur le divan, le front sur une de ses jambes, tandis que sur
l'autre dormait un énorme chat noir, nommé "Misti", qu'elle adorait.
Nos doigts se rencontraient sur le dos nerveux de la bête, et se
caressaient dans son poil de soie. Je sentais contre ma joue le flanc
chaud qui frémissait d'un éternel "ron-ron", et parfois une patte
allongée posait sur ma bouche ou sur ma paupière cinq griffes ouvertes,
dont les pointes me piquaient les yeux et qui se refermaient aussitôt.
Tantôt nous sortions pour faire ce qu'elle appelait nos escapades.
Elles étaient bien innocentes d'ailleurs. Cela consistait à aller
souper dans une auberge de banlieue, ou bien, après avoir dîné chez
elle ou chez moi, à courir les cafés borgnes, comme des étudiants en
goguette.
Nous entrions dans les caboulots
populaires et nous allions nous asseoir dans le fond du bouge enfumé,
sur des chaises boiteuses, devant une vieille table de bois. Un nuage
de fumée âcre, où restait une odeur de poisson frit du dîner,
emplissait la salle; des hommes en blouse gueulaient buvant des petits
verres; et le garçon étonné posait devant nous deux cerises à
l'eau-de-vie.
Elle, tremblante, apeurée et ravie, soulevait jusqu'au bout de son
nez, qui la retenait en l'air, sa voilette noire pliée en deux; et elle
se mettait à boire avec la joie qu'on a en accomplissant une adorable
scélératesse. Chaque cerise avalée lui donnait la sensation d'une faute
commise, chaque gorgée du rude liquide descendait en elle comme une
jouissance délicate et défendue.
Puis elle me disait à mi-voix: "Allons-nous-en." Et nous partions.
Elle filait vivement, la tête basse, d'un pas menu, entre les buveurs
qui la regardaient passer d'un air mécontent; et quand nous nous
retrouvions dans la rue, elle poussait un grand soupir comme si nous
venions d'échapper à un terrible danger.
Quelquefois elle me demandait en frissonnant: "Si on m'injuriait
dans ces endroits-là, qu'est-ce que tu ferais?" Je répondais d'un ton
crâne: "Mais je te défendrais, parbleu!" Et elle me serrait le bras
avec bonheur, avec le désir confus, peut-être, d'être injuriée et
défendue, de voir des hommes se battre pour elle, même ces hommes-la,
avec moi!
Un soir, comme nous étions attablés dans un assommoir de
Montmartre, nous vîmes entrer une vieille femme en guenilles, qui
tenait à la main un jeu de cartes crasseux. Apercevant une dame, la
vieille aussitôt s'approcha de nous en offrant de dire la bonne
aventure à ma compagne. Emma, qui avait à l'âme toutes les croyances,
frissonna de désir et d'inquiétude, et elle fit place, près d'elle, à
la commère.
L'autre, antique, ridée, avec des yeux cerclés de chair vive et une
bouche vide, sans une dent, disposa sur la table ses cartons sales.
Elle faisait des tas, les ramassait, étalait de nouveau les cartes en
murmurant des mots qu'on ne distinguait point. Emma, pâlie, écoutait,
attendait, le souffle court, haletant d'angoisse et de curiosité.
La sorcière se mit à parler. Elle lui prédit des choses vagues: du
bonheur et des enfants, un jeune homme blond, un voyage, de l'argent,
un procès, un monsieur brun, le retour d'une personne, une réussite,
une mort. L'annonce de cette mort frappa la jeune femme. La mort de
qui? Quand? Comment?
La vieille répondait: "Quant à ça, les cartes ne sont pas assez
fortes, il faudrait v'nir chez moi d'main. J'vous dirais ça avec l'marc
de café qui n'trompe jamais."
Emma anxieuse se tourna vers moi: "Dis, tu veux que nous y allions demain. Oh! je t'en prie, dis oui. Sans ça, tu ne te figures pas comme je serais tourmentée."
Je me mis à rire: "Nous irons si ça te plaît, ma chérie. " Et la vieille donna son adresse.
Elle habitait au sixième étage, dans une affreuse maison, derrière les Buttes-Chaumont. On s'y rendit le lendemain.
Sa chambre, un grenier avec deux chaises et un lit, était pleine de
choses étranges, d'herbes pendues, par gerbes, à des clous, de bêtes
séchées de bocaux et de fioles contenant des liquides colorés
diversement. Sur la table, un chat noir empaillé regardait avec ses
yeux de verre. Il avait l'air du démon de ce logis sinistre.
