22 août 2008
Une vendetta
La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite
maison pauvre sur les remparts de Bonifacio. La ville, bâtie sur une
avancée de la montagne, suspendue même par places au-dessus de la mer,
regarde, par-dessus le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de
la Sardaigne.
A ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque entièrement,
une coupure de la falaise, qui ressemble à un gigantesque corridor, lui
sert de port, amène jusqu'aux premières maisons, après un long circuit
entre deux murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs italiens ou
sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui fait le
service d'Ajaccio.
Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus
blanche encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accrochées
ainsi sur ce roc, dominant ce passage terrible où ne s'aventurent guère
les navires.
Le vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la côte nue, rongée
par lui, à peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans le détroit, dont il
ravage les bords. Les traînées d'écume pâle, accrochées aux pointes
noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues, ont l'air
de lambeaux de toiles flottant et palpitant à la surface de l'eau.
La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même de la falaise,
ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage et désolé.
Elle vivait là, seule, avec son fils Antoine et leur chienne
"Sémillante", grande bête maigre, aux poils longs et rudes, de la race
des gardeurs de troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser.
Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué
traîtreusement, d'un coup de couteau par Nicolas Ravolati, qui, la nuit
même, gagna la Sardaigne.
Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que des
passants lui rapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle demeura
longtemps immobile à le regarder; puis, étendant sa main ridée sur le
cadavre, elle lui promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on restât
avec elle, et elle s'enferma auprès du corps avec la chienne qui
hurlait. Elle hurlait, cette bête, d'une façon continue, debout au pied
du lit, la tête tendue vers son maître, et la queue serrée entre les
pattes. Elle ne bougeait pas plus que la mère, qui, penchée maintenant
sur le corps, l'œil fixe, pleurait de grosses larmes muettes en le
contemplant.
Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros drap trouée et
déchirée à la poitrine semblait dormir; mais il avait du sang partout:
sur la chemise arrachée pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa
culotte, sur la face, sur les mains. Des caillots de sang s'étaient
figés dans la barbe et dans les cheveux.
La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette voix, la chienne se tut.
- Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon pauvre enfant.
Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu? C'est la mère qui le promet!
Et elle tient toujours sa parole, la mère, tu le sais bien.
Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lèvres froides sur les lèvres mortes.
Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une longue plainte monotone, déchirante, horrible.
Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête, jusqu'au matin.
Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on ne parla plus de lui dans Bonifacio.
Il n'avait laissé ni frère ni proches cousins. Aucun homme n'était
là pour poursuivre la vendetta. Seule, la mère y pensait, la vieille.
De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir un point
blanc sur la côte. C'est un petit village sarde, Longosardo, où se
réfugient les bandits corses traqués de trop près. Ils peuplent presque
seuls ce hameau, en face des côtes de leur patrie, et ils attendent là
le moment de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village,
elle le savait, que s'était réfugié Nicolas Ravolati.
Toute seule, tout le long du jour, assise à sa fenêtre, elle
regardait là-bas en songeant à la vengeance. Comment ferait-elle sans
personne, infirme, si près de la mort? Mais elle avait promis, elle
avait juré sur le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait
attendre. Que ferait-elle? Elle ne dormait plus la nuit, elle n'avait
plus ni repos ni apaisement, elle cherchait, obstinée. La chienne, à
ses pieds, sommeillait, et, parfois levant la tête, hurlait au loin.
Depuis que son maître n'était plus là, elle hurlait souvent ainsi,
comme si elle l'eût appelé, comme si son âme de bête, inconsolable, eût
aussi gardé le souvenir que rien n'efface.
Or, une nuit, comme Sémillante se remettait à gémir, la mère, tout
à coup, eut une idée, une idée de sauvage vindicatif et féroce. Elle la
médita jusqu'au matin; puis, levée dès les approches du jour, elle se
rendit à l'église. Elle pria, prosternée sur le pavé, abattue devant
Dieu, le suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner à son pauvre
corps usé la force qu'il lui fallait pour venger le fils.
Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril défoncé
qui recueillait l'eau des gouttières; elle le renversa, le vida,
l'assujettit contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle
enchaîna Sémillante à cette niche, et elle rentra.
Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'œil fixé
toujours sur la côte de Sardaigne. Il était là-bas, l'assassin.
La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au
matin, lui porta de l'eau dans une jatte, mais rien de plus: pas de
soupe, pas de pain.
La journée encore s'écoula. Sémillante, exténuée, dormait. Le
lendemain, elle avait les yeux luisants, le poil hérissé, et elle
tirait éperdument sur sa chaîne.
La vieille ne lui donna encore rien à manger. La bête, devenue furieuse, aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa.
Alors, au jour levé, la mère Saverini alla chez le voisin, prier
qu'on lui donnât deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes
qu'avait portées autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour
simuler un corps
Ayant piqué un bâton dans le sol, devant la niche de Sémillante,
elle noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir debout. Puis
elle figura la tête au moyen d'un paquet de vieux linge.
La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait, bien que dévorée de faim.
Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de
boudin noir. Rentrée chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa
cour, auprès de la niche, et fit griller son boudin. Sémillante,
affolée, bondissait, écumait, les yeux fixés sur le gril, dont le fumet
lui entrait au ventre.
Puis la mère fit de cette bouillie fumante une cravate à l'homme de
paille. Elle la lui ficela longtemps autour du cou, comme pour la lui
entrer dedans. Quand ce fut fini, elle déchaîna la chienne.
D'un saut formidable, la bête atteignit la gorge du mannequin, et,
les pattes sur les épaules, se mit à la déchirer. Elle retombait, un
morceau de sa proie à la gueule, puis s'élançait de nouveau, enfonçait
ses crocs dans les cordes, arrachait quelques parcelles de nourriture,
retombait encore, et rebondissait, acharnée. Elle enlevait le visage
par grands coups de dents, mettait en lambeaux le col entier.
La vieille, immobile et muette, regardait, l'œil allumé. Puis elle
renchaîna sa bête, la fit encore jeûner deux jours, et recommença cet
étrange exercice.
Pendant trois mois, elle l'habitua à cette sorte de lutte, à ce
repas conquis à coups de crocs. Elle ne l'enchaînait plus maintenant,
mais elle la lançait d'un geste sur le mannequin.
Elle lui avait appris à le déchirer, à le dévorer, sans même
qu'aucune nourriture fût cachée en sa gorge. Elle lui donnait ensuite,
comme récompense le boudin grillé pour elle.
Dès qu'elle apercevait l'homme, Sémillante frémissait, puis
tournait les yeux vers sa maîtresse, qui lui criait: "Va!" d'une voix
sifflante, en levant le doigt.
Quand elle jugea le temps venu, la mère Saverini alla se confesser
et communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique; puis, ayant
revêtu des habits de mâles, semblable à un vieux pauvre déguenillé,
elle fit marché avec un pêcheur sarde, qui la conduisit, accompagnée de
sa chienne, de l'autre côté du détroit.
Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de boudin.
Sémillante jeûnait depuis deux jours. La vieille femme, à tout moment,
lui faisait sentir la nourriture odorante, et l'excitait.
Elles entrèrent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant Elle
se présenta chez un boulanger et demanda la demeure de Nicolas
Ravolati. Il avait repris son ancien métier, celui de menuisier. Il
travaillait seul au fond de sa boutique.
La vieille poussa la porte et l'appela:
- Hé! Nicolas!
Il se tourna; alors, lâchant sa chienne, elle cria:
- Va, va, dévore, dévore!
L'animal, affolé, s'élança, saisit la gorge. L'homme étendit les
bras, l'étreignit, roula par terre. Pendant quelques secondes, il se
tordit, battant le sol de ses pieds; puis il demeura immobile, pendant
que Sémillante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux.
Deux voisins, assis sur leur porte, se rappelèrent parfaitement
avoir vu sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqué qui
mangeait tout en marchant, quelque chose de brun que lui donnait son
maître.
La vieille, le soir, était rentrée chez elle. Elle dormit bien, cette nuit-là.
Mademoiselle Cocotte
Nous allions sortir de l'Asile quand j'aperçus dans un coin de la cour
un grand homme maigre qui faisait obstinément le simulacre d'appeler un
chien imaginaire. Il criait, d'une voix douce, d'une voix tendre :
"Cocotte, ma petite Cocotte, viens ici, Cocotte, viens ici, ma belle"
en tapant sur sa cuisse comme on fait pour attirer les bêtes. Je
demandai au médecin :
- Qu'est-ce que celui-là ?
Il me répondit :
- Oh ! celui-là n'est pas intéressant. C'est un cocher, nommé François, devenu fou après avoir noyé son chien.
J'insistai :
- Dites-moi donc son histoire. Les choses les plus simples, les
plus humbles, sont parfois celles qui nous mordent le plus au coeur.
Et voici l'aventure de cet homme qu'on avait sue tout entière par un palefrenier, son camarade.
"Dans la banlieue de Paris vivait une famille de bourgeois riches.
Ils habitaient une élégante villa au milieu d'un parc, au bord de la
Seine. Le cocher était ce François, gars de campagne, un peu lourdaud,
bon coeur, niais, facile à duper.
Comme il rentrait un soir chez ses maîtres, un chien se mit à le
suivre. Il n'y prit point garde d'abord ; mais l'obstination de la bête
à marcher sur ses talons le fit bientôt se retourner. Il regarda s'il
connaissait ce chien. Non, il ne l'avait jamais vu.
C'était une chienne d'une maigreur affreuse avec de grandes
mamelles pendantes. Elle trottinait derrière l'homme d'un air
lamentable et affamé, le queue entre les pattes, les oreilles collées
contre la tête, et s'arrêtait quand il s'arrêtait, repartant quand il
repartait.
Il voulait chasser ce squelette de bête et cria : "Va-t'en. Veux-tu
bien te sauver ! Hou ! hou !" Elle s'éloigna de quelques pas et se
planta sur son derrière, attendant ; puis, dès que le cocher se remit
en marche, elle repartit derrière lui.
Il fit semblant de ramasser des pierres. L'animal s'enfuit un peu
plus loin avec un grand ballottement de ses mamelles flasques ; mais il
revint aussitôt que l'homme eut tourné le dos.
Alors le cocher François, pris de pitié, l'appela. La chienne
s'approcha timidement, l'échine pliée en cercle, et toutes les côtes
soulevant sa peau. L'homme caressa ces os saillants, et, tout ému par
cette misère de bête : "Allons, viens !" dit-il. Aussitôt elle remua la
queue, se sentant accueillie, adoptée, et, au lieu de rester dans les
mollets de son nouveau maître, elle se mit à courir devant lui.
Il l'installa sur la paille dans son écurie ; puis il courut à la
cuisine chercher du pain. Quand elle eut mangé tout son soûl, elle
s'endormit, couchée en rond.
Le lendemain, les maîtres, avertis par leur cocher, permirent qu'il
gardât l'animal. C'était une bonne bête, caressante et fidèle,
intelligente et douce.
Mais, bientôt, on lui reconnut un défaut terrible. Elle était
enflammée d'amour d'un bout à l'autre de l'année. Elle eut fait, en
quelque temps, la connaissance de tous les chiens de la contrée qui se
mirent à rôder autour d'elle jour et nuit. Elle leur partageait ses
faveurs avec une indifférence de fille, semblait au mieux avec tous,
traînait derrière elle une vraie meute composée de modèles les plus
différents de la race aboyante, les uns gros comme le poing, les autres
grands comme des ânes. Elle les promenait par les routes en des courses
interminables, et quand elle s'arrêtait pour se reposer sur l'herbe,
ils faisaient cercle autour d'elle, et la contemplaient la langue
tirée.
Les gens du pays la considéraient comme un phénomène ; jamais on
n'avait vu pareille chose. Le vétérinaire n'y comprenait rien.
Quand elle était rentrée, le soir, en son écurie, la foule des
chiens faisait le siège de la propriété. Ils se faufilaient par toutes
les issues de la haie vive qui clôturait le parc, dévastaient les
plates-bandes, arrachaient les fleurs, creusaient des trous dans les
corbeilles, exaspérant le jardinier. Et ils hurlaient des nuits
entières autour du bâtiment où logeait leur amie, sans que rien les
décidât à s'en aller.
Dans le jour, ils pénétraient jusque dans la maison. C'était une
invasion, une plaie, un désastre. Les maîtres rencontraient à tout
moment dans l'escalier et jusque dans les chambres de petits roquets
jaunes à queue empanachée, des chiens de chasse, des bouledogues, des
loulous rôdeurs à poil sale, vagabonds sans feu ni lieu, des
terre-neuve énormes qui faisaient fuir les enfants.
On vit alors dans le pays des chiens inconnus à dix lieues à la
ronde, venus on ne sait d'où, vivant on ne sait comment, et qui
disparaissaient ensuite.
Cependant François adorait Cocotte. Il l'avait nommée Cocotte, sans
malice, bien qu'elle méritât son nom ; et il répétait sans cesse :
"Cette bête-là, c'est une personne. Il ne lui manque que la parole."
Il lui avait fait confectionner un collier magnifique en cuir rouge
qui portait ces mots gravés sur une plaque de cuivre : "Mademoiselle
Cocotte, au cocher François."
Elle était devenue énorme. Autant elle avait été maigre, autant
elle était obèse, avec un ventre gonflé sous lequel pendillaient
toujours ses longues mamelles ballottantes. Elle avait engraissé tout
d'un coup et elle marchait maintenant avec peine, les pattes écartées à
la façon des gens trop gros, la gueule ouverte pour souffler, exténuée
aussitôt qu'elle avait essayé de courir.
Elle se montrait d'ailleurs d'une fécondité phénoménale, toujours
pleine presque aussitôt que délivrée, donnant le jour quatre fois l'an
à un chapelet de petits animaux appartenant à toutes les variétés de la
race canine. François, après avoir choisi celui qu'il lui laissait pour
"passer son lait", ramassait les autres dans son tablier d'écurie et
allait, sans apitoiement, les jeter à la rivière.
Mais bientôt la cuisinière joignit ses plaintes à celles du
jardinier. Elle trouvait des chiens jusque sous son fourneau, dans le
buffet, dans la soupente au charbon, et ils volaient tout ce qu'ils
rencontraient.
Le maître, impatienté, ordonna à François de se débarrasser de
Cocotte. L'homme, désolé, chercha à la placer. Personne n'en voulut.
Alors il se résolut à la perdre, et il la confia à un voiturier qui
devait l'abandonner dans la campagne de l'autre côté de Paris, auprès
de Joinville-le-Pont.
Le soir même, Cocotte était revenue.
Il fallait prendre un grand parti. On la livra, moyennant cinq
francs, à un chef de train allant au Havre. Il devait la lâcher à
l'arrivée.
Au bout de trois jours, elle rentrait dans son écurie, harassée, efflanquée, écorchée, n'en pouvant plus.
Le maître, apitoyé, n'insista pas.
Mais les chiens revinrent bientôt plus nombreux et plus acharnés
que jamais. Et comme on donnait, un soir, un grand dîner, une poularde
truffée fut emportée par un dogue, au nez de la cuisinière qui n'osa
pas la lui disputer.
Le maître, cette fois, se fâcha tout à fait, et, ayant appelé François, il lui dit avec colère :
- Si vous ne me flanquez pas cette bête à l'eau avant demain matin, je vous fiche à la porte, entendez-vous ?
L'homme fut atterré, et il remonta dans sa chambre pour faire sa
malle, préférant quitter sa place. Puis il réfléchit qu'il ne pourrait
entrer nulle part tant qu'il traînerait derrière lui cette bête
incommode ; il songea qu'il était dans une bonne maison, bien payé,
bien nourri ; il se dit que vraiment un chien ne valait pas ça ; il
s'excita au nom de ses propres intérêts ; et il finit par prendre
résolument le parti de se débarrasser de Cocotte au point du jour.
Il dormit mal, cependant. Dès l'aube, il fut debout et, s'emparant
d'une forte corde, il alla chercher la chienne. Elle se leva lentement,
se secoua, étira ses membres et vint fêter son maître.
Alors le courage lui manqua, et il se mit à l'embrasser avec
tendresse, flattant ses longues oreilles, la baisant sur le museau, lui
prodiguant tous les noms tendres qu'il savait.
Mais une horloge voisine sonna six heures. Il ne fallait plus
hésiter. Il ouvrit la porte : "Viens", dit-il. La bête remua la queue,
comprenant qu'on allait sortir.
Ils gagnèrent la berge, et il choisit une place où l'eau semblait
profonde. Alors il noua un bout de la corde au beau collier de cuir, et
ramassant une grosse pierre, il l'attacha de l'autre bout. Puis il
saisit Cocotte dans ses bras et la baisa furieusement comme une
personne qu'on va quitter. Il la tenait serrée sur la poitrine, la
berçait, l'appelait "ma belle Cocotte, ma petite Cocotte", et elle se
laissait faire en grognant de plaisir.
Dix fois il la voulut jeter, et toujours le coeur lui manquait.
Mais brusquement il se décida, et de toute sa force il la lança le
plus loin possible. Elle essaya d'abord de nager, comme elle faisait
lorsqu'on la baignait, mais sa tête, entraînée par la pierre, plongeait
coup sur coup ; et elle jetait à son maître des regards éperdus, des
regards humains, en se débattant comme une personne qui se noie. Puis
tout l'avant du corps s'enfonça, tandis que les pattes de derrière
s'agitaient follement hors de l'eau ; puis elles disparurent aussi.
Alors, pendant cinq minutes, des bulles d'air vinrent crever à la
surface comme si le fleuve se fût mis à bouillonner ; et François,
hagard, affolé, le coeur palpitant, croyait voir Cocotte se tordant
dans la vase ; et il se disait, dans sa simplicité de paysan :
"Qu'est-ce qu'elle pense de moi, à c't'heure, c'te bête ?"
Il faillit devenir idiot ; il fut malade pendant un mois ; et,
chaque nuit, il rêvait de sa chienne ; il la sentait qui léchait ses
mains ; il l'entendait aboyer. Il fallut appeler un médecin. Enfin il
alla mieux ; et ses maîtres, vers la fin de juin, l'emmenèrent dans
leur propriété de Biessard, près de Rouen.
Là encore il était au bord de la Seine. Il se mit à prendre des
bains. Il descendait chaque matin avec le palefrenier, et ils
traversaient le fleuve à la nage.
Or, un jour, comme ils s'amusaient à batifoler dans l'eau, François cria soudain à son camarade :
- Regarde celle-là qui s'amène. Je vas t'en faire goûter une côtelette.
C'était une charogne énorme, gonflée, pelée, qui s'en venait, les pattes en l'air en suivant le courant.
François s'en approcha en faisant des brasses ; et, continuant ses plaisanteries :
- Cristi ! elle n'est pas fraîche. Quelle prise ! mon vieux. Elle n'est pas maigre non plus.
Et il tournait autour, se maintenant à distance de l'énorme bête en putréfaction.
Puis, soudain, il se tut et il la regarda avec une attention
singulière ; puis il s'approcha encore comme pour la toucher, cette
fois. Il examinait fixement le collier, puis il avança le bras, saisit
le cou, fit pivoter la charogne, l'attira tout près de lui, et lut sur
le cuivre verdi qui restait adhérent au cuir décoloré : "Mademoiselle
Cocotte, au cocher François."
La chienne morte avait retrouvé son maître à soixante lieues de leur maison !
Il poussa un cri épouvantable et il se mit à nager de toute sa
force vers la berge, en continuant à hurler ; et, dès qu'il eut atteint
la terre, il se sauva éperdu, tout nu, par la campagne. Il était fou !"
Pierrot
à Henri Roujon
Mme Lefèvre était une dame de campagne, une veuve, une de ces demi-paysannes à rubans et à chapeaux à falbalas, de ces personnes qui parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et cachent une âme de brute prétentieuse sous des dehors comiques et chamarrés, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des gants de soie écrue.
Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée Rose.
Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long d'une route, en Normandie, au centre du pays de Caux.
Comme elles possédaient, devant l'habitation, un étroit jardin, elles cultivaient quelques légumes.
Or, une nuit, on lui vola une douzaine d'oignons.
Dès que Rose s'aperçut du larcin, elle courut prévenir Madame, qui descendit en jupe de laine.
Ce fut une désolation et une terreur. On avait volé, volé Mme Lefèvre ! Donc, on volait dans le pays, puis on pouvait revenir.
Et les deux femmes effarées contemplaient les traces de pas, bavardaient, supposaient des choses : "Tenez, ils ont passé par là. Ils ont mis leurs pieds sur le mur ; ils ont sauté dans la plate-bande".
Et elles s'épouvantaient pour l'avenir. Comment dormir tranquilles maintenant !
Le bruit du vol se répandit. Les voisins arrivèrent, constatèrent, discutèrent à leur tour ; et les deux femmes expliquaient à chaque nouveau venu leurs observations et leurs idées.
Un fermier d'à côté leur offrit ce conseil : "Vous devriez avoir un chien".
C'était vrai, cela ; elles devraient avoir un chien, quand ce ne serait que pour donner l'éveil. Pas un gros chien, Seigneur ! Que feraient-elles d'un gros chien ! Il les ruinerait en nourriture. Mais un petit chien (en Normandie, on prononce quin), un petit freluquet de quin qui jappe.
Dès que tout le monde fut parti, Mme Lefèvre discuta longtemps cette idée de chien. Elle faisait, après réflexion, mille objections, terrifiée par l'image d'une jatte pleine de pâtée ; car elle était de cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des centimes dans leur poche pour faire l'aumône ostensiblement aux pauvres des chemins, et donner aux quêtes du dimanche.
Rose, qui aimait les bêtes, apporta ses raisons et les défendit avec astuce. Donc il fut décidé qu'on aurait un chien, un tout petit chien.
On se mit à sa recherche, mais on n'en trouvait que des grands, des avaleurs de soupe à faire frémir. L'épicier de Rolleville en avait bien un, tout petit ; mais il exigeait qu'on le lui payât deux francs, pour couvrir ses frais d'élevage. Mme Lefèvre déclara qu'elle voulait bien nourrir un "quin", mais qu'elle n'en achèterait pas.
Or, le boulanger, qui savait les événements, apporta, un matin, dans sa voiture, un étrange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec un corps de crocodile, une tête de renard et une queue en trompette, un vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client cherchait à s'en défaire. Mme Lefèvre trouva fort beau ce roquet immonde, qui ne coûtait rien. Rose l'embrassa, puis demanda comment on le nommait. Le boulanger répondit : "Pierrot".
Il fut installé dans une vieille caisse à savon et on lui offrit d'abord de l'eau à boire. Il but. On lui présenta ensuite un morceau de pain. Il mangea. Mme Lefèvre inquiète, eut une idée : "Quand il sera bien accoutumé à la maison, on le laissera libre. Il trouvera à manger en rôdant par le pays".
On le laissa libre, en effet, ce qui ne l'empêcha point d'être affamé. Il ne jappait d'ailleurs que pour réclamer sa pitance ; mais, dans ce cas, il jappait avec acharnement.
Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet.
Mme Lefèvre cependant s'était accoutumée à cette bête. Elle en arrivait même à l'aimer, et à lui donner de sa main, de temps en temps, des bouchées de pain trempées dans la sauce de son fricot. Mais elle n'avait nullement songé à l'impôt, et quand on lui réclama huit francs, - huit francs, Madame ! - pour ce freluquet de quin qui ne jappait seulement point, elle faillit s'évanouir de saisissement.
Il fut immédiatement décidé qu'on se débarrasserait de Pierrot. Personne n'en voulut. Tous les habitants le refusèrent à dix lieues aux environs. Alors on se résolut, faute d'autre moyen, à lui faire "piquer du mas".
"Piquer du mas", c'est "manger de la marne". On fait piquer du mas à tous les chiens dont on veut se débarasser.
Au milieu d'une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou plutôt un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C'est l'entrée de la marnière. Un grand puits tout droit s'enfonce jusqu'à vingt mètres sous terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines.
On descend une fois par an dans cette carrière, à l'époque où l'on marne les terres. Tout le reste du temps elle sert de cimetière aux chiens condamnés ; et souvent, quand on passe auprès de l'orifice, des hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels lamentables montent jusqu'à vous.
Les chiens des chasseurs et des bergers s'enfuient avec épouvante des abords de ce trou gémissant ; et, quand on se penche au-dessus, il sort une abominable odeur de pourriture.
Des drames affreux s'y accomplissent dans l'ombre.
Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dans le fond, nourrie par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus gros, plus vigoureux certainement, est précipité tout à coup. Ils sont là, seuls, affamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent, hésitent, anxieux. Mais la faim les presse ; ils s'attaquent, luttent longtemps, acharnés ; et le plus fort mange le plus faible, le dévore vivant.
Quand il fut décidé qu'on ferait "piquer du mas" à Pierrot, on s'enquit d'un exécuteur. Le cantonnier qui binait la route demanda dix sous pour la course. Cela partu follement exagéré à Mme Lefèvre. Le goujat du voisin se contentait de cinq sous ; c'était trop encore ; et, Rose ayant fait observer qu'il valait mieux qu'elles le portassent elles-mêmes, parce qu'ainsi il ne serait pas brutalisé en route et averti de son sort, il fut résolu qu'elles iraient toutes les deux à la nuit tombante.
On lui offrit, ce soir-là, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il l'avala jusqu'à la dernière goutte ; et, comme il remuait la queue de contentement, Rose le prit dans son tablier.
Elles allaient à grands pas, comme des maraudeuses, à travers la plaine. Bientôt elles aperçurent la marnière et l'atteignirent ; Mme Lefèvre se pencha pour écouter si aucune bête ne gémissait. - Non - il n'y en avait pas ; Pierrot serait seul. Alors Rose, qui pleurait, l'embrassa, puis le lança dans le trou ; et elles se penchèrent toutes deux, l'oreille tendue.
Elles entendirent d'abord un bruit sourd ; puis la plainte aiguë, déchirante, d'une bête blessée, puis une succession de petits cris de douleur, puis des appels désespérés, des supplications de chien qui implorait, la tête levée vers l'ouverture.
Il jappait, oh ! il jappait !
Elles furent saisies de remords, d'épouvante, d'une peur folle et inexplicable ; et elles se sauvèrent en courant. Et, comme Rose allait plus vite, Mme Lefèvre criait : "Attendez-moi, Rose, attendez-moi !".
Leur nuit fut hantée de cauchemars épouvantables.
Mme Lefèvre rêva qu'elle s'asseyait à table pour manger la soupe, mais, quand elle découvrait la soupière, Pierrot était dedans. Il s'élançait et la mordait au nez.
Elle se réveilla et crut l'entendre japper encore. Elle écouta ; elle s'était trompée.
Elle s'endormit de nouveau et se trouva sur une grande route, une route interminable, qu'elle suivait; Tout à coup, au milieu du chemin, elle aperçut un panier, un grand panier de fermier, abandonné ; et ce panier lui faisait peur.
Elle finissait cependant par l'ouvrir, et Pierrot, blotti dedans, lui saisissait la main, ne la lâchait plus ; et elle se sauvait éperdue, portant ainsi au bout du bras le chien suspendu, la gueule serrée.
Au petit jour, elle se leva, presque folle, et courut à la marnière.
Il jappait ; il jappait encore, il avait jappé toute la nuit. Elle se mit à sangloter et l'appela avec mille petits noms caressants. Il répondit avec toutes les inflexions tendres de sa voix de chien.
Alors elle voulut le revoir, se promettant de le rendre heureux jusqu'à sa mort.
Elle courut chez le puisatier chargé de l'extraction de la marne, et elle lui raconta son cas. L'homme écoutait sans rien dire. Quand elle eut fini, il prononça : "Vous voulez votre quin ? Ce sera quatre francs".
Elle eut un sursaut ; toute sa douleur s'envola du coup.
"Quatre francs ! vous vous en feriez mourir ! quatre francs !".
Il répondit : "Vous croyez que j'vas apporter mes cordes, mes manivelles, et monter tout ça, et m'en aller là-bas avec mon garçon et m'faire mordre encore par votre maudit quin, pour l'plaisir de vous le r'donner ? fallait pas l'jeter."
Elle s'en alla, indignée. - Quatre francs !
Aussitôt rentrée, elle appela Rose et lui dit les prétentions du puisatier. Rose, toujours résignée, répétait : "Quatre francs ! c'est de l'argent, Madame".
Puis, elle ajouta : "Si on lui jetait à manger, à ce pauvre quin, pour qu'il ne meure pas comme ça ?".
Mme Lefèvre approuva, toute joyeuse ; et les voilà reparties, avec un gros morceau de pain beurré.
Elles le coupèrent par bouchées qu'elles lançaient l'une après l'autre, parlant tour à tour à Pierrot. Et sitôt que le chien avait achevé un morceau, il jappait pour réclamer le suivant.
Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles ne faisaient plus qu'un voyage.
Or, un matin, au moment de laisser tomber la première bouchée, elles entendirent tout à coup un aboiement formidable dans le puits. Ils étaient deux ! on avait précipité un autre chien, un gros !
Rose cria : "Pierrot !" Et Pierrot jappa, jappa. alors on se mit à jeter la nourriture ; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son compagnon, qui mangeait tout, étant le plus fort.
Elles avaient beau spécifier : "C'est pour toi, Pierrot !" Pierrot, évidemment, n'avait rien.
Les deux femmes, interdites, se regardaient ; et Mme Lefèvre prononça d'un ton aigre : "Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on jettera là dedans. Il faut y renoncer".
Et, suffoquée à l'idée de tous ces chiens vivants à ses dépens, elle s'en alla, emportant même ce qui restait du pain qu'elle se mit à manger en marchant.
Rose la suivit en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu.