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22 août 2008

L'amour des poètes

La ville de Rouen, après de longues résistances, a inauguré l'été dernier le petit monument élevé au poète Louis Bouilhet par les amis fidèles du mort.
    La cérémonie, mal préparée, mal organisée, fut piteuse. Les gens de lettres parisiens, invités la veille, ou non prévenus, n'y purent venir. Le commerce local figurait seul à cette solennité.
    Aujourd'hui, la ville de Cany élève à son tour un monument au poète né dans ses murs, à son poète. Le maire, les adjoints, tout le conseil municipal ont voulu donner l'exemple. Ils ont donné, également, et sans compter, leur temps et leurs écus.
    Donc dimanche prochain, 27 mai, un nouveau buste de Louis Bouilhet s'élèvera sur la place de sa ville natale. Et la charmante petite cité normande illuminera, chantera, banquettera et dansera en l'honneur de son fils disparu, mais immortel.
    C'est un petit journal de Rouen, le Rabelais, qui a pris l'initiative de cette fête. En province, c'est souvent dans les petits journaux qu'on trouve ainsi l'amour désintéressé des arts et l'audace qu'il faut pour entreprendre des œuvres pieuses de cette nature, qui ne rapporteront point d'argent.
    Comme beaucoup de poètes, Louis Bouilhet fut malheureux. Sa vie ne fut guère qu'une suite d'espoirs irréalisés.
    Il demeura pauvre, comme l'étaient presque tous les hommes de lettres de sa génération. Il souffrit de la misère, il souffrit de l'indifférence du public pour ses œuvres qu'il sentait supérieures ; et il mourut brusquement alors qu'il semblait plein de force et de vie, miné par les attentes sans fin, les chagrins secrets et le manque d'argent. Car il faut de l'argent à un artiste comme il faut de la liberté à l'oiseau. On ne connut pourtant jamais les tortures de son âme, car il était de cette race forte de souriants chez qui tout semble gai, même la douleur. Son esprit mordant savait rire de tout, de ses misères aussi. Il en riait amèrement, douloureusement, mais il en riait. Les larmoyants l'irritaient, l'exaspéraient. Il avait, au fond de l'esprit, une philosophie paisible, découragée, ironique et plaisante qui s'accommodait de tout, résignée d'avance à tout, et se vengeait des événements par un mépris railleur. Son âme avait deux faces, ou, peut-être, portait deux masques. Et tous deux, parfois, se montraient en même temps, l'un était jovial, l'autre majestueux. Son talent fut familier, gai, héroïque et pompeux.
    Il adorait les farces, les bonnes farces gauloises. Un jour, dans une diligence pleine de bourgeois du pays, il dit gravement à un de ses amis fort connu, décore', homme politique influent, après une causerie grave d'une heure que tout le monde écoutait : « C'était à l'époque de ta sortie de la maison centrale de Poissy, après ton affaire de Bruxelles ». Dans ses œuvres, le fond désespéré de sa nature se montre quelquefois. Il jette tout à coup un cri de désespoir affreux qu'on sent venu des entrailles. Il lève la robe dont il se pare et montre la plaie saignante.

Toute ma lampe a brûlé goutte à goutte,
Mon feu s'éteint avec un dernier bruit,
Sans un ami, sans un chien qui m'écoute,
Je pleure seul dans la profonde nuit.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oh ! la nuit froide ! Oh ! la nuit douloureuse,
Ma main bondit sur mon sein palpitant.
Qui frappe ainsi dans ma poitrine creuse,
Quels sont ces coups sinistres qu'on entend ?

Qu'es-tu ? Qu'es-tu ? parle, ô monstre indomptable
Qui te débats en mes flancs enfermé.
Une voix dit, une voix lamentable :
« Je suis ton cœur et je n'ai pas aimé ! »

    La soif de l'amour semble avoir toujours été la maladie incurable des poètes, ces grands enfants, impuissants décrocheurs d'étoiles. L'exaltation naturelle d'une âme poétique, exaspérée par l'excitation artistique qu'il faut pour produire, pousse ces êtres d'élite, mais sans équilibre, à concevoir une sorte d'amour idéal, ennuagé, éperdument tendre, extatique, jamais rassasié, sensuel sans être charnel, tellement délicat qu'un rien le fait s'évanouir, irréalisable et surhumain. Et les poètes sont peut-être les seuls hommes qui n'aient jamais aimé une femme, une vraie femme, en chair et en os, avec ses qualités de femme, ses défauts de femme, son esprit de femme, restreint et charmant, ses nerfs de femme et sa troublante femellerie.
    Toute femme devant qui s'exalte leur rêve est le symbole d'un être mystérieux, mais féerique : l'être qu'ils chantent, ces chanteurs d'illusions. Elle est, cette vivante adorée par eux, quelque chose comme la statue peinte, image d'un Dieu devant qui s'agenouille le peuple. Où est ce Dieu ? Quel est ce Dieu ? Dans quelle partie du Ciel habite l'inconnue qu'ils ont tous idolâtrée, ces fous, depuis le premier rêveur jusqu'au dernier. Sitôt qu'ils touchent une main qui répond à leur pression, leur âme s'envole dans l'invisible songe loin de la charnelle réalité. Et la femme, éperdue, frémit jusqu'au cœur, d'être aimée ainsi par un poète ! Elle, simple, l'aime comme elles aiment toutes, humainement, avec sa poésie un peu niaise, son exaltation bourgeoise, avec un mélange confus d'idéal et de sensuel, de câlinerie et d'imagination, de baisers et de mots sonores. Mais c'est lui qu'elle aime, lui seul, rien que lui, tel qu'il est en chair et en âme.
    Tandis que lui ! Si vous saviez ? C'est vous qu'il possède ! mais comme vous êtes autre dans son esprit, dans son amour. Comme il vous transforme, vous complète, vous défigure avec son art de poète. Ce ne sont pas vos lèvres qu'il baise ainsi, ce sont les lèvres rêvées ! Ce n'est pas au fond de vos yeux bleus ou noirs que se perd ainsi son regard exalté. C'est dans quelque chose d'inconnu et d'insaisissable ! Votre œil n'est que la vitre par laquelle il regarde le Paradis de l'Amour idéal. Il vous étreint, il râle, il semble fou, il délire devant votre corps ferme et blanc ; et il crie ces mots brûlants qui enflamment le sang dans les veines. Et cependant vous n'êtes pour lui qu'une forme quelconque qui lui permet de croire avoir un instant saisi son illusion chérie.
    En voulez-vous des preuves ? Quel poète a jamais aimé ? Cherchons.
    Est-ce Virgile ? Pour quel sexe alors étaient ses préférences ? On l'ignore !
    Les Grecs méprisaient aussi l'amour des femmes qui ne répondaient point à leur idéal de beauté plastique !
    Qui donc aima ? Le sombre Dante, le modèle des amants ? Béatrix avait douze ans quand il la vit et l'adora ! Il lui fallait une femme pour chanter ! Cette enfant suffit à son âme frémissante. Il l'aima dans la solitude et la fièvre du délire poétique, comme on aime l'inspiratrice. Il la connut à peine. Il n'avait pas besoin d'elle. Elle ne fut que la forme désirée, de loin, par son rêve !
    Qui donc aima ? Pétrarque ! Laure ne lui appartint jamais. Il faut un marbre aux sculpteurs pour modeler une statue ; elle fut le marbre. Elle était bonne femme et bonne mère, entourée d'enfants, bourgeoise et placide. Que lui importait à lui ?
    Qui donc aima, parmi les poètes ? Gœthe ? Il lui fallait cinq maîtresses sans qu'il en préférât aucune, afin de posséder en même temps toute la gamme des tendresses humaines, toutes les sortes d'inspirations nécessaires à son talent.
    Il garnissait toujours le fond de son cœur d'une passion purement idéale pour une grande dame inaccessible, quelque chose d'élevé, de pur, occupant son cerveau d'artiste.
    Il avait en même temps une liaison avec quelque femme du monde, intelligente et belle. Amour de l'âme et des sens, délicat et distingué, mélange de tendresse, de poésie et d'étreintes.
    Il entretenait une fille, chair docile à sa fantaisie ; instrument servile de plaisir et de repos ; table toujours mise, bras toujours ouverts.
    Mais il ne méprisait pas la bonne, la servante d'auberge aux bras bleus, aux mains rouges, aux cheveux gras, au linge dur et suspect. Car il faut aussi satisfaire les instincts grossiers.
    Et il courait le soir, dans les ruelles, après les marchandes de spasmes.
    Qui donc aima parmi les poètes ? Lamartine ?
    Qu'est-ce qu'Elvire, sinon le nuage devenu femme ? sinon cette forme flottante aux contours de corps humain qu'est toujours la femme des poètes !
    Musset ? Las de chercher, sans la trouver, celle qu'appelaient son cœur et ses vers, il la poursuivit dans les logis publics, à travers les fumées de l'ivresse. Et il mourut, celui-là, de son rêve irréalisé !
    Aucun n'aima ! Quelques-uns eurent pendant quelques heures l'illusion de l'amour, et c'est tout.
    D'autres, désespérés de leurs efforts sans fin, s'écrient, comme Sully Prudhomme

Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
Infructueux essai du pauvre amour qui tente
L'impossible union des âmes par les corps.

    Car l'amour, le simple amour qui attache deux êtres l'un à l'autre est trop bourgeois, trop raisonnable, trop humainement commun, et trop bête en somme pour ces êtres privilégiés que sont les poètes. Il leur en faut plus. Ils ne sauraient se contenter du PEU qu'est l'amour.
    Quand ils sont des buveurs d'illusions, ils croient aimer, comme Dante, et il leur suffit alors d'une image.
    Quand ils sont des chercheurs insatiables, comme Musset ; quand ils poursuivent jusqu'au bout leur rêve impossible, ils meurent désespérés sur le ventre d'une fille publique.
    Quand ils sont clairvoyants et raisonnables, désabusés et désolés, ils s'écrient, comme Bouilhet :

Qu'es-tu ? qu'es-tu ? Parle, ô monstre indomptable
Qui te débats, en mes flancs enfermé !
Une voix dit, une voix lamentable :
« Je suis ton cœur, et je n'ai pas aimé ! »

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L'Amour dans les livres et dans la vie

C'est d'ordinaire dans les livres que nous acquérons la connaissance de l'amour, c'est par eux que nous commençons à en désirer les émotions. Ils nous le révèlent poétique et enflammé, ou rêveur et clair de lunesque, et nous gardons souvent jusqu'à la mort l'impression qu'ils nous en ont donnée au début de notre adolescence ! Nous apportons ensuite, dans toutes nos rencontres, dans nos liaisons et nos tendresses, la manière de voir et d'être que nous avons apprise dans nos premières lectures, sans que l'expérience des faits nous donne la notion exacte des choses, l'appréciation précise des rapports amoureux, et la désillusion que traîne derrière elle la réalité.
    Une jeune femme disait un jour : « En amour, nous sommes tous comme des locataires qui passent leur vie à changer de logement sans s'en apercevoir parce qu'ils portent leurs meubles et leur manière de draper de domicile en domicile. » Donc, les œuvres des poètes et des romanciers à travers lesquelles nous avons aimé regarder l'existence laissent d'ordinaire sur notre esprit et sur notre cœur une marque ineffaçable. Il en résulte que les tendances littéraires d'une époque déterminent presque toujours les tendances amoureuses. Peut-on contester que Jean-Jacques Rousseau, par exemple, n'ait modifié extrêmement la manière d'aimer de son temps, et n'ait eu sur les mœurs tendres une influence absolue ? N'est-ce pas lui qui a mis fin à l'ère de la galanterie ouverte par le Régent, après la période d'amours sévères due aux écrivains du grand siècle.
    Niera-t-on que Lamartine, versant sur la France sa poésie sentimentale et exaltée, n'ait tourné les âmes vers un amour nouveau extatique et déclamatoire. D'autres écrivains de la même époque, Dumas avec Antony, avec ses romans lus comme des évangiles, Alfred de Vigny avec Chatterton, Eugène Sue avec Mathilde, Frédéric Soulié et tant d'autres apôtres des ardeurs tragiques et désordonnées ou des tendresses lugubres dont on meurt, jetèrent les esprits dans une sorte de folie passionnelle, dont Musset, avec ses vers idéalement sensuels, Hugo avec ses ouragans poétiques où l'amour héroïque passait comme une bourrasque, firent une sorte de renouveau du tempérament national, tout différent du vieux. tempérament français, gai, inconstant et sagement ému.
    Il est certain qu'on a aimé en France dans la bourgeoisie et dans le monde, d'après la formule de Rousseau, d'après la formule de Lamartine, d'après les formules de Dumas, de Musset, etc. Il est également certain que la génération, mûre aujourd'hui et qui fut jeune voici quinze ou vingt ans, a aimé et aime encore, selon les milieux, d'après la formule apportée par M. Alexandre Dumas fils, ou d'après celle de M. Octave Feuillet. Personne, me semble-t-il, à côté de ces deux écrivains, ni après ces deux écrivains n'a eu d'influence réelle sur les mœurs amoureuses, en France.
    La génération littéraire d'aujourd'hui, en général, nous déshabitue du rêve passionné pour ne considérer la tendresse humaine qu'à l'état de cas pathologique, d'accident normal de l'instinct, étendant son influence sur la nature morale. Aussi, habitués à reconnaître la vérité précise dans les livres qui nous montrent l'image presque exacte de la vie, sommes-nous infailliblement un peu surpris, quand nous constatons dans un roman nouveau un peu de cet irréel aimable si recherché dans notre enfance.
    Le dernier livre de M. Pierre Loti : Pêcheurs d'Islande, nous donne cette note attendrie, jolie, captivante mais inexacte qui doit, par le contraste voulu avec les observations cruelles et sans charme auxquelles nous sommes accoutumés, faire une partie de son grand succès.
    Il ne s'agit nullement ici de critique ni d'opinion littéraire. En art tout est admis, toutes les tendances étant également justifiables, le talent seul a de l'importance. Or, le talent de M. Loti est très grand, son charme très subtil et très puissant en même temps, sa vision très personnelle et très originale, son droit de voir d'après son tempérament d'artiste demeure incontestable ; mais ce qu'on peut absolument contester chez lui, c'est l'exactitude de sa psychologie amoureuse ; et par là il appartient à l'école poétique des charmeurs sentimentaux.
    A travers les brumes d'un océan inconnu de nos yeux, il nous a montré d'abord une île d'amour adorable, et il a refait avec Loti et Rarahu ce poème de Paul et Virginie. Nous ne nous sommes point demandé si la fable était vraie, qu'il nous disait si charmante. Il revenait de ce pays ; et nous avons pensé naïvement qu'on aimait comme ça là-bas ! De même nous imaginons volontiers qu'on aima jadis dans notre patrie avec plus d'entraînement qu'aujourd'hui.
    Puis il nous a raconté avec non moins de séduction habile les tendresses d'un spahi et d'une mignonne négresse. Le soldat nous avait bien paru un peu conçu d'après la méthode de poétisation continue ; mais la femme, la petite noire était si jolie, si bizarre, si tentante, si drôle, si artistement campée qu'elle nous a séduits et aveuglés aussitôt.
    Nous demeurions aussi sans méfiance devant ses étranges paysages, beaux comme les horizons entrevus dans les féeries, ou rêvés aux heures des songes.
    Puis il nous a dit la Bretagne de Mon Frère Yves.
    Alors, pour tout homme qui regarde avec des yeux clairs et perspicaces, des doutes se sont éveillés. La Bretagne est trop près de nous pour que nous ne la connaissions point, pour que nous n'ayons point vu ce paysan breton, brave et bon, mais en qui l'animalité première persiste à tel point qu'il semble bien souvent une sorte d'être intermédiaire entre la brute et l'homme. Quand on a vu ces cloaques qu'on nomme des villages, ces chaumières poussées dans le fumier, où les porcs vivent pêle-mêle avec les hommes, ces habitants qui vont, tous nu-jambes pour marcher librement dans les fanges, et ces jambes de grandes filles encrassées d'ordures jusqu'aux genoux, quand on a vu leurs cheveux et senti, en passant sur les routes, l'odeur de leurs corps, on reste confondu devant les jolis paysages à la Florian, et les chaumines enguirlandées de roses, et les gracieuses mœurs villageoises que M. Pierre Loti nous a décrites.
    Il nous dit aujourd'hui les amours des marins, et la détermination d'idéaliser jusqu'à l'invraisemblable apparaît de plus en plus. Nous voici en plein dans les tendresses à la Berquin, dans la sentimentalité paysannesque, dans la passion lyrico-villageoise de Mme Sand.
    Cela est charmant toutefois et touchant ; mais cela nous charme et nous touche par des effets littéraires trop apparents, trop visiblement faux, par l'attendrissement trop voulu, et non par la vérité,.. non par cette vraisemblance dure et poignante qui nous bouleverse le cœur au lieu de l'émouvoir facticement comme le fait M. Loti.
    Notre esprit avide aujourd'hui d'apparences réelles demeure incrédule, bien que séduit devant ces jolies fables marines. Mais, dès qu'il s'éloigne des côtes connues de nous, l'écrivain retrouve soudain toute sa puissance de persuasion captivante. Je ne sais rien de plus parfaitement émouvant que ces visions de la mer, de la pêche, de la vie monotone et rude balancée sur les flots, que ces évocations de choses naturelles qui deviennent saisissantes comme des apparitions fantastiques. On se rappelle, dans Mon Frère Yves, le surprenant baleinier entrevu, un matin, dans les mers glaciales, vaisseau, cimetière portant à ses vergues des débris de baleines, et monté par des forbans écrémés sur tous les peuples.
    Le procédé de poétisation continue de ces sortes de livres devient surtout apparent quand on les compare à des œuvres de même ordre écrites par des hommes d'un tempérament différent. Pour ne parler que des paysages qui sont, chez M. Loti, d'une vérité relative bien plus sévère que ses personnages, ils nous donnent encore la sensation de choses vues par un poète rêveur. Je me garderai bien de lui reprocher cette qualité ; mais si je compare sa vision poétique et un peu féerique à la vision admirablement précise bien que poétique aussi du peintre Fromentin qui nous montre la route de Laghouat et le désert, je ne puis m'empêcher de constater qu'il suffit d'être sincère, quand on est artiste et qu'aucune poétisation n'a la force saisissante de la vérité.
    J'ai lu avec un plaisir délicieux le Mariage de Loti et le Roman d'un Spahi ; mais je ne connais point davantage les îles lointaines du Grand Océan ou la côte occidentale d'Afrique, après ces lectures.
    Or, le remarquable roman de Robert de Bonnières sur l'Inde, le Baiser de Maïna, me montre bien plus exactement ce pays fabuleux que ne me l'avaient montré jusqu'ici les poètes menteurs et les voyageurs illuministes. Et quelques jours après cette lecture qui avait accru ma vive curiosité de cette étrange région, le hasard mit en mes mains le récit d'un officier, L'Inde à fond de train, par le comte de Pontevès-Sabran, qui se promène sans aucune préparation poétique, sans prétention littéraire, avec un entrain joyeux de bonne humeur un peu gavroche et un sans-façon tout militaire, dans la patrie mystérieuse du Bouddha.
    Et ces deux livres, celui du romancier observateur minutieux et sérieux, celui du soldat observateur superficiel et gai, m'ont raconté l'Inde mieux que ne l'avaient fait jusqu'ici tous les chanteurs de légendes et de paysages colorés.

    J'ai dit que M. Alexandre Dumas fils et M. Octave Feuillet, avec des tempéraments très différents, sont les deux seuls écrivains vivants qui aient eu une action réelle sur les mœurs amoureuses de notre pays.
    Il suffit pour s'en convaincre d'un coup d'œil jeté sur les écrivains et sur le monde.
    Les poètes autrefois déterminaient une manière d'aimer.
    N'en citons que deux : Lamartine et Musset.
    Quel poète aujourd'hui peut éveiller dans l'âme des femmes des rêveries tendres ou passionnées ? Est-ce M.Leconte de Lisle, l'admirable, impeccable et impassible artiste ?- Non.
    - Est-ce M. Théodore de Banville, le plus adroit, le plus souple des poètes ? Non. Est-ce M. Sully Prudhomme qui rêve de science en écrivant ses vers ? Non.
    Et parmi les prosateurs, cherchons. Est-ce Edmond de Goncourt, ciseleur de phrases subtiles, artiste complexe, merveilleusement habile, mais observateur implacable qui troublera les cœurs haletants des jeunes filles et leur dira : « C'est ainsi qu'on aime et qu'on doit aimer ? »
    Est-ce Zola, génial, étrangement puissant et brutal, qui montrera aux femmes inquiètes et hésitantes le chemin des idéales tendresses ?
    Est-ce Daudet, plus doux, plus adroit, moins franchement cruel, mais dont l'ironie apparaît derrière les joliesses voulues ?
    Personne, parmi ceux qui écrivent aujourd'hui, ne peut faire couler dans le cœur de ses lecteurs ce je-ne-sais-quoi d'attendri qui prépare et fait naître les émotions d'amour. Et l'on peut dire, on peut affirmer que l'amour n'existe plus dans la jeune société française.

    La faculté d'exaltation, mère des tendresses passionnées et de tous les enthousiastes, a disparu devant les envahissements de l'esprit d'analyse et de l'esprit scientifique. Et les femmes, atteintes par contagion, plus frappées même que les hommes, s'agitent, souffrent d'un malaise singulier, d'une inquiétude harcelante, qui n'est, au fond, que l'impuissance d'aimer.
    Plus elles appartiennent au monde, plus elles ont l'esprit cultivé et les yeux ouverts sur la vie, plus se manifeste en elles cette maladie étrange et nouvelle. Celles d'un milieu moyen, d'une âme naïve et d'un cœur simple demeurent encore, pour quelques années, capables de cette flamme et de cet affolement qu'on nomme l'amour. Les autres sentent leur mal, luttent, s'efforcent de le vaincre, et n'y parvenant pas se résignent ou s'égarent en des caprices bizarres.
    Plus rien qui ressemble à cet entraînement irrésistible que chantaient les poètes et que disaient les romanciers, voici trente ou quarante ans. Plus de drames, plus d'enlèvements, plus de ces enivrements qui prenaient deux êtres, les jetaient l'un à l'autre, en les emplissant d'un indicible bonheur.
    Nous voyons des femmes coquettes, ennuyées, irritées de ne rien sentir, qui s'abandonnent par ennui, par désœuvrement, par mollesse ; d'autres qui restent sages uniquement par désillusion ; d'autres qui tentent de se tromper, qui s'exaltent sur les souvenirs d'autrefois et balbutient sans les croire les paroles ardentes que disaient leurs mères.
    Nous voyons des liaisons réglées comme des actes notariés, où tout est prévu, les jours, les heures, les accidents et jusqu'à la rupture dont on devine l'échéance. On prend un amour comme une loge à l'Opéra, parce qu'il occupe deux soirs par semaine, qu'il facilite les sorties, qu'il offre des distractions d'hiver et d'été, et aussi, bien souvent, parce qu'il rend plus doux les rapports avec les couturiers.
    Et si l'on entend dire, par hasard, dans le monde, en parlant d'une femme, qu'elle est follement amoureuse de M. X... ou de M. T... on peut être sûr, sans la connaître qu'elle a passé la quarantaine !

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Les amies de Balzac

Celle qui fut d'abord Mme Hanska, puis Mme Honoré de Balzac, vient de mourir. Elle a tenu dans la vie de l'immortel écrivain une place prédominante ; elle semble même avoir possédé son unique amour profond.
    Mais, à côté d'elle, beaucoup d'autres femmes, toutes de mérite et d'esprit, ont eu leur part dans l'affection expansive du romancier. On eût dit qu'il leur jetait partout de grands morceaux de son cœur.
    Car Balzac était un TENDRE.
    Il y aurait une bien curieuse et bien intéressante étude à faire sur ce sujet : « Le rôle, l'importance et l'influence des femmes dans la vie des hommes de lettres. » Car tous les artistes ont une manière différente d'envisager la femme, de la comprendre, de l'aimer et de la pratiquer.
    Le temps des grandes passions idéalistes est passé ; les Pétrarques sont rares aujourd'hui ; et beaucoup d'hommes de labeur s'éloignent systématiquement de ce qu'on appelait naguère « le beau sexe », ou du moins ne lui demandent que des plaisirs rapides et tout matériels, fermant leurs cœurs aux amours exaltées.
    Parmi les grands écrivains morts depuis le commencement du siècle, on rencontre, suivant les tempéraments, les plus diverses manières de comprendre l'amour.
    Gœthe semble avoir conçu et réalisé une sorte de harem libre, avoir voulu parcourir en même temps toute la gamme des tendresses, goûter à tous les plaisirs, se délecter à toutes les sources de l'affection féminine.
    Il traitait l'amour en grand seigneur qui ne se veut priver de rien.
    Il lui fallait, pour être heureux, dit-on, mener cinq intrigues de front - cinq, ni plus ni moins. - Il avait d'abord, pour son âme, rien que pour son âme, pour entretenir en lui une exaltation artistique et sentimentale dont il avait besoin, une sereine passion où rien de charnel n'entrait. Don Quichotte conscient, il idéalisait une Dulcinée quelconque et la posait religieusement sur l'autel des pures extases en l'entourant de petites fleurs bleues.
    Pour son cœur, il lui fallait un amour ardent, tendre et charnel, poésie et sensualité mêlées, quelque chose de distingué, avec titre et position sociale, une passion mondaine enfin.
    Puis il avait son ordinaire, une maîtresse comme toutes les maîtresses, une fille toujours prête, esclave caressante et payée : un lit garni, enfin, avec le foulard sous l'oreiller.
    Mais quand un homme est complet, quand tout son mécanisme fonctionne, il a aussi des instincts bas, des vices. Gœthe estimait que cette partie de son être méritait autant d'égards que l'autre, que la partie dite supérieure ; et il ne méprisait point, paraît-il, la servante d'auberge, la laveuse de vaisselle, la fille aux bras rouges, au linge grisâtre, aux bas blancs.
    Ce qui ne l'empêchait pas de courir encore la gueuse par les rues.
    Musset, après des velléités d'amour, des essais d'affection complète, c'est-à-dire de cette affection où le cœur et les sens ont leur part, semble s'en être tenu définitivement aux caresses des drôlesses numérotées.
    Byron, sur qui bien des légendes ont couru, après cette passion inquiète qu'il a eue pour la Guiccioli, traita la femme en marchandise, qu'il payait largement, paraît-il.
    Chateaubriand ne fut-il pas torturé par cette inavouable et brûlante tendresse qu'il nous raconte dans René.
    Lamartine aima un nuage qu'il baptisa du nom d'Elvire. Mais on dit tout bas qu'il ne s'en tenait point à cette affection céleste.

    Balzac adorait les femmes, mais d'une façon poétique, éthérée et raffinée. Comme Gœthe, il paraît avoir eu diverses catégories d'amies ; mais, avec lui, elles demeuraient simplement des amies.
    En pouvait-il être autrement ? Chez cet homme, tout est cerveau. Ce prodigieux remueur d'idées, qui passa son existence à regarder ses rêves, ne semble avoir vécu que dans les joies cérébrales et n'avoir jamais touché aux autres. Chez lui, tout est pensée : à peine même s'inquiète-t-il de l'art, de la beauté plastique, de la forme pure, de la signification poétique des choses, de cette vie imagée et imaginée dont les poètes animent les objets.
    Il avoue ingénument qu'en visitant la galerie de Dresde il est resté froid devant les Rubens et les Raphaël, parce qu'il n'avait point dans sa main celle de la comtesse Hanska !
    Dans ses labeurs herculéens, au milieu de ses embarras d'argent, de toutes les difficultés qu'il traversa, c'est aux femmes qu'il demande les consolations, le courage, les douceurs d'âme dont il a besoin.
    Elles furent, du reste, ses fidèles amies.
    Il était avide de leur tendresse et la chercha toute sa vie. Presque adolescent encore, il écrivait à sa sœur : « Mon assiette est vide et j'ai faim. Laure, Laure, mes deux seuls et immenses désirs : être célèbre et être aimé, seront-ils jamais satisfaits ? » - Puis, plus tard : - « Me consacrer au bonheur d'une femme est pour moi un rêve perpétuel. » Une autre fois, après une de ces périodes de travail fou qui l'ont tué, lassé d'écrire, il se tournait vers cet amour qu'il appelait sans cesse et il s'écriait : « Vrai, je mérite bien d'avoir une maîtresse ; et tous les jours mon chagrin s'accroît de n'en point avoir, parce que l'amour, c'est ma vie et mon essence. » Il en rêvait sans fin, et, avec une naïveté d'écolier qui attend le prix du devoir terminé, il le considérait comme la récompense réservée et promise par le ciel à ses labeurs.
    Et rien, absolument rien, de matériel n'entrait dans cette soif de la femme. Il aimait leur cœur, le charme de leur parole, la douceur de leurs consolations, l'abandon tendre de leur commerce, peut-être aussi leurs parfums, la finesse de leurs mains pressées, et cette molle tiédeur qu'elles semblent répandre dans l'atmosphère qui les entoure. Il poussait vers elles des appels d'enfant malade qui a besoin d'être soigné, et se jetait sur leur affection, l'implorait, s'y réfugiait dans ses fatigues, ses déboires, ses tristesses, lorsqu'il était blessé par quelque injustice de ces Parisiens « chez qui la moquerie remplace ordinairement la compréhension ». Jamais une pensée charnelle ne semble l'avoir effleuré.
    Il s'en défend même avec violence : « Moi ? un homme chaste depuis un an... qui regarde comme entachant tout plaisir qui ne dérive pas de l'âme et qui n'y retourne pas. »
    Enfin, son vœu le plus ardent est exaucé ! Il aima et fut aimé. Alors ce furent des épanchements sans fin d'adolescent à son premier amour, des débordements de joie infinis, des délicatesses de langage extraordinaires, des quintessences et des puérilités de sentiments.
    Lorsqu'Elle est loin, il hésite à manger les fruits qu'il aime, parce qu'il ne veut point goûter un plaisir qu'elle ne partage pas. Lui, qui se plaignait si fort de perdre tant de temps aux lettres que réclamait sa mère, passe des nuits entières à écrire à celle qu'il adore ; il travaille plus et court à la poste à tout moment chercher les réponses venues de Russie. Puis, lorsqu'il ne les trouve pas, il a des accès de découragement presque de folie. Il reste tantôt immobile ; tantôt s'agite sans raison, il ne sait que faire, s'irrite s'exaspère : - « Le mouvement me fatigue et le repos m'accable. »
    Il lui écrit, dans cet éternel étonnement des amoureux : « Je ne suis pas encore habitué à vous connaître, après des années. » Il se plonge dans le souvenir des jours heureux écoulés près d'elle. Il ne sait comment exprimer ce qu'il ressent, lorsque lui revient la pensée de quelques bonheurs lointains. Il s'écrie alors : « Il y a des choses du passé qui me font l'effet d'une fleur gigantesque, - que vous dirai-je ?... d'un magnolia qui marche, d'un de ces rêves du jeune âge trop poétiques et trop beaux pour être jamais réalisés. »
    Il fut réalisé, son rêve, mais trop tard.
    Celle qu'il avait tant aimée et qui vient, à son tour, de mourir put enfin devenir sa femme, après des obstacles sans nombre. Une maladie de cœur avait miné depuis longtemps l'infatigable écrivain. Au lieu de partager les gloires de son mari, et de goûter le bonheur que lui promettait son grand amour, Mme Honoré de Balzac n'avait plus qu'un mourant à soigner.

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Les caresses

Non, mon ami n'y songez plus. Ce que vous me demandez me révolte et me dégoûte. On dirait que Dieu, car je crois à Dieu, moi, a voulu jadis tout ce qu'il a fait de bon en y joignant quelque chose d'horrible. Il nous avait donné l'amour, la plus douce chose qui soit au monde, mais trouvant cela trop beau et trop pur pour nous, il a imaginé les sens, les sens ignobles, sales, révoltants, brutaux, les sens qu'il a façonnés comme par dérision et qu'il a mêlés aux ordures du corps, qu'il a conçus de telle sorte que nous n'y pouvons songer sans rougir, que nous n'en pouvons parler qu'à voix basse. Leur acte affreux est enveloppé de honte. Il se cache, révolte l'âme, blesse les yeux, et honni par la morale, poursuivi par la loi, il se commet dans l'ombre, comme s'il était criminel.
    Ne me parlez jamais de cela, jamais !
    Je ne sais point si je vous aime, mais je sais que je me plais près de vous, que votre regard m'est doux et que votre voix me caresse le coeur. Du jour où vous auriez obtenu de ma faiblesse ce que vous désirez, vous me deviendrez odieux. Le lien délicat qui nous attache l'un à l'autre serait brisé. Il y aurait entre nous un abîme d'infamies.
    Restons ce que nous sommes. Et... aimez-moi si vous voulez, Je le permets.
    Votre amie,

GENEVIÈVE.   

    Madame, voulez-vous me permettre à mon tour de vous parler brutalement, sans ménagements galants, comme le parlerais à un ami qui voudrait prononcer des voeux éternels ?
    Moi non plus, je ne sais pas si je vous aime. Je ne le saurais vraiment qu'après cette chose qui vous révolte tant.
    Avez-vous oublié les vers de Musset :

Je me souviens encor de ces spasmes terribles,
De ces baisers muets, de ces muscles ardents,
De cet être absorbé, blême et serrant les dents.
S'ils ne sont pas divins, ces moment sont horribles.

    Cette sensation d'horreur et d'insurmontable dégoût, nous l'éprouvons aussi quand, emportés par l'impétuosité du sang, nous nous laissons aller aux accouplements d'aventure. Mais quand une femme est pour nous l'être d'élection, de charme constant, de séduction infinie que vous êtes pour moi, la caresse devient le plus ardent, le plus complet et le plus infini des bonheurs.
    La caresse, Madame, c'est l'épreuve de l'amour. Quand notre ardeur s'éteint après l'étreinte, nous nous étions trompés. Quand elle grandit, nous nous aimions.
    Un philosophe, qui ne pratiquait point ces doctrines, nous a mis en garde contre ce piège de la nature. La nature veut des êtres, dit-il, et pour nous contraindre à les créer, il a mis le double appât de l'amour et de la volupté auprès du piège. Et il ajoute : Dès que nous nous sommes laissé prendre, dès que l'affolement d'un instant a passé, une tristesse immense nous saisit, car nous comprenons la ruse qui nous a trompés, nous voyons, nous sentons, nous touchons la raison secrète et voilée qui nous a poussés malgré nous.
    Cela est vrai souvent, très souvent. Alors nous nous relevons écoeurés. La nature nous a vaincus, nous a jetés, à son gré dans des bras qui s'ouvraient, parce qu'elle veut que des bras s'ouvrent.
    Oui, je sais les baisers froids et violents sur des lèvres inconnues, les regards fixes et ardents en des yeux qu'on n'a jamais vus et qu'on ne verra plus jamais, et tout ce que je ne peux pas dire, tout ce qui nous laisse à l'âme une amère mélancolie.
    Mais, quand cette sorte de nuage d'affection, qu'on appelle l'amour, a enveloppé deux êtres, quand ils ont pensé l'un à l'autre, longtemps, toujours, quand le souvenir pendant l'éloignement veille sans cesse, le jour, la nuit, apportant à l'âme les traits du visage, et le sourire, et le son de la voix ; quand on a été obsédé, possédé par la forme absente et toujours visible, n'est-il pas naturel que les bras s'ouvrent enfin, que les lèvres s'unissent et que les corps se mêlent ?
    N'avez-vous jamais eu le désir du baiser ? Dites-moi si les lèvres n'appellent pas les lèvres, et si le regard clair, qui semble couler dans les veines, ne soulève pas des ardeurs furieuses, irrésistibles ?
    Certes, c'est là le piège, le piège immonde, dites-vous ? Qu'importe, je le sais, j'y tombe, et je l'aime. La Nature nous donne la caresse pour nous cacher sa ruse, pour nous forcer malgré nous à éterniser les générations. Eh bien ! volons-lui la caresse, faisons-la nôtre, raffinons-la, changeons-la, idéalisons-la, si vous voulez. Trompons, à notre tour, la Nature, cette trompeuse. Faisons plus qu'elle n'a voulu, plus qu'elle n'a pu ou osé nous apprendre. Que la caresse soit comme une matière précieuse sortie brute de la terre, prenons-la et travaillons-la et perfectionnons-la, sans souci des desseins premiers, de la volonté dissimulée de ce que vous appelez Dieu. Et comme c'est la pensée qui poétise tout, poétisons-la, Madame, jusque dans ses brutalités terribles, dans ses plus impures combinaisons, jusque dans ses plus monstrueuses inventions.
    Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise, comme le fruit mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de bonheur. Aimons la chair parce qu'elle est belle, parce qu'elle est blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et sous les mains.
    Quand les artistes ont cherché la forme la plus rare et la plus pure pour les coupes où l'art devait boire l'ivresse, ils ont choisi la courbe des seins, dont la fleur ressemble à celle des roses.
    Or, j'ai lu dans un livre érudit, qui s'appelle le Dictionnaire des Sciences médicales, cette définition de la gorge des femmes, qu'on dirait imaginée par M. Joseph Prud'homme, devenu docteur en médecine : 
    "Le sein peut être considéré chez la femme comme un objet en même temps d'utilité et d'agrément."
    Supprimons, si vous voulez, l'utilité et ne gardons que l'agrément. Aurait-il cette forme adorable qui appelle irrésistiblement la caresse s'il n'était destiné qu'à nourrir les enfants ?
    Oui, Madame, laissons les moralistes nous prêcher la pudeur, et les médecins la prudence ; laissons les poètes, ces trompeurs toujours trompés eux-mêmes, chanter l'union chaste des âmes et le bonheur immatériel ; laissons les femmes laides à leurs devoirs et les hommes raisonnables à leurs besognes inutiles ; laissons les doctrinaires à leurs doctrines, les prêtres à leurs commandements, et nous, aimons avant tout la caresse qui grise, affole, énerve, épuise, ranime, est plus douce que les parfums, plus légère que la brise, plus aiguë que les blessures, rapide et dévorante, qui fait prier, qui fait commettre tous les crimes et tous les actes de courage ! Aimons-la, non pas tranquille, normale, légale ; mais violente, furieuse, immodérée ! Recherchons-la comme on recherche l'or et le diamant, car elle vaut plus, étant inestimable et passagère ! Poursuivons-la sans cesse, mourons pour elle et par elle.
    Et si vous voulez, Madame, que je vous dise une vérité que vous ne trouverez, je crois, en aucun livre, les seules femmes heureuses sur cette terre sont celles à qui nulle caresse ne manque. Elles vivent, celles-là, sans souci, sans pensées torturantes, sans autre désir que celui du baiser prochain qui sera délicieux et apaisant comme le dernier baiser.
    Les autres, celles pour qui les caresses sont mesurées, ou incomplètes, ou rares, vivent harcelées par mille inquiétudes misérables, par des désirs d'argent ou de vanité, par tous les événements qui deviennent des chagrins.
    Mais les femmes caressées à satiété n'ont besoin de rien, ne désirent rien, ne regrettent rien. Elles rêvent, tranquilles et mourantes, effleurées à peine par ce qui serait pour les autres d'irréparables catastrophes, car la caresse remplace tout, guérit de tout, console de tout !
    Et J'aurais encore tant de choses à dire !...

HENRI.   

    Ces deux lettres, écrites sur du papier japonais en paille de riz, ont été trouvées dans un petit portefeuille en cuir de Russie, sous un prie-dieu de la Madeleine, hier dimanche, après la messe d'une heure.

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Vains conseils

Mon cher ami, le conseil que tu me demandes est bien difficile à donner.
    Donc tu as une liaison que tu ne peux dénouer, et qui me paraît être dans des conditions déplorables pour toi. Je suis vieux, on t'a dit que j'avais vécu, et tu appelles mon expérience à ton aide. J'ai peur qu'elle ne puisse rien pour toi, tu me sembles mal pris.
    Si j'ai bien pénétré ta lettre, voici ton cas. Tu as fait la conquête d'une femme mariée trop tenace. Je vais préciser pour être sûr de ne me point tromper.
    Tu es jeune, fort jeune, vingt-cinq ans. Après avoir un peu couru, de droite et de gauche, par les rues et les femmes des rues, tu as été sollicité, comme nous le sommes tous, par le désir d'amours plus élégantes.
    Alors tu as remarqué une amie de ta mère qui te remarquait, elle, depuis quelque temps déjà.
    Elle se trouvait juste à ce moment où la femme est encore bien, mais sur le point de devenir mal. Quarante ans passés, de l'embonpoint, de la fraîcheur, cette fraîcheur des raisins conservés, et de la tendresse à revendre, son mari n'en consommant plus depuis longtemps.
    Vous avez d'abord échangé des regards. Puis vos poignées de main ont été un peu longues, plus étroites, avec des pressions timides d'abord puis significatives. Puis tu l'as embrassée, un soir, derrière une porte et elle t'a rendu ton baiser avec usure.
    Tu es sorti pour te promener, ravi, léger, délirant. Tu étais pris. Quelques jours plus tard la chaîne était rivée. Une rude chaîne, mon pauvre ami.
    D'abord l'âge de ta maîtresse constitue à lui tout seul un danger terrible. Les femmes, à ce point-là, cherchent leur dernière proie, le pain à mettre sur la planche pour les vieux jours. La planche est capitonnée. Tant mieux. Mais qu'importe? Un vieux renard est plus retors qu'un jeune. Et puis songe que la chose à laquelle une femme consent le moins à renoncer, c'est l'amour. Elle retarde ce moment d'abdication le plus loin possible et, si elle le peut, jusqu'à la paralysie sénile. Moi, je voudrais qu'on condamnât la débauche des vieilles comme les détournements de mineures. Est-il plus coupable, en effet, de commencer trop tôt que de finir trop tard? Dans les deux cas, on viole la nature.
    Mon pauvre garçon, que je te plains! Voici, n'est-ce pas, cinq ans que la chose dure. Oui, j'ai bien compris, elle était encore appétissante. Elle ne l'est plus. Cinq ans, à l'âge de la culbute ça compte pour cinquante. Tu l'as vue se détériorer de jour en jour. Quand tu l'as prise c'était un plat mangeable. Maintenant, ce ne sont plus que des restes... bons à jeter.
    Tu n'auras désormais, je le crains, que la consolation de la voir vieillir. C'est au moins une vengeance, cela, et une bonne.
    Car je ne découvre pas comment tu pourrais t'en débarrasser, à moins de dire la chose à ta mère, ce qui ne serait pas délicat. Elle dîne chez vous deux fois par semaine; elle vient, le soir, à tout moment. Son mari t'adore et t'emmène au spectacle. C'est dans l'ordre. Quant à elle, elle te lapide d'attentions, de soins, de tendresses, de marques irrécusables d'amour.
    Vois-tu, voici deux choses qu'on devrait enseigner aux enfants, avec l'alphabet: Il ne faut jamais prendre une maîtresse qui ne peut plus vous être infidèle.
    Il faut se garder autant que possible des liaisons qu'on ne peut pas dénouer avec de l'argent.
    Quand une femme est encore désirable, en manœuvrant bien, on peut souvent s'en débarrasser au détriment d'un ami. Ce n'est point ton espoir. Cependant, tu veux rompre à tout prix. Rompre! Quel problème!
    Celui qui ferait un bon manuel de l'art de rompre rendrait plus de services à l'humanité, aux hommes surtout, que l'inventeur des chemins de fer. Cherchons des moyens pratiques.
    Si nous vivions dans un autre siècle et avec d'autres mœurs, je te conseillerais simplement de l'empoisonner, puisqu'elle dîne souvent chez toi. Mais tu t'y prendrais mal et tu te ferais pincer.
    Je sais bien qu'il y a encore d'autres moyens d'empoisonner une femme, que la loi ne peut prévoir et ne punit point. Il ne m'appartient pas de te les dévoiler, passons.
    Il n'existe en réalité, pour rompre avec une maîtresse, qu'un bon procédé: c'est le plongeon. On disparaît et on ne reparaît plus. Elle vous écrit, on ne répond pas; elle vient vous voir, on a déménagé. Elle vous recherche partout, vous demeurez introuvable. Si par hasard on la rencontre, on a l'air de ne point la reconnaître, et on passe. Si elle vous arrête, on lui demande avec politesse: "Que désirez-vous, Madame?" Et on jouit de sa stupéfaction, de sa fureur indignée. Avec ce procédé, il n'y a à craindre que le vitriol. Ce moyen a cet avantage d'être radical et grossier. Mais il n'est point applicable à ton cas, malheureusement, puisque tu vis en famille. Il faut toujours que le lapin chassé revienne terrer à son trou; il faut toujours rentrer au logis paternel, quelque longue que soit l'absence. Elle te rattrapera au retour, voilà tout.
    Donc quoi? Te résigner! La garder. Je sais bien que tu as pour elle maintenant autant de haine que de dégoût. Tant pis. Je crois qu'il faut uniquement appliquer ton habileté à éviter les occasions. Puis, dérobe­toi, perds connaissance, simule des attaques de nerfs, de rage ou d'épilepsie, crie: "Au feu! A l'assassin!" dès que vous serez seuls; laisse ton manteau ou même plus; paye un domestique pour taper aux portes aussitôt qu'elle se trouvera enfermée avec toi. Mais résigne-toi à subir, au moins platoniquement, sa passion.
    Maintenant s'il te faut absolument une rupture, fais-toi surprendre en flagrant délit, par le mari. Tu en seras quitte pour deux mois de prison. C'est peu. Quant au procédé, ne le juge pas indélicat: il est licite autant que légal.

    Je sais bien que le mari ne voudra peut-être pas te surprendre et que tu t'exposes ainsi à un rendez-vous capital et fort pénible. Je vais t'indiquer le moyen pour attirer dans ton piège l'époux soupçonneux et prudent. Ecris-lui une lettre d'amour que tu signeras du nom d'une actrice, jeune et jolie, en lui demandant une heure de tête à tête.
    Tout homme a une tendance à se croire irrésistible. Il viendra. Tu lui auras recommandé d'entrer hardiment sans sonner dans la demeure indiquée. Toi, tu ne mettras point le verrou, et tu résisteras le plus longtemps possible. Soit qu'il se fâche ou qu'il pardonne, il arrangera ton affaire. Aie soin toutefois d'avoir des témoins dans une armoire pour le cas où il se refuserait à toute constatation.
    L'amour, mon petit, est une chose bien gentille et bien désagréable en même temps. "Quand il est tiré, il faut le boire", comme disait le maréchal de Saxe: malheureusement les vieux vins de la tendresse ne valent pas les vieux vins des caves.
    Je m'aperçois que je t'ai fait un long sermon, et que je ne te donne, en somme, aucun moyen pratique. Il n'y en a pas. Tout dépend de l'habileté personnelle, de la souplesse et des individus.
    Tu peux aussi te faire prêtre? ou te brûler la cervelle?
    Il y aurait bien encore... un mariage! Mais vraiment ne serait-ce point tomber d'un mal dans un pire. Et puis cela te délivrerait-il?
    Enfin, entre nous, sais-tu ce que je ferais, à ta place? C'est vilain ce que je vais te dire, mais tout est permis pour se défendre. Eh bien, je tâcherais de la rendre mère, s'il en est encore temps. Elle t'en voudra si fort qu'il se peut qu'elle te quitte.
    Mais je voudrais qu'il y eût dans les collèges un enseignement spécial pour prémunir les jeunes élèves contre les dangers de cette nature. On vous apprend le grec et le latin qui ne vous sont guère utiles, et on ne vous apprend pas à vous défendre des femmes qui sont, en somme le plus grand danger de notre vie. On devrait nous révéler leur nature leurs ruses, leur ténacité, et mille autres choses. Nous mettre en garde contre elles.
    Il est vrai que cela ne servirait peut-être à rien.
    Je te serre la main, comme on fait à la porte des cimetières, aux gens qu'on ne peut ni soulager, ni consoler.

   

Pour copie conforme:

    MAUFRIGNEUSE.

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La tombe

Le dix-sept juillet mil huit cent quatre-vingt-trois, à deux heures et demie du matin, le gardien du cimetière de Béziers, qui habitait un petit pavillon au bout du champ des morts, fut réveillé par les jappements de son chien enfermé dans la cuisine.
    Il descendit aussitôt et vit que l'animal flairait sous la porte en aboyant avec fureur, comme si quelque vagabond eût rôdé autour de la maison. Le gardien Vincent prit alors son fusil et sortit avec précaution.
    Son chien partit en courant dans la direction de l'allée du général Bonnet et s'arrêta net auprès du monument de Mme Tomoiseau.
    Le gardien, avançant alors avec précaution, aperçut bientôt une petite lumière du côté de l'allée Malenvers. Il se glissa entre les tombes et fut témoin d'un acte horrible de profanation.
    Un homme avait déterré le cadavre d'une jeune femme ensevelie la veille, et il le tirait hors de la tombe.
    Une petite lanterne sourde, posée sur un tas de terre, éclairait cette scène hideuse.
    Le gardien Vincent, s'étant élancé sur ce misérable, le terrassa, lui lia les mains et le conduisit au poste de police.
    C'était un jeune avocat de la ville, riche, bien vu, du nom de Courbataille.
    Il fut jugé. Le ministère public rappela les actes monstrueux du sergent Bertrand et souleva l'auditoire.
    Des frissons d'indignation passaient dans la foule. Quand le magistrat s'assit, des cris éclatèrent: "A mort! A mort!" Le président eut grand'peine à faire rétablir le silence.
    Puis il prononça d'un ton grave:
    "Prévenu qu'avez-vous à dire pour votre défense?"
    Courbataille, qui n'avait point voulu d'avocat, se leva. C'était un beau garçon, grand, brun, avec un visage ouvert, des traits énergiques, un œil hardi.
    Des sifflets jaillirent du public.
    Il ne se troubla pas, et se mit à parler d'une voix un peu voilée, un peu basse d'abord, mais qui s'affermit peu à peu.
    "Monsieur le président,
    "Messieurs les jurés,
    "J'ai très peu de choses à dire. La femme dont j'ai violé la tombe avait été ma maîtresse. Je l'aimais.
    "Je l'aimais, non point d'un amour sensuel, non point d'une simple tendresse d'âme et de cœur, mais d'un amour absolu, complet, d'une passion éperdue.
    "Ecoutez-moi:
    "Quand je l'ai rencontrée pour la première fois, j'ai ressenti, en la voyant, une étrange sensation. Ce ne fut point de l'étonnement, ni de l'admiration, ce ne fut point ce qu'on appelle le coup de foudre, mais un sentiment de bien-être délicieux, comme si on m'eût plongé dans un bain tiède. Ses gestes me séduisaient, sa voix me ravissait, toute sa personne me faisait un plaisir infini à regarder. Il me semblait aussi que je la connaissais depuis longtemps, que je l'avais vue déjà. Elle portait en elle quelque chose de mon esprit.
    "Elle m'apparaissait comme une réponse à un appel jeté par mon âme, à cet appel vague et continu que nous poussons vers l'Espérance durant tout le cours de notre vie.
    "Quand je la connus un peu plus, la seule pensée de la revoir m'agitait d'un trouble exquis et profond; le contact de sa main dans ma main était pour moi un tel délice que je n'en avais point imaginé de semblable auparavant, son sourire me versait dans les yeux une allégresse folle, me donnait envie de courir, de danser, de me rouler par terre.
    "Elle devint donc ma maîtresse.
    "Elle fut plus que cela, elle fut ma vie même. Je n'attendais plus rien sur la terre, je ne désirais rien, plus rien. Je n'enviais plus rien.
    "Or, un soir, comme nous étions allés nous promener un peu plus loin le long de la rivière, la pluie nous surprit. Elle eut froid.
    "Le lendemain une fluxion de poitrine se déclara. Huit jours plus tard elle expirait.
    "Pendant les heures d'agonie, l'étonnement, l'effarement m'empêchèrent de bien comprendre, de bien réfléchir.
    "Quand elle fut morte, le désespoir brutal m'étourdit tellement que je n'avais plus de pensée. Je pleurais.
    "Pendant toutes les horribles phases de l'ensevelissement ma douleur aiguë, furieuse, était encore une douleur de fou, une sorte de douleur sensuelle, physique.
    "Puis quand elle fut partie, quand elle fut en terre, mon esprit redevint net tout d'un coup et je passai par toute une suite de souffrances morales si épouvantables que l'amour même qu'elle m'avait donné était cher à ce prix-là.
    "Alors entra en moi cette idée fixe:
    "Je ne la reverrai plus."
    Quand on réfléchit à cela pendant un jour tout entier, une démence vous emporte! Songez! Un être est là, que vous adorez, un être unique car dans toute l'étendue de la terre il n'en existe pas un second qui lui ressemble. Cet être s'est donné à vous, il crée avec vous cette union mystérieuse qu'on nomme l'Amour. Son œil vous semble plus vaste que l'espace, plus charmant que le monde, son œil clair où sourit la tendresse. Cet être vous aime. Quand il vous parle, sa voix vous verse un flot de bonheur.
    "Et tout d'un coup il disparaît! Songez! Il disparaît non pas seulement pour vous, mais pour toujours. Il est mort. Comprenez-vous ce mot? jamais, jamais, jamais, nulle part, cet être n'existera plus. Jamais cet œil ne regardera plus rien; jamais cette voix, jamais une voix pareille, parmi toutes les voix humaines, ne prononcera de la même façon un des mots que prononçait la sienne.
    "Jamais aucun visage ne renaîtra semblable au sien. Jamais, jamais! On garde les moules des statues; on conserve des empreintes qui refont des objets avec les mêmes contours et les mêmes couleurs. Mais ce corps et ce visage, jamais ils ne reparaîtront sur la terre. Et pourtant il en naîtra des milliers de créatures, des millions, des milliards, et bien plus encore, et parmi toutes les femmes futures, jamais celle-là ne se retrouvera. Est-ce possible? On devient fou en y songeant!
    "Elle a existé vingt ans, pas plus, et elle a disparu pour toujours, pour toujours, pour toujours! Elle pensait, elle souriait, elle m'aimait. Plus rien. Les mouches qui meurent à l'automne sont autant que nous dans la création. Plus rien! Et je pensais que son corps, son corps frais, chaud, si doux, si blanc, si beau, s'en allait en pourriture dans le fond d'une boîte sous la terre. Et son âme, sa pensée, son amour, où?
    "Ne plus la revoir! Ne plus la revoir! L'idée me hantait de ce corps décomposé, que je pourrais peut-être reconnaître pourtant. Et je voulus la regarder encore une fois!
    "Je partis avec une bêche, une lanterne, un marteau. Je sautai par-dessus le mur du cimetière. Je retrouvai le trou de sa tombe; on ne l'avait pas encore tout à fait rebouché.
    "Je mis le cercueil à nu. Et je soulevai une planche. Une odeur abominable, le souffle infâme des putréfactions me monta dans la figure. Oh! son lit, parfumé d'iris!
    "J'ouvris la bière cependant, et je plongeai dedans ma lanterne allumée, et je la vis. Sa figure était bleue, bouffie, épouvantable! Un liquide noir avait coulé de sa bouche.
    "Elle! c'était elle! Une horreur me saisit. Mais j'allongeai le bras et je pris ses cheveux pour attirer à moi cette face monstrueuse!
    "C'est alors qu'on m'arrêta.
    "Toute la nuit j'ai gardé, comme on garde le parfum d'une femme après une étreinte d'amour, l'odeur immonde de cette pourriture, l'odeur de ma bien-aimée!
    "Faites de moi ce que vous voudrez."
    Un étrange silence paraissait peser sur la salle. On semblait attendre quelque chose encore. Les jurés se retirèrent pour délibérer.
    Quand ils rentrèrent au bout de quelques minutes, l'accusé semblait sans craintes, et même sans pensée.
    Le président, avec les formules d'usage, lui annonça que les juges le déclaraient innocent.
    Il ne fit pas un geste, et le public applaudit.

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La serre

M. et Mme Lerebour avaient le même âge. Mais monsieur paraissait plus jeune, bien qu'il fût le plus affaibli des deux. Ils vivaient près de Nantes dans une jolie campagne qu'ils avaient créée après fortune faite en vendant des rouenneries.
    La maison était entourée d'un beau jardin contenant basse-cour, kiosque chinois et une petite serre tout au bout de la propriété. M. Lerebour était court, rond et jovial, d'une jovialité de boutiquier bon vivant. Sa femme, maigre, volontaire et toujours mécontente, n'était point parvenue à vaincre la bonne humeur de son mari. Elle se teignait les cheveux, lisait parfois des romans qui lui faisaient passer des rêves dans l'âme, bien qu'elle affectât de mépriser ces sortes d'écrits. On la déclarait passionnée, sans qu'elle eût jamais rien fait pour autoriser cette opinion. Mais son époux disait parfois : "Ma femme, c'est une gaillarde !" avec un certain air entendu qui éveillait des suppositions.
    Depuis quelques années cependant elle se montrait agressive avec M. Lerebour toujours irritée et dure, comme si un chagrin secret et inavouable l'eût torturée. Une sorte de mésintelligence en résulta. Ils ne se parlaient plus qu'à peine, et madame, qui s'appelait Palmyre, accablait sans cesse monsieur qui s'appelait Gustave, de compliments désobligeants, d'allusions blessantes, de paroles acerbes, sans raison apparente.
    Il courbait le dos, ennuyé mais gai quand même, doué d'un tel fonds de contentement qu'il prenait son parti de ces tracasseries intimes. Il se demandait cependant quelle cause inconnue pouvait aigrir ainsi de plus en plus sa compagne, car il sentait bien que son irritation avait une raison cachée, mais si difficile à pénétrer qu'il y perdait ses efforts.
    Il lui demandait souvent : "voyons, ma bonne, dis-moi ce que tu as contre moi ? Je sens que tu me dissimules quelque chose." Elle répondait invariablement : "Mais je n'ai rien, absolument rien. D'ailleurs si j'avais quelque sujet de mécontentement, ce serait à toi de le deviner. Je n'aime pas les hommes qui ne comprennent rien, qui sont tellement mous et incapables qu'il faut venir à leur aide pour qu'ils saisissent la moindre des choses." Il murmurait, découragé : "Je vois bien que tu ne veux rien dire." Et il s'éloignait en cherchant le mystère.
    Les nuits surtout devenaient très pénibles pour lui ; car ils partageaient toujours le même lit, comme on fait dans les bons et simples ménages. Il n'était point alors de vexations dont elle n'usât à son égard. Elle choisissait le moment où ils étaient étendus côte à côte pour l'accabler de ses railleries les plus vives. Elle lui reprochait principalement d'engraisser : "Tu tiens toute la place, tant tu deviens gros. Et tu me sues dans le dos comme du lard fondu. Si tu crois que cela m'est agréable !" Elle le forçait à se relever sous le moindre prétexte, l'envoyant chercher en bas un journal qu'elle avait oublié, ou la bouteille d'eau de fleurs d'oranger qu'il ne trouvait pas, car elle l'avait cachée. Et elle s'écriait d'un ton furieux et sarcastique : "Tu devrais pourtant savoir où on trouve ça, grand nigaud !" Lorsqu'il avait erré pendant une heure dans la maison endormie et qu'il remontait les mains vides, elle lui disait pour tout remerciement : "Allons, recouche-toi, ça te fera maigrir de te promener un peu, tu deviens flasque comme une éponge." Elle le réveillait à tout moment en affirmant qu'elle souffrait de crampes d'estomac et exigeait qu'il lui frictionnât le ventre avec de la flanelle imbibée d'eau de Cologne. Il s'efforçait de la guérir désolé de la voir malade ; et il proposait d'aller réveiller Céleste, leur bonne. Alors, elle se fâchait tout à fait, criant :
    "Faut-il qu'il soit bête, ce dindon-là. Allons ! c'est fini, je n'ai plus mal, rendors-toi grande chiffe." Il demandait : "C'est bien sûr que tu ne souffres plus ?" Elle lui jetait durement dans la figure : "Oui, tais-toi, laisse moi dormir ne m'embête pas davantage. Tu es incapable de rien faire, même de frictionner une femme." Il se désespérait : "Mais... ma chérie..." Elle s'exaspérait : "Pas de mais... Assez, n'est-ce pas. Fiche-moi la paix, maintenant..." Et elle se tournait vers le mur. Or une nuit, elle le secoua si brusquement, qu'il fit un bond de peur et se trouva sur son séant avec une rapidité qui ne lui était pas habituelle.
    Il balbutia : "Quoi ?... Qu'y a-t-il ?..." Elle le tenait par le bras et le pinçait à le faire crier. Elle lui souffla dans l'oreille : "J'ai entendu du bruit dans la maison."
    Accoutumé aux fréquentes alertes de Mme Lerebour il ne s'inquiéta pas outre mesure, et demanda tranquillement : "Quel bruit, ma chérie ?" Elle tremblait, comme affolée, et répondit : "Du bruit... mais du bruit... des bruits de pas... Il y a quelqu'un." Il demeurait incrédule : "Quelqu'un ? Tu crois ? Mais non ; tu dois te tromper. Qui veux-tu que ce soit, d'ailleurs ?" Elle frémissait : "Qui ?... qui ?... Mais des voleurs, imbécile !" Il se renfonça doucement dans ses draps : "Mais non, ma chérie, il n'y a personne, tu as rêvé, sans doute." Alors, elle rejeta la couverture et, sautant du lit, exaspérée :
    "Mais tu es donc aussi lâche qu'incapable ! Dans tous les cas, je ne me laisserai pas massacrer grâce à ta pusillanimité." Et saisissant les pinces de la cheminée, elle se porta debout, devant la porte verrouillée, dans une attitude de combat.
    Emu par cet exemple de vaillance, honteux peut-être, il se leva à son tour en rechignant, et sans quitter son bonnet de coton, il prit la pelle et se plaça vis-à-vis de sa moitié.
    Ils attendirent vingt minutes dans le plus grand silence. Aucun bruit nouveau ne troubla le repos de la maison. Alors, madame, furieuse, regagna son lit en déclarant : "Je suis sûre pourtant qu'il y avait quelqu'un." Pour éviter quelque querelle, il ne fit aucune allusion pendant le jour à cette panique.
    Mais, la nuit suivante, Mme Lerebour réveilla son mari avec plus de violence encore que la veille et, haletante, elle bégayait :
    "Gustave, Gustave, on vient d'ouvrir la porte du jardin." Etonné de cette persistance, il crut sa femme atteinte de somnambulisme et il allait s'efforcer de secouer ce sommeil dangereux quand il lui sembla entendre, en effet, un bruit léger sous les murs de la maison.
    Il se leva, courut à la fenêtre, et il vit, oui, il vit une ombre blanche qui traversait vivement une allée.
    Il murmura, défaillant : "Il y a quelqu'un !" Puis il reprit ses sens, s'affermit, et, soulevé tout à coup par une formidable colère de propriétaire dont on a violé la clôture, il prononça : "Attendez, attendez, vous allez voir" Il s'élança vers le secrétaire, l'ouvrit, prit son revolver, et se précipita dans l'escalier. Sa femme éperdue le suivait en criant : "Gustave, Gustave, ne m'abandonne pas, ne me laisse pas seule. Gustave ! Gustave !" Mais il ne l'écoutait guère ; il tenait déjà la porte du jardin.
    Alors elle remonta bien vite se barricader dans la chambre conjugale.

    Elle attendit cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure. Une terreur folle l'envahissait. Ils l'avaient tué sans doute, saisi, garrotté, étranglé. Elle eût mieux aimé entendre retentir les six coups de revolver, savoir qu'il se battait, qu'il se défendait. Mais ce grand silence, ce silence effrayant de la campagne la bouleversait.
    Elle sonna Céleste. Céleste ne vint pas, ne répondit point. Elle sonna de nouveau, défaillante, prête à perdre connaissance. La maison entière demeura muette.
    Elle colla contre la vitre son front brûlant, cherchant à pénétrer les ténèbres du dehors. Elle ne distinguait rien que les ombres plus noires des massifs à côté des traces grises des chemins.
    La demie de minuit sonna. Son mari était absent depuis quarante-cinq minutes. Elle ne le reverrait plus ! Non ! certainement elle ne le reverrait plus ! Et elle tomba à genoux en sanglotant.
    Deux coups légers contre la porte de la chambre la firent se redresser d'un bond. M. Lerebour l'appelait : "Ouvre donc, Palmyre, c'est moi." Elle s'élança, ouvrit et debout devant lui, les poings sur les hanches, les yeux encore pleins de larmes : "D'où viens-tu, sale bête ! Ah ! tu me laisses comme ça à crever de peur toute seule, ah ! tu ne t'inquiètes pas plus de moi que si je n'existais pas..." Il avait refermé la porte ; et il riait, il riait comme un fou, les deux joues fendues par sa bouche, les mains sur son ventre, les yeux humides.
    Mme Lerebour stupéfaite, se tut.
    Il bégayait : "C'était... c'était... Céleste qui avait un... un... un rendez-vous dans la serre... Si tu savais ce que... ce que... ce que j'ai vu..." Elle était devenue blême, étouffant d'indignation. "Hein ?... tu dis ?... Céleste ?... chez moi ?... dans ma... ma... ma maison... dans ma...ma... dans ma serre. Et tu n'as pas tué l'homme, un complice ! Tu avais un revolver et tu ne l'as pas tué... Chez moi... chez moi..." Elle s'assit, n'en pouvant plus.
    Il battit un entrechat, fit les castagnettes avec ses doigts, claqua de la langue, et, riant toujours : "Si tu savais... si tu savais..." Brusquement, il l'embrassa.
    Elle se débarrassa de lui. Et, la voix coupée par la colère : "Je ne veux pas que cette fille reste un jour de plus chez moi, tu entends ? Pas un jour... pas une heure. Quand elle va rentrer nous allons la jeter dehors..."
    M. Lerebour avait saisi sa femme par la taille et il lui plantait des rangs de baisers dans le cou, des baisers à bruits, comme jadis. Elle se tut de nouveau, percluse d'étonnement. Mais lui, la tenant à pleins bras, l'entraînait doucement vers le lit...

    Vers neuf heures et demie du matin, Céleste, étonnée de ne pas voir encore ses maîtres qui se levaient toujours de bonne heure, vint frapper doucement à leur porte.
    Ils étaient couchés, et ils causaient gaiement côte à côte. Elle demeura saisie, et demanda : "Madame, c'est le café au lait." Mme Lerebour prononça d'une voix très douce : "Apporte-le ici, ma fille, nous sommes un peu fatigués, nous avons très mal dormi."
    À peine la bonne fut-elle sortie que M. Lerebour se remit à rire en chatouillant sa femme et répétant : "Si tu savais ! Oh ! si tu savais !" Mais elle lui prit les mains : "voyons, reste tranquille, mon chéri, si tu ris tant que ça, tu vas te faire du mal." Et elle l'embrassa, doucement, sur les yeux.

    Mme Lerebour n'a plus d'aigreurs. Par les nuits claires, quelquefois, les deux époux vont, à pas furtifs, le long des massifs et des plates-bandes jusqu'à la petite serre au bout du jardin. Et ils restent là blottis l'un près de l'autre contre le vitrage comme s'ils regardaient au-dedans une chose étrange et pleine d'intérêt.
    Ils ont augmenté les gages de Céleste.
    M. Lerebour a maigri.

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Première neige

La longue promenade de la Croisette s'arrondit au bord de l'eau bleue. Là-bas, à droite, l'Esterel s'avance au loin dans la mer. Il barre la vue, fermant l'horizon par le joli décor méridional de ses sommets pointus, nombreux et bizarres.
    A gauche, les îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, couchées dans l'eau, montrent leur dos couvert de sapins.
    Et tout le long du large golfe, tout le long des grandes montagnes assises autour de Cannes, le peuple blanc des villas semble endormi dans le soleil. On les voit au loin, les maisons claires, semées du haut en bas des monts, tachant de points de neige la verdure sombre.
    Les plus proches de l'eau ouvrent leurs grilles sur la vaste promenade que viennent baigner les flots tranquilles. Il fait bon, il fait doux. C'est un tiède jour d'hiver où passe à peine un frisson de fraîcheur. Par-dessus les murs des jardins, on aperçoit les orangers et les citronniers pleins de fruits d'or. Des dames vont à pas lents sur le sable de l'avenue, suivies d'enfants qui roulent des cerceaux, ou causant avec des messieurs.

    Une jeune dame vient de sortir de sa petite et coquette maison dont la porte est sur la Croisette. Elle s'arrête un instant à regarder les promeneurs, sourit et gagne, dans une allure accablée, un banc vide en face de la mer. Fatiguée d'avoir fait vingt pas, elle s'assied en haletant. Son pâle visage semble celui d'une morte. Elle tousse et porte à ses lèvres ses doigts transparents comme pour arrêter ces secousses qui l'épuisent.
    Elle regarde le ciel plein de soleil et d'hirondelles, les sommets capricieux de l'Esterel là-bas, et, tout près, la mer si bleue, si tranquille, si belle.
    Elle sourit encore, et murmure :
    "Oh ! que je suis heureuse."
    Elle sait pourtant qu'elle va mourir, qu'elle ne verra point le printemps, que, dans un an, le long de la même promenade, ces mêmes gens qui passent devant elle viendront encore respirer l'air tiède de ce doux pays, avec leurs enfants un peu plus grands, avec le coeur toujours rempli d'espoirs, de tendresses, de bonheur, tandis qu'au fond d'un cercueil de chêne la pauvre chair qui lui reste encore aujourd'hui sera tombée en pourriture, laissant seulement ses os couchés dans la robe de soie qu'elle a choisie pour linceul.
    Elle ne sera plus. Toutes les choses de la vie continueront pour d'autres. Ce sera fini pour elle, pour toujours. Elle ne sera plus. Elle sourit, et respire tant qu'elle peut, de ses poumons malades, les souffles parfumés des jardins.
    Et elle songe.

    Elle se souvient. On l'a mariée, voici quatre ans, avec un gentilhomme normand. C'était un fort garçon barbu, coloré, large d'épaules, d'esprit court et de joyeuse humeur.
    On les accoupla pour des raisons de fortune qu'elle ne connut point. Elle aurait volontiers dit "non". Elle fit "oui" d'un mouvement de tête, pour ne point contrarier père et mère. Elle était Parisienne, gale, heureuse de vivre.
    Son mari l'emmena en son château normand. C'était un vaste bâtiment de pierre entouré de grands arbres très vieux. Un haut massif de sapins arrêtait le regard en face. Sur la droite, une trouée donnait vue sur la plaine qui s'étalait, toute nue, jusqu'aux fermes lointaines. Un chemin de traverse passait devant la barrière et conduisait à la grand-route éloignée de trois kilomètres.
    Oh ! elle se rappelle tout : son arrivée, sa première journée en sa nouvelle demeure, et sa vie isolée ensuite.
    Quand elle descendit de voiture, elle regarda le vieux bâtiment et déclara en riant :
    "Ça n'est pas gai !"
    Son mari se mit à rire à son tour et répondit :
    "Baste ! on s'y fait. Tu verras. Je ne m'y ennuie jamais, moi."
    Ce jour-là, ils passèrent le temps à s'embrasser, et elle ne le trouva pas trop long. Le lendemain ils recommencèrent et toute la semaine, vraiment, fut mangée par les caresses.
    Puis elle s'occupa d'organiser son intérieur. Cela dura bien un mois. Les jours passaient l'un après l'autre, en des occupations insignifiantes et cependant absorbantes. Elle apprenait la valeur et l'importance des petites choses de la vie. Elle sut qu'on peut s'intéresser au prix des oeufs qui coûtent quelques centimes de plus ou de moins suivant les saisons.
    C'était l'été. Elle allait aux champs voir moissonner. La gaieté du soleil entretenait celle de son coeur.
    L'automne vint. Son mari se mit à chasser. Il sortait le matin avec ses deux chiens Médor et Mirza. Elle restait seule alors, sans s'attrister d'ailleurs de l'absence d'Henry. Elle l'aimait bien, pourtant, mais il ne lui manquait pas. Quand il rentrait, les chiens surtout absorbaient sa tendresse. Elle les soignait chaque soir avec une affection de mère, les caressait sans fin, leur donnait mille petits noms charmants qu'elle n'eût point eu l'idée d'employer pour son mari.
    Il lui racontait invariablement sa chasse. Il désignait les places où il avait rencontré les perdrix ; s'étonnait de n'avoir point trouvé de lièvre dans le trèfle de Joseph Ledentu, ou bien paraissait indigné du procédé de M. Lechapelier, du Havre, qui suivait sans cesse la lisière de ses terres pour tirer le gibier levé par lui, Henry de Parville.
    Elle répondait :
    "Oui, vraiment, ce n'est pas bien", en pensant à autre chose.
    L'hiver vint, l'hiver normand, froid et pluvieux. Les interminables averses tombaient sur les ardoises du grand toit anguleux, dressé comme une lame vers le ciel. Les chemins semblaient des fleuves de boue ; la campagne, une plaine de boue ; et on n'entendait aucun bruit que celui de l'eau tombant ; on ne voyait aucun mouvement que le vol tourbillonnant des corbeaux qui se déroulait comme un nuage, s'abattait dans un champ, puis repartait.
    Vers quatre heures, l'armée des bêtes sombres et volantes venait se percher dans les grands hêtres à gauche du château, en poussant des cris assourdissants. Pendant près d'une heure, ils voletaient de cime en cime, semblaient se battre, croassaient, mettaient dans le branchage grisâtre un mouvement noir.
    Elle les regardait, chaque soir, le coeur serré, toute pénétrée par la lugubre mélancolie de la nuit tombant sur les terres désertes.
    Puis elle sonnait pour qu'on apportât la lampe ; et elle se rapprochât du feu. Elle brûlait des monceaux de bois sans parvenir à échauffer les pièces immenses envahies par l'humidité. Elle avait froid tout le jour, partout, au salon, aux repas, dans sa chambre. Elle avait froid jusqu'aux os, lui semblait-il. Son mari ne rentrait que pour dîner, car il chassait sans cesse, ou bien s'occupait des semences, des labours, de toutes les choses de la campagne.
    Il rentrait joyeux et crotté, se frottait les mains, déclarait :
    "Quel fichu temps !"
    Ou bien :
    "C'est bon d'avoir du feu !"
    Ou parfois il demandait :
    "Qu'est-ce qu'on dit aujourd'hui ? Est-on contente ?"
    Il était heureux, bien portant, sans désirs, ne rêvant pas autre chose que cette vie simple, saine et tranquille.
    Vers décembre, quand les neiges arrivèrent, elle souffrit tellement de l'air glacé du château, du vieux château qui semblait s'être refroidi avec les siècles, comme font les humains avec les ans, qu'elle demanda, un soir, à son mari :
    "Dis donc, Henry, tu devrais bien faire mettre ici un calorifère ; cela sécherait les murs. Je t'assure que je ne peux pas me réchauffer du matin au soir."
    Il demeura d'abord interdit à cette idée extravagante d'installer un calorifère en son manoir. Il lui eût semblé plus naturel de servir ses chiens dans de la vaisselle plate. Puis il poussa, de toute la vigueur de sa poitrine, un rire énorme, en répétant :
    "Un calorifère ici Un calorifère ici ! Ah ! ah ! ah quelle bonne farce !"
    Elle insistait.
    "Je t'assure qu'on gèle, mon ami ; tu ne t'en aperçois pas, parce que tu es toujours en mouvement, mais on gèle."
    Il répondit, en riant toujours :
    "Baste ! on s'y fait, et d'ailleurs c'est excellent pour la santé. Tu ne t'en porteras que mieux. Nous ne sommes pas des Parisiens, sacrebleu ! pour vivre dans les tisons. Et, d'ailleurs, voici le printemps tout à l'heure."

    Vers le commencement de janvier un grand malheur la frappa. Son père et sa mère moururent d'un accident de voiture. Elle vint à Paris pour les funérailles. Et le chagrin occupa seul son esprit pendant six mois environ.
    La douceur des beaux jours finit par la réveiller, et elle se laissa vivre dans un alanguissement triste jusqu'à l'automne.
    Quand revinrent les froids, elle envisagea pour la première fois le sombre avenir. Que ferait-elle ? Rien. Qu'arriverait-il désormais pour elle ? Rien. Quelle attente, quelle espérance pouvaient ranimer son coeur ? Aucune. Un médecin, consulté, avait déclaré qu'elle n'aurait jamais d'enfants.
    Plus âpre, plus pénétrant encore que l'autre année, le froid la faisait continuellement souffrir. Elle tendait aux grandes flammes ses mains grelottantes. Le feu flamboyant lui brûlait le visage ; mais des souffles glacés semblaient se glisser dans son dos, pénétrer entre la chair et les étoffes. Et elle frémissait de la tête aux pieds. Des courants d'air innombrables paraissaient installés dans les appartements, des courants d'air vivants, sournois, acharnés comme des ennemis. Elle les rencontrait à tout instant ; ils lui soufflaient sans cesse, tantôt sur le visage, tantôt sur les mains, tantôt sur le cou, leur haine perfide et gelée.
    Elle parla de nouveau d'un calorifère ; mais son mari l'écouta comme si elle eût demandé la lune. L'installation d'un appareil semblable à Parville lui paraissait aussi impossible que la découverte de la pierre philosophale.
    Ayant été à Rouen, un jour, pour affaire, il rapporta à sa femme une mignonne chaufferette de cuivre qu'il appelait en riant un "calorifère portatif" ; et il jugeait que cela suffirait désormais à l'empêcher d'avoir jamais froid.
    Vers la fin de décembre, elle comprit qu'elle ne pourrait vivre ainsi toujours, et elle demanda timidement, un soir, en dînant :
    "Dis donc, mon ami, est-ce que nous n'irons point passer une semaine ou deux à Paris avant le printemps ?"
    Il fut stupéfait.
    "A Paris ? à Paris ? Mais pourquoi faire ! Ah ! mais non, par exemple ! On est trop bien ici, chez soi. Quelles drôles d'idées tu as, par moments !"
    Elle balbutia :
    "Cela nous distrairait un peu."
    Il ne comprenait pas.
    "Qu'est-ce qu'il te faut pour te distraire ? Des théâtres, des soirées, des dîners en ville ? Tu savais pourtant bien en venant ici que tu ne devais pas t'attendre à des distractions de cette nature !"
    Elle vit un reproche dans ces paroles et dans le ton dont elles étaient dites. Elle se tut. Elle était timide et douce, sans révoltes et sans volonté.
    En janvier, les froids revinrent avec violence. Puis la neige couvrit la terre.
    Un soir, comme elle regardait le grand nuage tournoyant des corbeaux se déployer autour des arbres, elle se mit, malgré elle, à pleurer.
    Son mari entrait. Il demanda tout surpris :
    "Qu'est-ce que tu as donc ?"
    Il était heureux, lui, tout à fait heureux, n'ayant jamais rêvé une autre vie, d'autres plaisirs. Il était né dans ce triste pays, il y avait grandi. Il s'y trouvait bien, chez lui, à son aise de corps et d'esprit.
    Il ne comprenait pas qu'on pût désirer des événements, avoir soif de joies changeantes ; il ne comprenait point qu'il ne semble pas naturel à certains êtres de demeurer aux mêmes lieux pendant les quatre saisons ; il semblait ne pas savoir que le printemps, que l'été, que l'automne, que l'hiver ont, pour des multitudes de personnes, des plaisirs nouveaux en des contrées nouvelles.
    Elle ne pouvait rien répondre et s'essuyait vivement les yeux. Elle balbutia enfin, éperdue :
    "J'ai... Je... Je suis un peu triste... Je m'ennuie un peu..."
    Mais une terreur la saisit d'avoir dit cela, et elle ajouta bien vite :
    "Et puis... J'ai... J'ai un peu froid."
    A cette parole, il s'irrita :
    "Ah ! oui... toujours ton idée de calorifère. Mais voyons, sacrebleu ! tu n'as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici."

    La nuit vint. Elle monta dans sa chambre, car elle avait exigé une chambre séparée. Elle se coucha. Même en son lit, elle avait froid. Elle pensait :
    "Ce sera ainsi toujours, toujours, jusqu'à la mort."
    Et elle songeait à son mari. Comment avait-il pu lui dire cela :
    "Tu n'as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici."
    Il fallait donc qu'elle fût malade, qu'elle toussât pour qu'il comprît qu'elle souffrait !
    Et une indignation la saisit, une indignation exaspérée de faible, de timide.
    Il fallait quelle toussât. Alors il aurait pitié d'elle, sans doute. Eh bien ! elle tousserait ; il l'entendrait tousser ; il faudrait appeler le médecin ; il verrait cela, son mari, il verrait !
    Elle s'était levée nu-jambes, nu-pieds, et une idée enfantine la fit sourire :
    "Je veux un calorifère, et je l'aurai. Je tousserai tant, qu'il faudra bien qu'il se décide à en installer un."
    Et elle s'assit presque nue sur une chaise. Elle attendit une heure, deux heures. Elle grelottait, mais elle ne s'enrhumait pas. Alors elle se décida à employer les grands moyens.
    Elle sortit de sa chambre sans bruit, descendit l'escalier, ouvrit la porte du jardin.
    La terre, couverte de neige, semblait morte. Elle avança brusquement son pied nu et l'enfonça dans cette mousse légère et glacée. Une sensation de froid, douloureuse comme une blessure, lui monta jusqu'au coeur ; cependant elle allongea l'autre jambe et se mit à descendre les marches lentement.
    Puis elle s'avança à travers le gazon, se disant :
    "J'irai jusqu'aux sapins."
    Elle allait à petits pas, en haletant, suffoquée chaque fois qu'elle faisait pénétrer son pied nu dans la neige.
    Elle toucha de la main le premier sapin, comme pour bien se convaincre elle-même qu'elle avait accompli jusqu'au bout son projet ; puis elle revint. Elle crut deux ou trois fois qu'elle allait tomber, tant elle se sentait engourdie et défaillante. Avant de rentrer, toutefois, elle s'assit dans cette écume gelée, et même, elle en ramassa pour se frotter la poitrine.
    Puis elle rentra et se coucha. Il lui sembla, au bout d'une heure, qu'elle avait une fourmilière dans la gorge. D'autres fourmis lui couraient le long des membres. Elle dormit cependant.
    Le lendemain elle toussait, et elle ne put se lever.
    Elle eut une fluxion de poitrine. Elle délira, et dans son délire elle demandait un calorifère. Le médecin exigea qu'on en installât un. Henry céda, mais avec une répugnance irritée.

    Elle ne put guérir. Les poumons atteints profondément donnaient des inquiétudes pour sa vie.
    "Si elle reste ici, elle n'ira pas jusqu'aux froids", dit le médecin.
    On l'envoya dans le Midi.
    Elle vint à Cannes, connut le soleil, aima la mer, respira l'air des orangers en fleur.
    Puis elle retourna dans le Nord au printemps. Mais elle vivait maintenant avec la peur de guérir, avec la peur des longs hivers de Normandie ; et sitôt qu'elle allait mieux, elle ouvrait, la nuit, sa fenêtre, en songeant aux doux rivages de la Méditerranée.
    A présent, elle va mourir, elle le sait. Elle est heureuse.
    Elle déploie un journal qu'elle n'avait point ouvert, et lit ce titre : "La première neige à Paris."
    Alors elle frissonne, et puis sourit. Elle regarde là-bas l'Esterel qui devient rose sous le soleil couchant ; elle regarde le vaste ciel bleu, si bleu, la vaste mer bleue, si bleue, et se lève.
    Et puis elle rentre, à pas lents, s'arrêtant seulement pour tousser, car elle est demeurée trop tard dehors, et elle a eu froid, un peu froid.
    Elle trouve une lettre de son mari. Elle l'ouvre en souriant toujours, et elle lit :

             "Ma chère amie,

    "J'espère que tu vas bien et que tu ne regrettes pas trop notre beau pays. Nous avons depuis quelques jours une bonne gelée qui annonce la neige. Aloi, j'adore ce temps-là et tu comprends que je me garde bien d'allumer ton maudit calorifère..."

    Elle cesse de lire, toute heureuse à cette idée qu'elle l'a eu, son calorifère. Sa main droite, qui tient la lettre, retombe lentement sur ses genoux, tandis qu'elle porte à sa bouche sa main gauche comme pour calmer la toux opiniâtre qui lui déchire la poitrine.

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Le pardon

Elle avait été élevée dans une de ces familles qui vivent enfermées en elles-mêmes, et qui semblent toujours loin de tout. Elles ignorent les événements politiques, bien qu'on en cause à table ; mais les changements de gouvernement se passent si loin, si loin, qu'on parle de cela comme d'un fait historique, comme de la mort de Louis XVI ou du débarquement de Napoléon.
    Les moeurs se modifient, les modes se succèdent. On ne s'en aperçoit guère dans la famille calme où l'on suit toujours les coutumes traditionnelles. Et si quelque histoire scabreuse se passe dans les environs, le scandale vient mourir au seuil de la maison. Seuls, le père et la mère, un soir, échangent quelques mots là-dessus, mais à mi-voix, à cause des murs qui ont partout des oreilles. Et, discrètement, le père dit :
    - Tu as su cette terrible affaire dans la famille des Rivoil ?
    Et la mère répond :
    - Qui aurait jamais cru cela ? C'est affreux.
    Les enfants ne se doutent de rien, et ils arrivent à l'âge de vivre à leur tour, avec un bandeau sur les yeux et sur l'esprit, sans soupçonner les dessous de l'existence, sans savoir qu'on ne pense pas comme on parle, et qu'on ne parle point comme on agit ; sans savoir qu'il faut vivre en guerre avec tout le monde, ou du moins en paix armée, sans deviner qu'on est sans cesse trompé quand on est naïf, joué quand on est sincère, maltraité quand on est bon.
    Les uns vont jusqu'à la mort dans cet aveuglement de probité, de loyauté, d'honneur ; tellement intègres que rien ne leur ouvre les yeux.
    Les autres, désabusés sans bien comprendre, trébuchent éperdus, désespérés, et meurent en se croyant les jouets d'une fatalité exceptionnelle, les victimes misérables d'événements funestes et d'hommes particulièrement criminels.
    Les Savignol marièrent leur fille Berthe à dix-huit ans. Elle épousa un jeune homme de Paris, Georges Baron, qui faisait des affaires à la Bourse. Il était beau garçon, parlait bien, avec tous les dehors probes qu'il fallait ; mais, au fond du coeur, il se moquait un peu de ses beaux parents attardés, qu'il appelait entre amis : "Mes chers fossiles."
    Il appartenait à une bonne famille ; et la jeune fille était riche. Il l'emmena vivre à Paris.
    Elle devint une de ces provinciales de Paris dont la race est nombreuse. Elle demeura ignorante de la grande ville, de son monde élégant, de ses plaisirs, de ses costumes, comme elle était demeurée ignorante de la vie, de ses perfidies et de ses mystères.
    Enfermée en son ménage, elle ne connaissait guère que sa rue, et quand elle s'aventurait dans un autre quartier, il lui semblait accomplir un voyage lointain en une ville inconnue et étrangère. Elle disait le soir :
    - J'ai traversé les boulevards, aujourd'hui.
    Deux ou trois fois par an, son mari l'emmenait au théâtre. C'étaient des fêtes dont le souvenir ne s'éteignait plus et dont on reparlait sans cesse.
    Quelquefois, à table, trois mois après, elle se mettait brusquement à rire, et s'écriait :
    - Te rappelles-tu cet acteur habillé en général et qui imitait le chant du coq ?
    Toutes ses relations se bornaient à deux familles alliées qui, pour elle, représentaient l'humanité. Elle les désignait en faisant précéder leur nom de l'article "les" - les Martinet et les Michelint.
    Son mari vivait à sa guise, rentrant quand il voulait, parfois au jour levant, prétextant des affaires, ne se gênant point, sûr que jamais un soupçon n'effleurerait cette âme candide.
    Mais un matin elle reçut une lettre anonyme.
    Elle demeura éperdue, ayant le coeur trop droit pour comprendre l'infamie des dénonciations, pour mépriser cette lettre dont l'auteur se disait inspiré par l'intérêt de son bonheur, et la haine du mal, et l'amour de la vérité.
    On lui révélait que son mari avait, depuis deux ans, une maîtresse, une jeune veuve, Mme Rosset, chez qui il passait toutes ses soirées.
    Elle ne sut ni feindre, ni dissimuler, ni épier, ni ruser. Quand il revint pour déjeuner, elle lui jeta cette lettre, en sanglotant, et s'enfuit dans sa chambre.
    Il eut le temps de comprendre, de préparer sa réponse et il alla frapper à la porte de sa femme. Elle ouvrit aussitôt, n'osant pas le regarder. Il souriait ; il s'assit, l'attira sur ses genoux ; et d'une voix douce, un peu moqueuse :
    - Ma chère petite, j'ai en effet pour amie Mme Rosset, que je connais depuis dix ans et que j'aime beaucoup ; j'ajouterai que je connais vingt autres familles dont je ne t'ai jamais parlé, sachant que tu ne recherches pas le monde, les fêtes et les relations nouvelles. Mais, pour en finir une fois pour toutes avec ces dénonciations infâmes, je te prierai de t'habiller après le déjeuner et nous irons faire une visite à cette jeune femme qui deviendra ton amie, je n'en doute pas.
    Elle embrassa à pleins bras son mari ; et par une de ces curiosités féminines qui ne s'endorment plus une fois éveillées, elle ne refusa point d'aller voir cette inconnue qui lui demeurait, malgré tout, un peu suspecte. Elle sentait, par instinct, qu'un danger connu est presque évité.
    Elle entra dans un petit appartement coquet, plein de bibelots, orné avec art, au quatrième étage d'une belle maison. Au bout de cinq minutes d'attente dans un salon assombri par des tentures, des portières, des rideaux drapés gracieusement, une porte s'ouvrit et une jeune femme apparut, très brune, petite, un peu grasse, étonnée et souriante.
    Georges fit les présentations.
    - Ma femme, madame Julie Rosset.
    La jeune veuve poussa un léger cri d'étonnement et de joie, et s'élança, les deux mains ouvertes. Elle n'espérait point, disait-elle, avoir ce bonheur, sachant que Mme Baron ne voyait personne, mais elle était si heureuse, si heureuse ! Elle aimait tant Georges ! (elle disait Georges tout court avec une fraternelle familiarité) qu'elle avait une envie folle de connaître sa jeune femme et de l'aimer aussi.
    Au bout d'un mois, les deux nouvelles amies ne se quittaient plus. Elles se voyaient chaque jour, souvent deux fois, et dînaient tous les soirs ensemble, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre. Georges maintenant ne sortait plus guère, ne prétextait plus d'affaires, adorant, disait-il, son coin du feu.
    Enfin un appartement s'étant trouvé libre dans la maison habitée par Mme Rosset, Mme Baron s'empressa de le prendre pour se rapprocher et se réunir encore davantage.
    Et, pendant deux années entières, ce fut une amitié sans un nuage, une amitié de coeur et d'âme, absolue, tendre, dévouée, délicieuse. Berthe ne pouvait plus parler sans prononcer le nom de Julie, qui représentait pour elle la perfection.
    Elle était heureuse, d'un bonheur parfait, calme et doux.
    Mais voici que Mme Rosset tomba malade. Berthe ne la quitta plus. Elle passait les nuits, se désolait ; son mari lui-même était désespéré.
    Or, un matin, le médecin, en sortant de sa visite, prit à part Georges et sa femme, et leur annonça qu'il trouvait fort grave l'état de leur amie.
    Dès qu'il fut parti, les jeunes gens, atterrés, s'assirent l'un en face de l'autre ; puis, brusquement, se mirent à pleurer. Ils veillèrent, la nuit, tous les deux ensemble auprès du lit ; et Berthe, à tout instant, embrassait tendrement la malade, tandis que Georges, debout devant les pieds de sa couche, la contemplait silencieusement avec une persistance acharnée.
    Le lendemain, elle allait plus mal encore.
    Enfin, vers le soir, elle déclara qu'elle se trouvait mieux, et contraignit ses amis à redescendre chez eux pour dîner.
    Ils étaient tristement assis dans leur salle, sans guère manger, quand la bonne remit à Georges une enveloppe. Il l'ouvrit, lut, devint livide et, se levant, il dit à sa femme, d'un air étrange : "Attends-moi, il faut que je m'absente un instant, je serai de retour dans dix minutes. Surtout ne sors pas."
    Et il courut dans sa chambre prendre son chapeau.
    Berthe l'attendit, torturée par une inquiétude nouvelle. Mais, docile en tout, elle ne voulait point remonter chez son amie avant qu'il fût revenu.
    Comme il ne reparaissait pas, la pensée lui vint d'aller voir en sa chambre s'il avait pris ses gants, ce qui eût indiqué qu'il devait entrer quelque part.
    Elle les aperçut du premier coup d'oeil. Près d'eux un papier froissé gisait, jeté là.
    Elle le reconnut aussitôt, c'était celui qu'on venait de remettre à Georges.
    Et une tentation brûlante, la première de sa vie, lui vint de lire, de savoir. Sa conscience révoltée luttait, mais la démangeaison d'une curiosité fouettée et douloureuse poussait sa main. Elle saisit le papier, l'ouvrit, reconnut aussitôt l'écriture, celle de Julie, une écriture tremblée, au crayon. Elle lut : "Viens seul m'embrasser, mon pauvre ami, je vais mourir."
    Elle ne comprit pas d'abord, et restait là stupide, frappée surtout par l'idée de mort. Puis, soudain, le tutoiement saisit sa pensée ; et ce fut comme un grand éclair illuminant son existence, lui montrant toute l'infâme vérité, toute leur trahison, toute leur perfidie. Elle comprit leur longue astuce, leurs regards, sa bonne foi jouée, sa confiance trompée. Elle les revit l'un en face de l'autre, le soir sous l'abat-jour de sa lampe, lisant le même livre, se consultant de l'oeil à la fin des pages.
    Et son coeur soulevé d'indignation, meurtri de souffrance, s'abîma dans un désespoir sans bornes.
    Des pas retentirent ; elle s'enfuit et s'enferma chez elle.
    Son mari, bientôt, l'appela.
    - Viens vite, Mme Rosset va mourir.
    Berthe parut sur sa porte et, la lèvre tremblante :
    - Retournez seul auprès d'elle, elle n'a pas besoin de moi.
    Il la regarda follement, abruti de chagrin, et il reprit :
    - Vite, vite, elle meurt.
    Berthe répondit :
    - Vous aimeriez mieux que ce fût moi.
    Alors il comprit peut-être, et s'en alla, remontant près de l'agonisante.
    Il la pleura sans dissimulation, sans pudeur, indifférent à la douleur de sa femme qui ne lui parlait plus, ne le regardait plus, vivait seule murée dans le dégoût, dans une colère révoltée, et priait Dieu matin et soir.
    Ils habitaient ensemble pourtant, mangeaient face à face, muets et désespérés.
    Puis il s'apaisa peu à peu, mais elle ne lui pardonnait point.
    Et la vie continua dure pour tous les deux.
    Pendant un an, ils demeurèrent aussi étrangers l'un à l'autre que s'ils ne se fussent pas connus. Berthe faillit devenir folle.
    Puis un matin étant partie dès l'aurore, elle rentra vers huit heures portant en ses deux mains un énorme bouquet de roses, de roses blanches, toutes blanches.
    Et elle fit dire à son mari qu'elle désirait lui parler.
    Il vint inquiet, troublé.
    - Nous allons sortir ensemble, lui dit-elle ; prenez ces fleurs, elles sont trop lourdes pour moi.
    Il prit le bouquet et suivit sa femme. Une voiture les attendait qui partit dès qu'ils furent montés.
    Elle s'arrêta devant la grille du cimetière. Alors Berthe, dont les yeux s'emplissaient de larmes, dit à Georges :
    Conduisez-moi à sa tombe.
    Il tremblait sans comprendre, et il se mit à marcher devant, tenant toujours les fleurs en ses bras. Il s'arrêta enfin devant un marbre blanc et le désigna sans rien dire.
    Alors elle lui reprit le grand bouquet et, s'agenouillant, le déposa sur les pieds du tombeau. Puis elle s'isola en une prière inconnue et suppliante !
    Debout derrière elle, son mari, hanté de souvenirs, pleurait.
    Elle se releva et lui tendit les mains.
    - Si vous voulez, nous serons amis, dit-elle.

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La moustache

Château de Solles, lundi 30 juillet 1883.

    Ma chère Lucie, rien de nouveau. Nous vivons dans le salon en regardant tomber la pluie. On ne peut guère sortir par ces temps affreux; alors nous jouons la comédie. Qu'elles sont bêtes, ô ma chérie, les pièces de salon du répertoire actuel. Tout y est forcé, grossier, lourd. Les plaisanteries portent à la façon des boulets de canon, en cassant tout. Pas d'esprit, pas de naturel, pas de bonne humeur, aucune élégance. Ces hommes de lettres, vraiment, ne savent rien du monde. Ils ignorent tout à fait comment on pense et comment on parle chez nous. Je leur permettrais parfaitement de mépriser nos usages, nos conventions et nos manières, mais je ne leur permets point de ne les pas connaître. Pour être fins ils font des jeux de mots qui seraient bons à dérider une caserne ; pour être gais ils nous servent de l'esprit qu'ils ont dû cueillir sur les hauteurs du boulevard extérieur, dans ces brasseries dites d'artistes où on répète, depuis cinquante ans, les mêmes paradoxes d'étudiants.
    Enfin nous jouons la comédie. Comme nous ne sommes que deux femmes, mon mari remplit les rôles de soubrette, et pour cela il s'est rasé. Tu ne te figures pas, ma chère Lucie, comme ça le change! Je ne le reconnais plus... ni le jour ni la nuit. S'il ne laissait pas repousser immédiatement sa moustache je crois que je lui deviendrais infidèle, tant il me déplaît ainsi.
    Vraiment, un homme sans moustache n'est plus un homme. Je n'aime pas beaucoup la barbe; elle donne presque toujours l'air négligé, mais la moustache, ô la moustache! est indispensable à une physionomie virile. Non, jamais tu ne pourrais imaginer comme cette petite brosse de poils sur la lèvre est utile à l'oeil et... aux... relations entre époux. Il m'est venu sur cette matière un tas de réflexions que je n'ose guère t'écrire. Je te les dirai volontiers... tout bas. Mais les mots sont si difficiles à trouver pour exprimer certaines choses, et certains d'entre eux, qu'on ne peut guère remplacer, ont sur le papier une si vilaine figure, que je ne peux les tracer. Et puis, le sujet est si difficile, si délicat, si scabreux qu'il faudrait une science infinie pour l'aborder sans danger.
    Enfin! tant pis si tu ne me comprends pas. Et puis, ma chère, tâche un peu de lire entre les lignes.
    Oui, quand mon mari m'est arrivé rasé, j'ai compris d'abord que je n'aurais jamais de faiblesse pour un cabotin, ni pour un prédicateur, fût-il le père Didon, le plus séduisant de tous! Puis quand je me suis trouvée, plus tard, seule avec lui (mon mari), ce fut bien pis. Oh! ma chère Lucie, ne te laisse jamais embrasser par un homme sans moustaches ; ses baisers n'ont aucun goût, aucun, aucun ! Cela n'a plus ce charme, ce moelleux et ce... poivre, oui, ce poivre du vrai baiser. La moustache en est le piment.
    Figure-toi qu'on t'applique sur la lèvre un parchemin sec... ou humide. Voilà la caresse de l'homme rasé. Elle n'en vaut plus la peine assurément.
    D'où vient donc la séduction de la moustache, me diras-tu ? Le sais-je ? D'abord elle chatouille d'une façon délicieuse. On la sent avant la bouche et elle vous fait passer dans tout le corps, jusqu'au bout des pieds un frisson charmant. C'est elle qui caresse, qui fait frémir et tressaillir la peau, qui donne aux nerfs cette vibration exquise qui fait pousser ce petit "Ah !" comme si on avait grand froid.
    Et sur le cou ! Oui, as-tu jamais senti une moustache sur ton cou ? Cela vous grise et vous crispe, vous descend dans le dos, vous court au bout des doigts. On se tord, on secoue ses épaules, on renverse la tête ; on voudrait fuir et rester ; c'est adorable et irritant ! Mais que c'est bon !
    Et puis encore... vraiment, je n'ose plus ? Un mari qui vous aime, mais là, tout à fait, sait trouver un tas de petits coins où cacher des baisers, des petits coins dont on ne s'aviserait guère toute seule. Eh bien, sans moustaches, ces baisers-là perdent aussi beaucoup de leur goût, sans compter qu'ils deviennent presque inconvenants ! Explique cela comme tu pourras. Quant à moi, voici la raison que j'en ai trouvée. Une lèvre sans moustaches est nue comme un corps sans vêtements ; et, il faut toujours des vêtements, très peu si tu veux, mais il en faut !
    Le créateur (je n'ose point écrire un autre mot en parlant de ces choses), le créateur a eu soin de voiler ainsi tous les abris de notre chair où devait se cacher l'amour. Une bouche rasée me paraît ressembler à un bois abattu autour de quelque fontaine où l'on allait boire et dormir.
    Cela me rappelle une phrase (d'un homme politique) qui me trotte depuis trois mois dans la cervelle. Mon mari, qui suit les journaux, m'a lu, un soir, un bien singulier discours de notre ministre de l'agriculture qui s'appelait alors M. Méline. A-t-il été remplacé par quelque autre ? Je l'ignore.
    Je n'écoutais pas, mais ce nom, Méline, m'a frappée. Il m'a rappelé, je ne sais trop pourquoi, les scènes de la vie de Bohème. J'ai cru qu' il s'agissait d'une grisette. Voilà comment quelques bribes de ce morceau me sont entrées dans la tête. Donc M. Méline faisait aux habitants d'Amiens, je crois, cette déclaration dont je cherchais jusqu'ici le sens : "Il n'y a pas de patriotisme sans agriculture ! " Eh bien, ce sens, je l'ai trouvé tout à l'heure ; et je te déclare à mon tour qu'il n'y a pas d'amour sans moustaches. Quand on le dit comme ça, ça semble drôle, n'est-ce pas ?
    Il n'y a point d'amour sans moustaches !
    "Il n'y a point de patriotisme sans agriculture", affirmait M. Méline ; et il avait raison, ce ministre, je le pénètre à présent !
    A un tout autre point de vue, la moustache est essentielle. Elle détermine la physionomie. Elle vous donne l'air doux, tendre, violent, croquemitaine, bambocheur, entreprenant ! L'homme barbu, vraiment barbu, celui qui porte tout son poil (oh! le vilain mot) sur les joues n'a jamais de finesse dans le visage, les traits étant cachés. Et la forme de la mâchoire et du menton dit bien des choses, à qui sait voir.
    L'homme à moustaches garde son allure propre et sa finesse en même temps.
    Et que d'aspects variés elles ont, ces moustaches ! Tantôt elles sont retournées, frisées, coquettes. Celles-là semblent aimer les femmes avant tout !
    Tantôt elles sont pointues, aiguës comme des aiguilles, menaçantes. Celles-là préfèrent le vin, les chevaux et les batailles.
    Tantôt elles sont énormes, tombantes, effroyables. Ces grosses-là dissimulent généralement un caractère excellent, une bonté qui touche à la faiblesse et une douceur qui confine à la timidité.
    Et puis, ce que j'adore d'abord dans la moustache, c'est qu'elle est française, bien française. Elle nous vient de nos pères les Gaulois, et elle est demeurée le signe de notre caractère national enfin.
    Elle est hâbleuse, galante et brave. Elle se mouille gentiment au vin et sait rire avec élégance, tandis que les larges mâchoires barbues sont lourdes en tout ce qu'elles font.
    Tiens, je me rappelle une chose qui m'a fait pleurer toutes mes larmes, et qui m'a fait aussi, je m'en aperçois à présent, aimer les moustaches sur les lèvres des hommes.
    C'était pendant la guerre, chez papa. J'étais jeune fille, alors. Un jour on se battit près du château. J'avais entendu depuis le matin le canon et la fusillade, et le soir un colonel allemand entra chez nous et s'y installa. Puis il partit le lendemain. On vint prévenir père qu'il y avait beaucoup de morts dans les champs. Il les fit ramasser et apporter chez nous pour les enterrer ensemble. On les couchait, tout le long de la grande avenue de sapins, des deux côtés, à mesure qu'on les apportait; et comme ils commençaient à sentir mauvais, on leur jetait de la terre sur le corps en attendant qu'on eût creusé la grande fosse. De la sorte on n'apercevait plus que leurs têtes qui semblaient sortir du sol, jaunes comme lui, avec leurs yeux fermés.
    Je voulus les voir; mais quand j'aperçus ces deux grandes lignes de 6gures affreuses, je crus que j'allais me trouver mal ; puis je me mis à les examiner, une à une, cherchant à deviner ce qu'avaient été ces hommes.
    Les uniformes étaient ensevelis, cachés sous la terre, et pourtant tout à coup, oui ma chérie, tout à coup je reconnus les Français, à leur moustache !
    Quelques-uns s'étaient rasés le jour même du combat, comme s'ils eussent voulu être coquets jusqu'au dernier moment ! Leur barbe cependant avait un peu repoussé, car tu sais qu'elle pousse encore après la mort. D'autres semblaient l'avoir de huit jours; mais tous enfin portaient la moustache française, bien distincte, la fière moustache, qui semblait dire : "Ne me confonds pas avec mon voisin barbu, petite, je suis un frère."
    Et j'ai pleuré, oh! j'ai pleuré bien plus que si je ne les avais pas reconnus ainsi, ces pauvres morts.
    J'ai eu tort de te conter cela. Me voici triste maintenant et incapable de bavarder plus longtemps.
    Allons, adieu, ma chère Lucie, je t'embrasse de tout mon coeur. Vive la moustache !

JEANNE.

 

Pour copie conforme : Guy de Maupassant.

Posté par marcbonvalot à 22:04 - Texte de Maupassant - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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