Emma, défaillant d'émotion s'assit, et aussitôt: "Oh! chéri,
regarde ce minet comme il ressemble à Misti." Et elle expliqua à la
vieille qu'elle possédait un chat tout pareil, mais tout pareil!
La sorcière répondit gravement: "Si vous aimez un homme, il ne faut pas le garder."
Emma, frappée de peur, demanda: "Pourquoi ça?" La vieille s'assit
près d'elle familièrement et lui prit la main: "C'est le malheur de ma
vie", dit-elle.
Mon amie voulut savoir. Elle se pressait contre la commère, la
questionnait, la priait: une crédulité pareille les faisait sœurs par
la pensée et par le cœur. La femme enfin se décida:
"Ce chat-là, dit-elle, je l'ai aimé comme on aime un frère. J'étais
jeune alors, et toute seule, couturière en chambre. Je n'avais que lui,
Mouton. C'est un locataire qui me l'avait donné. Il était intelligent
comme un enfant, et doux avec ça, et il m'idolâtrait, ma chère dame, il
m'idolâtrait plus qu'un fétiche. Toute la journée sur mes genoux à
faire ron-ron, et toute la nuit sur mon oreiller; je sentais son cœur
battre, voyez-vous.
"Or il arriva que je fis une connaissance, un brave garçon qui
travaillait dans une maison de blanc. Ça dura bien trois mois sans que
je lui aie rien accordé. Mais vous savez on faiblit, ça arrive à tout
le monde; et puis, je m'étais mise à l'aimer, moi. Il était si gentil,
si gentil; et si bon. Il voulait que nous habitions ensemble tout à
fait, par économie. Enfin, je lui permis de venir chez moi, un soir. Je
n'étais pas décidée à la chose, oh! non, mais ça me faisait plaisir à
l'idée que nous serions tous les deux une heure ensemble.
"Dans le commencement, il a été très convenable. Il me disait des
douceurs qui me remuaient le cœur. Et puis, il m'a embrassée, Madame,
embrassée comme on embrasse quand on aime. Moi, j'avais fermé les yeux,
et je restais là saisie dans une crampe de bonheur. Mais, tout à coup,
je sens qu'il fait un grand mouvement, et il pousse un cri, un cri que
je n'oublierai jamais. J'ouvre les yeux et j'aperçois que Mouton lui
avait sauté au visage et qu'il lui arrachait la peau à coups de griffe
comme si c'eût été une chiffe de linge. Et le sang coulait, Madame, une
pluie.
"Moi je veux prendre le chat, mais il tenait bon, il déchirait
toujours; et il me mordait, tant il avait perdu le sens. Enfin, je le
tiens et je le jette par la fenêtre, qui était ouverte, vu que nous
nous trouvions en été.
Quand j'ai commencé à laver la figure de mon pauvre ami, je m'aperçus qu'il avait les yeux crevés, les deux yeux!
Il a fallu qu'il entre à l'hospice. Il est mort de peine au bout
d'un an. Je voulais le garder chez moi et le nourrir, mais il n'a pas
consenti. On eût dit qu'il m'haïssait depuis la chose.
"Quant à Mouton, il s'était cassé les reins dans la tombée. Le
concierge avait ramassé le corps. Moi je l'ai fait empailler, attendu
que je me sentais tout de même de l'attachement pour lui. S'il avait
fait ça, c'est qu'il m'aimait, pas vrai?"
La vieille se tut, et caressa de la main la bête inanimée dont la carcasse trembla sur un squelette de fil de fer.
Emma, le cœur serré, avait oublié la mort prédite. Ou, du moins,
elle n'en parla plus; et elle partit, ayant donné cinq francs.
Comme son mari revenait le lendemain, je fus quelques jours sans aller chez elle.
Quand j'y revins, je m'étonnai de ne plus apercevoir Misti. Je demandai où il était.
Elle rougit et répondit: "Je l'ai donné. Je n'étais pas
tranquille." Je fus surpris. "Pas tranquille? Pas tranquille? A quel
sujet?"
Elle m'embrassa longuement, et tout bas: "J'ai eu peur pour tes yeux, mon chéri."
Coco
Dans tout le pays environnant on appelait la ferme des Lucas "la
Métairie". On n'aurait su dire pourquoi. Les paysans, sans doute,
attachaient à ce mot "métairie" une idée de richesse et de grandeur,
car cette ferme était assurément la plus vaste, la plus opulente et la
plus ordonnée de la contrée.
La cour, immense, entourée de cinq rangs d'arbres magnifiques pour
abriter contre le vent violent de la plaine les pommiers trapus et
délicats, enfermait de longs bâtiments couverts en tuiles pour
conserver les fourrages et les grains, de belles étables bâties en
silex, des écuries pour trente chevaux, et une maison d'habitation en
brique rouge, qui ressemblait à un petit château.
Les fumiers étaient bien tenus; les chiens de garde habitaient en
des niches, un peuple de volailles circulait dans l'herbe haute.
Chaque midi, quinze personnes, maîtres, valets et servantes,
prenaient place autour de la longue table de cuisine où fumait la soupe
dans un vase de faïence à fleurs bleues.
Les bêtes, chevaux, vaches, porcs et moutons, étaient grasses,
soignées et propres; et maître Lucas, un grand homme qui prenait du
ventre, faisait sa ronde trois fois par jour, veillant sur tout et
pensant à tout.
On conservait, par charité, dans le fond de l'écurie, un très
vieux cheval blanc que la maîtresse voulait nourrir jusqu'à sa mort
naturelle, parce qu'elle l'avait élevé, gardé toujours, et qu'il lui
rappelait des souvenirs.
Un goujat de quinze ans, nommé Isidore Duval, et appelé plus
simplement Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant
l'hiver, sa mesure d'avoine et son fourrage, et devait aller, quatre
fois par jour, en été, le déplacer dans la côte où on l'attachait, afin
qu'il eût en abondance de l'herbe fraîche.
L'animal, presque perclus, levait avec peine ses jambes lourdes,
grosses des genoux et enflées au-dessus des sabots. Ses poils, qu'on
n'étrillait plus jamais, avaient l'air de cheveux blancs, et des cils
très longs donnaient à ses yeux un air triste.
Quand Zidore le menait à l'herbe, il lui fallait tirer sur la
corde, tant la bête allait lentement; et le gars, courbé, haletant,
jurait contre elle, s'exaspérant d'avoir à soigner cette vieille rosse.
Les gens de la ferme, voyant cette colère du goujat contre Coco,
s'en amusaient, parlaient sans cesse du cheval à Zidore, pour exaspérer
le gamin. Ses camarades le plaisantaient. On l'appelait dans le village
Coco-Zidore.
Le gars rageait, sentant naître en lui le désir de se venger du
cheval. C'était un maigre enfant haut sur jambes, très sale, coiffé de
cheveux épais, durs et hérissés. Il semblait stupide, parlait en
bégayant, avec une peine infinie, comme si les idées n'eussent pu se
former dans son âme épaisse de brute.
Depuis longtemps déjà, il s'étonnait qu'on gardât Coco,
s'indignant de voir perdre du bien pour cette bête inutile. Du moment
qu'elle ne travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il
lui semblait révoltant de gaspiller de l'avoine, de l'avoine qui
coûtait si cher, pour ce bidet paralysé. Et souvent même, malgré les
ordres de maître Lucas, il économisait sur la nourriture du cheval, ne
lui versant qu'une demi-mesure, ménageant sa litière et son foin. Et
une haine grandissait en son esprit confus d'enfant, une haine de
paysan rapace, de paysan sournois, féroce, brutal et lâche.
Lorsque revint l'été, il lui fallut aller remuer la bête dans sa
côte. C'était loin. Le goujat, plus furieux chaque matin, partait de
son pas lourd à travers les blés. Les hommes qui travaillaient dans les
terres lui criaient, par plaisanterie:
- Hé Zidore, tu f'ras mes compliments à Coco.
Il ne répondait point; mais il cassait, en passant, une baguette
dans une haie et, dès qu'il avait déplacé l'attache du vieux cheval, il
le laissait se remettre à brouter; puis approchant traîtreusement, il
lui cinglait les jarrets. L'animal essayait de fuir, de ruer,
d'échapper aux coups, et il tournait au bout de sa corde comme s'il eût
été enfermé dans une piste. Et le gars le frappait avec rage, courant
derrière, acharné, les dents serrées par la colère.
Puis il s'en allait lentement, sans se retourner, tandis que le
cheval le regardait partir de son œil de vieux, les côtes saillantes,
essoufflé d'avoir trotté. Et il ne rebaissait vers l'herbe sa tête
osseuse et blanche qu'après avoir vu disparaître au loin la blouse
bleue du jeune paysan.
Comme les nuits étaient chaudes, on laissait maintenant Coco
coucher dehors, là-bas, au bord de la ravine, derrière le bois. Zidore
seul allait le voir.
L'enfant s'amusait encore à lui jeter des pierres. Il s'asseyait à
dix pas de lui, sur un talus, et il restait là une demi-heure, lançant
de temps en temps un caillou tranchant au bidet, qui demeurait debout,
enchaîné devant son ennemi, et le regardant sans cesse, sans oser
paître avant qu'il fût reparti.
Mais toujours cette pensée restait plantée dans l'esprit du
goujat: "Pourquoi nourrir ce cheval qui ne faisait plus rien?" Il lui
semblait que cette misérable rosse volait le manger des autres, volait
l'avoir des hommes, le bien du bon Dieu, le volait même aussi, lui
Zidore qui travaillait.
Alors, peu à peu, chaque jour, le gars diminua la bande de
pâturage qu'il lui donnait en avançant le piquet de bois où était fixée
la corde.
La bête jeûnait, maigrissait, dépérissait. Trop faible pour casser
son attache, elle tendait la tête vers la grande herbe verte et
luisante, si proche. et dont l'odeur lui venait sans qu'elle y pût
toucher.
Mais, un matin, Zidore eut une idée: c'était de ne plus remuer Coco Il en avait assez d'aller si loin pour cette carcasse.
II vint cependant, pour savourer sa vengeance. La bête inquiète le
regardait. Il ne la battit pas ce jour-là. Il tournait autour, les
mains dans les poches. Même il fit mine de la changer de place, mais il
enfonça le piquet juste dans le même trou, et il s'en alla, enchanté de
son invention.
Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler; mais le
goujat se mit à courir, le laissant seul, tout seul, dans son vallon,
bien attaché, et sans un brin d'herbe à portée de la mâchoire.
Affamé, il essaya d'atteindre la grasse verdure qu'il touchait du
bout de ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou,
allongeant ses grandes lèvres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour,
elle s'épuisa, la vieille bête, en efforts inutiles, en efforts
terribles. La faim la dévorait, rendue plus affreuse par la vue de
toute la verte nourriture qui s'étendait sur l'horizon.
Le goujat ne revint point ce jour-là. Il vagabonda par les bois pour chercher des nids.
Il reparut le lendemain. Coco, exténué, s'était couché. Il se leva
en apercevant l'enfant, attendant enfin, d'être changé de place.
Mais le petit paysan ne toucha même pas au maillet jeté dans
l'herbe. Il s'approcha, regarda l'animal, lui, lança dans le nez une
motte de terre qui s'écrasa sur le poil blanc, et il repartit en
sifflant.
Le cheval resta debout tant qu'il put l'apercevoir encore; puis
sentant bien que ses tentatives pour atteindre l'herbe voisine seraient
inutiles, il s'étendit de nouveau sur le flanc et ferma les yeux.
Le lendemain, Zidore ne vint pas.
Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours étendu, il s'aperçut qu'il était mort.
Alors il demeura debout, le regardant, content de son œuvre,
étonné en même temps que ce fût déjà fini. Il le toucha du pied, leva
une de ses jambes, puis la laissa retomber, s'assit dessus, et resta
là, les yeux dans l'herbe et sans penser à rien.
Il revint à la ferme, mais il ne dit pas l'accident, car il
voulait vagabonder encore aux heures où, d'ordinaire, il allait changer
de place le cheval.
Il alla le voir le lendemain. Des corbeaux s'envolèrent à son
approche. Des mouches innombrables se promenaient sur le cadavre et
bourdonnaient à l'entour.
En rentrant il annonça la chose. La bête était si vieille que personne ne s'étonna. Le maître dit à deux valets:
- Prenez vos pelles, vous f'rez un trou là ous qu'il est.
Et les hommes enfouirent le cheval juste à la place où il était mort de faim.
Et l'herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre corps.
L'aveugle
Qu'est-ce donc que cette joie du premier soleil ? Pourquoi cette
lumière tombée sur la terre nous emplit-elle ainsi du bonheur de
vivre ? Le ciel est tout bleu, la campagne toute verte, les maisons
toutes blanches ; et nos yeux ravis boivent ces couleurs vives dont ils
font de l'allégresse pour nos âmes. Et il nous vient des envies de
danser, des envies de courir, des envies de chanter, une légèreté
heureuse de la pensée, une sorte de tendresse élargie, on voudrait
embrasser le soleil.
Les aveugles sous les portes, impassibles en leur éternelle
obscurité, restent calmes comme toujours au milieu de cette gaieté
nouvelle, et, sans comprendre, ils apaisent à toute minute leur chien
qui voudrait gambader.
Quand ils rentrent, le jour fini, au bras d'un jeune frère ou d'une
petite soeur, si l'enfant dit : "Il a fait bien beau tantôt !", l'autre
répond : "Je m'en suis bien aperçu, qu'il faisait beau, Loulou ne
tenait pas en place."
J'ai connu un de ces hommes dont la vie fut un des plus cruels martyres qu'on puisse rêver.
C'était un paysan, le fils d'un fermier normand. Tant que le père
et la mère vécurent, on eut à peu près soin de lui ; il ne souffrit
guère que de son horrible infirmité ; mais dès que les vieux furent
partis, l'existence atroce commença. Recueilli par une soeur, tout le
monde dans la ferme le traitait comme un gueux qui mange le pain des
autres. A chaque repas, on lui reprochait la nourriture ; on l'appelait
fainéant, manant ; et bien que son beau-frère se fût emparé de sa part
d'héritage, on lui donnait à regret la soupe, juste assez pour qu'il ne
mourût point.
Il avait une figure toute pâle, et deux grands yeux blancs comme
des pains à cacheter ; et il demeurait impassible sous l'injure,
tellement enfermé en lui-même qu'on ignorait s'il la sentait. Jamais
d'ailleurs il n'avait connu aucune tendresse, sa mère l'ayant toujours
un peu rudoyé, ne l'aimant guère ; car aux champs les inutiles sont des
nuisibles, et les paysans feraient volontiers comme les poules qui
tuent les infirmes d'entre elles.
Sitôt la soupe avalée, il allait s'asseoir devant la porte en été,
contre la cheminée en hiver, et il ne remuait plus jusqu'au soir. Il ne
faisait pas un geste, pas un mouvement ; seules ses paupières,
qu'agitait une sorte de souffrance nerveuse, retombaient parfois sur la
tache blanche de ses yeux. Avait-il un esprit, une pensée, une
conscience nette de sa vie ? Personne ne se le demandait.
Pendant quelques années les choses allèrent ainsi. Mais son
impuissance à rien faire autant que son impassibilité finirent par
exaspérer ses parents, et il devint un souffre-douleur, une sorte de
bouffon-martyr, de proie donnée à la férocité native, à la gaieté
sauvage des brutes qui l'entouraient.
On imagina toutes les farces cruelles que sa cécité put inspirer.
Et, pour se payer de ce qu'il mangeait, on fit de ses repas des heures
de plaisir pour les voisins et de supplice pour l'impotent.
Les paysans des maisons prochaines s'en venaient à ce
divertissement ; on se le disait de porte en porte, et la cuisine de la
ferme se trouvait pleine chaque jour. Tantôt on posait sur la table,
devant son assiette où il commençait à puiser le bouillon, quelque chat
ou quelque chien. La bête avec son instinct flairait l'infirmité de
l'homme et, tout doucement, s'approchait, mangeait sans bruit, lapant
avec délicatesse ; et quand un clapotis de langue un peu bruyant avait
éveillé l'attention du pauvre diable, elle s'écartait prudemment pour
éviter le coup de cuiller qu'il envoyait au hasard devant lui.
Alors c'étaient des rires, des poussées, des trépignements des
spectateurs tassés le long des murs. Et lui, sans jamais dire un mot,
se remettait à manger de la main droite, tandis que, de la gauche
avancée, il protégeait et défendait son assiette.
Tantôt on lui faisait mâcher des bouchons, du bois, des feuilles ou même des ordures, qu'il ne pouvait distinguer.
Puis on se lassa même des plaisanteries ; et le beau-frère
enrageant de le toujours nourrir, le frappa, le gifla sans cesse, riant
des efforts inutiles de l'autre pour parer les coups ou les rendre. Ce
fut alors un jeu nouveau : le jeu des claques. Et les valets de
charrue, le goujat, les servantes, lui lançaient à tout moment leur
main par la figure, ce qui imprimait à ses paupières un mouvement
précipité. Il ne savait où se cacher et demeurait sans cesse les bras
étendus pour éviter les approches.
Enfin, on le contraignit à mendier. On le portait sur les routes
les jours de marché, et dès qu'il entendait un bruit de pas ou le
roulement d'une voiture, il tendait son chapeau en balbutiant : "La
charité, s'il vous plaît."
Mais le paysan n'est pas prodigue, et, pendant des semaines entières, il ne rapportait pas un sou.
Ce fut alors contre lui une haine déchaînée, impitoyable. Et voici comment il mourut.
Un hiver, la terre était couverte de neige, et il gelait
horriblement. Or son beau-frère, un matin, le conduisit fort loin sur
une grande route pour lui faire demander l'aumône. Il l'y laissa tout
le jour, et quand la nuit fut venue, il affirma devant ses gens qu'il
ne l'avait plus retrouvé. Puis il ajouta : "Bast ! faut pas s'en
occuper, quelqu'un l'aura emmené parce qu'il avait froid. Pardié ! i
n'est pas perdu. I reviendra ben d'main manger la soupe."
Le lendemain, il ne revint pas.
Après de longues heures d'attente, saisi par le froid, se sentant
mourir, l'aveugle s'était mis à marcher. Ne pouvant reconnaître la
route ensevelie sous cette écume de glace, il avait erré au hasard,
tombant dans les fossés, se relevant, toujours muet, cherchant une
maison.
Mais l'engourdissement des neiges l'avait peu à peu envahi, et ses
jambes faibles ne le pouvant plus porter, il s'était assis au milieu
d'une plaine. Il ne se releva point.
Les blancs flocons qui tombaient toujours l'ensevelirent. Son corps
raidi disparut sous l'incessante accumulation de leur foule infinie ;
et rien n'indiquait plus la place où le cadavre était couché.
Ses parents firent mine de s'enquérir et de le chercher pendant huit jours. Ils pleurèrent même.
L'hiver était rude et le dégel n'arrivait pas vite. Or, un
dimanche, en allant à la messe, les fermiers remarquèrent un grand vol
de corbeaux qui tournoyaient sans fin au-dessus de la plaine, puis
s'abattaient comme une pluie noire en tas à la même place, repartaient
et revenaient toujours.
La semaine suivante, ils étaient encore là, les oiseaux sombres. Le
ciel en portait un nuage comme s'ils se fussent réunis de tous les
coins de l'horizon ; et ils se laissaient tomber avec de grands cris
dans la neige éclatante, qu'ils tachaient étrangement et fouillaient
avec obstination.
Un gars alla voir ce qu'ils faisaient, et découvrit le corps de
l'aveugle, à moitié dévoré déjà, déchiqueté. Ses yeux pâles avaient
disparu, piqués par les longs becs voraces.
Et je ne puis jamais ressentir la vive gaieté des jours de soleil,
sans un souvenir triste et une pensée mélancolique vers le gueux, si
déshérité dans la vie que son horrible mort fut un soulagement pour
tous ceux qui l'avaient connu.
Pierrot
à Henri Roujon
Mme Lefèvre était une dame de campagne, une veuve, une de ces demi-paysannes à rubans et à chapeaux à falbalas, de ces personnes qui parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et cachent une âme de brute prétentieuse sous des dehors comiques et chamarrés, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des gants de soie écrue.
Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée Rose.
Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long d'une route, en Normandie, au centre du pays de Caux.
Comme elles possédaient, devant l'habitation, un étroit jardin, elles cultivaient quelques légumes.
Or, une nuit, on lui vola une douzaine d'oignons.
Dès que Rose s'aperçut du larcin, elle courut prévenir Madame, qui descendit en jupe de laine.
Ce fut une désolation et une terreur. On avait volé, volé Mme Lefèvre ! Donc, on volait dans le pays, puis on pouvait revenir.
Et les deux femmes effarées contemplaient les traces de pas, bavardaient, supposaient des choses : "Tenez, ils ont passé par là. Ils ont mis leurs pieds sur le mur ; ils ont sauté dans la plate-bande".
Et elles s'épouvantaient pour l'avenir. Comment dormir tranquilles maintenant !
Le bruit du vol se répandit. Les voisins arrivèrent, constatèrent, discutèrent à leur tour ; et les deux femmes expliquaient à chaque nouveau venu leurs observations et leurs idées.
Un fermier d'à côté leur offrit ce conseil : "Vous devriez avoir un chien".
C'était vrai, cela ; elles devraient avoir un chien, quand ce ne serait que pour donner l'éveil. Pas un gros chien, Seigneur ! Que feraient-elles d'un gros chien ! Il les ruinerait en nourriture. Mais un petit chien (en Normandie, on prononce quin), un petit freluquet de quin qui jappe.
Dès que tout le monde fut parti, Mme Lefèvre discuta longtemps cette idée de chien. Elle faisait, après réflexion, mille objections, terrifiée par l'image d'une jatte pleine de pâtée ; car elle était de cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des centimes dans leur poche pour faire l'aumône ostensiblement aux pauvres des chemins, et donner aux quêtes du dimanche.
Rose, qui aimait les bêtes, apporta ses raisons et les défendit avec astuce. Donc il fut décidé qu'on aurait un chien, un tout petit chien.
On se mit à sa recherche, mais on n'en trouvait que des grands, des avaleurs de soupe à faire frémir. L'épicier de Rolleville en avait bien un, tout petit ; mais il exigeait qu'on le lui payât deux francs, pour couvrir ses frais d'élevage. Mme Lefèvre déclara qu'elle voulait bien nourrir un "quin", mais qu'elle n'en achèterait pas.
Or, le boulanger, qui savait les événements, apporta, un matin, dans sa voiture, un étrange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec un corps de crocodile, une tête de renard et une queue en trompette, un vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client cherchait à s'en défaire. Mme Lefèvre trouva fort beau ce roquet immonde, qui ne coûtait rien. Rose l'embrassa, puis demanda comment on le nommait. Le boulanger répondit : "Pierrot".
Il fut installé dans une vieille caisse à savon et on lui offrit d'abord de l'eau à boire. Il but. On lui présenta ensuite un morceau de pain. Il mangea. Mme Lefèvre inquiète, eut une idée : "Quand il sera bien accoutumé à la maison, on le laissera libre. Il trouvera à manger en rôdant par le pays".
On le laissa libre, en effet, ce qui ne l'empêcha point d'être affamé. Il ne jappait d'ailleurs que pour réclamer sa pitance ; mais, dans ce cas, il jappait avec acharnement.
Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet.
Mme Lefèvre cependant s'était accoutumée à cette bête. Elle en arrivait même à l'aimer, et à lui donner de sa main, de temps en temps, des bouchées de pain trempées dans la sauce de son fricot. Mais elle n'avait nullement songé à l'impôt, et quand on lui réclama huit francs, - huit francs, Madame ! - pour ce freluquet de quin qui ne jappait seulement point, elle faillit s'évanouir de saisissement.
Il fut immédiatement décidé qu'on se débarrasserait de Pierrot. Personne n'en voulut. Tous les habitants le refusèrent à dix lieues aux environs. Alors on se résolut, faute d'autre moyen, à lui faire "piquer du mas".
"Piquer du mas", c'est "manger de la marne". On fait piquer du mas à tous les chiens dont on veut se débarasser.
Au milieu d'une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou plutôt un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C'est l'entrée de la marnière. Un grand puits tout droit s'enfonce jusqu'à vingt mètres sous terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines.
On descend une fois par an dans cette carrière, à l'époque où l'on marne les terres. Tout le reste du temps elle sert de cimetière aux chiens condamnés ; et souvent, quand on passe auprès de l'orifice, des hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels lamentables montent jusqu'à vous.
Les chiens des chasseurs et des bergers s'enfuient avec épouvante des abords de ce trou gémissant ; et, quand on se penche au-dessus, il sort une abominable odeur de pourriture.
Des drames affreux s'y accomplissent dans l'ombre.
Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dans le fond, nourrie par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus gros, plus vigoureux certainement, est précipité tout à coup. Ils sont là, seuls, affamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent, hésitent, anxieux. Mais la faim les presse ; ils s'attaquent, luttent longtemps, acharnés ; et le plus fort mange le plus faible, le dévore vivant.
Quand il fut décidé qu'on ferait "piquer du mas" à Pierrot, on s'enquit d'un exécuteur. Le cantonnier qui binait la route demanda dix sous pour la course. Cela partu follement exagéré à Mme Lefèvre. Le goujat du voisin se contentait de cinq sous ; c'était trop encore ; et, Rose ayant fait observer qu'il valait mieux qu'elles le portassent elles-mêmes, parce qu'ainsi il ne serait pas brutalisé en route et averti de son sort, il fut résolu qu'elles iraient toutes les deux à la nuit tombante.
On lui offrit, ce soir-là, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il l'avala jusqu'à la dernière goutte ; et, comme il remuait la queue de contentement, Rose le prit dans son tablier.
Elles allaient à grands pas, comme des maraudeuses, à travers la plaine. Bientôt elles aperçurent la marnière et l'atteignirent ; Mme Lefèvre se pencha pour écouter si aucune bête ne gémissait. - Non - il n'y en avait pas ; Pierrot serait seul. Alors Rose, qui pleurait, l'embrassa, puis le lança dans le trou ; et elles se penchèrent toutes deux, l'oreille tendue.
Elles entendirent d'abord un bruit sourd ; puis la plainte aiguë, déchirante, d'une bête blessée, puis une succession de petits cris de douleur, puis des appels désespérés, des supplications de chien qui implorait, la tête levée vers l'ouverture.
Il jappait, oh ! il jappait !
Elles furent saisies de remords, d'épouvante, d'une peur folle et inexplicable ; et elles se sauvèrent en courant. Et, comme Rose allait plus vite, Mme Lefèvre criait : "Attendez-moi, Rose, attendez-moi !".
Leur nuit fut hantée de cauchemars épouvantables.
Mme Lefèvre rêva qu'elle s'asseyait à table pour manger la soupe, mais, quand elle découvrait la soupière, Pierrot était dedans. Il s'élançait et la mordait au nez.
Elle se réveilla et crut l'entendre japper encore. Elle écouta ; elle s'était trompée.
Elle s'endormit de nouveau et se trouva sur une grande route, une route interminable, qu'elle suivait; Tout à coup, au milieu du chemin, elle aperçut un panier, un grand panier de fermier, abandonné ; et ce panier lui faisait peur.
Elle finissait cependant par l'ouvrir, et Pierrot, blotti dedans, lui saisissait la main, ne la lâchait plus ; et elle se sauvait éperdue, portant ainsi au bout du bras le chien suspendu, la gueule serrée.
Au petit jour, elle se leva, presque folle, et courut à la marnière.
Il jappait ; il jappait encore, il avait jappé toute la nuit. Elle se mit à sangloter et l'appela avec mille petits noms caressants. Il répondit avec toutes les inflexions tendres de sa voix de chien.
Alors elle voulut le revoir, se promettant de le rendre heureux jusqu'à sa mort.
Elle courut chez le puisatier chargé de l'extraction de la marne, et elle lui raconta son cas. L'homme écoutait sans rien dire. Quand elle eut fini, il prononça : "Vous voulez votre quin ? Ce sera quatre francs".
Elle eut un sursaut ; toute sa douleur s'envola du coup.
"Quatre francs ! vous vous en feriez mourir ! quatre francs !".
Il répondit : "Vous croyez que j'vas apporter mes cordes, mes manivelles, et monter tout ça, et m'en aller là-bas avec mon garçon et m'faire mordre encore par votre maudit quin, pour l'plaisir de vous le r'donner ? fallait pas l'jeter."
Elle s'en alla, indignée. - Quatre francs !
Aussitôt rentrée, elle appela Rose et lui dit les prétentions du puisatier. Rose, toujours résignée, répétait : "Quatre francs ! c'est de l'argent, Madame".
Puis, elle ajouta : "Si on lui jetait à manger, à ce pauvre quin, pour qu'il ne meure pas comme ça ?".
Mme Lefèvre approuva, toute joyeuse ; et les voilà reparties, avec un gros morceau de pain beurré.
Elles le coupèrent par bouchées qu'elles lançaient l'une après l'autre, parlant tour à tour à Pierrot. Et sitôt que le chien avait achevé un morceau, il jappait pour réclamer le suivant.
Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles ne faisaient plus qu'un voyage.
Or, un matin, au moment de laisser tomber la première bouchée, elles entendirent tout à coup un aboiement formidable dans le puits. Ils étaient deux ! on avait précipité un autre chien, un gros !
Rose cria : "Pierrot !" Et Pierrot jappa, jappa. alors on se mit à jeter la nourriture ; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son compagnon, qui mangeait tout, étant le plus fort.
Elles avaient beau spécifier : "C'est pour toi, Pierrot !" Pierrot, évidemment, n'avait rien.
Les deux femmes, interdites, se regardaient ; et Mme Lefèvre prononça d'un ton aigre : "Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on jettera là dedans. Il faut y renoncer".
Et, suffoquée à l'idée de tous ces chiens vivants à ses dépens, elle s'en alla, emportant même ce qui restait du pain qu'elle se mit à manger en marchant.
Rose la suivit en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu.