22 août 2008
Ami
Sauve-toi de lui s'il aboie ;
Ami, prends garde au chien qui mord
Ami prends garde à l'eau qui noie
Sois prudent, reste sur le bord.
Prends garde au vin d'où sort l'ivresse
On souffre trop le lendemain.
Prends surtout garde à la caresse
Des filles qu'on trouve en chemin.
Pourtant ici tout ce que j'aime
Et que je fais avec ardeur
Le croirais-tu ? C'est cela même
Dont je veux garder ta candeur.
Maupassant, 2 juillet 1885
La Fournaise, Chatou
Les amies de Balzac
Celle qui fut d'abord Mme Hanska, puis Mme Honoré de Balzac, vient de
mourir. Elle a tenu dans la vie de l'immortel écrivain une place
prédominante ; elle semble même avoir possédé son unique amour profond.
Mais, à côté d'elle, beaucoup d'autres femmes, toutes de mérite et
d'esprit, ont eu leur part dans l'affection expansive du romancier. On
eût dit qu'il leur jetait partout de grands morceaux de son cœur.
Car Balzac était un TENDRE.
Il y aurait une bien curieuse et bien intéressante étude à faire
sur ce sujet : « Le rôle, l'importance et l'influence des femmes dans
la vie des hommes de lettres. » Car tous les artistes ont une manière
différente d'envisager la femme, de la comprendre, de l'aimer et de la
pratiquer.
Le temps des grandes passions idéalistes est passé ; les Pétrarques
sont rares aujourd'hui ; et beaucoup d'hommes de labeur s'éloignent
systématiquement de ce qu'on appelait naguère « le beau sexe », ou du
moins ne lui demandent que des plaisirs rapides et tout matériels,
fermant leurs cœurs aux amours exaltées.
Parmi les grands écrivains morts depuis le commencement du siècle,
on rencontre, suivant les tempéraments, les plus diverses manières de
comprendre l'amour.
Gœthe semble avoir conçu et réalisé une sorte de harem libre, avoir
voulu parcourir en même temps toute la gamme des tendresses, goûter à
tous les plaisirs, se délecter à toutes les sources de l'affection
féminine.
Il traitait l'amour en grand seigneur qui ne se veut priver de rien.
Il lui fallait, pour être heureux, dit-on, mener cinq intrigues de
front - cinq, ni plus ni moins. - Il avait d'abord, pour son âme, rien
que pour son âme, pour entretenir en lui une exaltation artistique et
sentimentale dont il avait besoin, une sereine passion où rien de
charnel n'entrait. Don Quichotte conscient, il idéalisait une Dulcinée
quelconque et la posait religieusement sur l'autel des pures extases en
l'entourant de petites fleurs bleues.
Pour son cœur, il lui fallait un amour ardent, tendre et charnel,
poésie et sensualité mêlées, quelque chose de distingué, avec titre et
position sociale, une passion mondaine enfin.
Puis il avait son ordinaire,
une maîtresse comme toutes les maîtresses, une fille toujours prête,
esclave caressante et payée : un lit garni, enfin, avec le foulard sous
l'oreiller.
Mais quand un homme est complet, quand tout son mécanisme
fonctionne, il a aussi des instincts bas, des vices. Gœthe estimait que
cette partie de son être méritait autant d'égards que l'autre, que la
partie dite supérieure ; et il ne méprisait point, paraît-il, la
servante d'auberge, la laveuse de vaisselle, la fille aux bras rouges,
au linge grisâtre, aux bas blancs.
Ce qui ne l'empêchait pas de courir encore la gueuse par les rues.
Musset, après des velléités d'amour, des essais d'affection
complète, c'est-à-dire de cette affection où le cœur et les sens ont
leur part, semble s'en être tenu définitivement aux caresses des
drôlesses numérotées.
Byron, sur qui bien des légendes ont couru, après cette passion
inquiète qu'il a eue pour la Guiccioli, traita la femme en marchandise,
qu'il payait largement, paraît-il.
Chateaubriand ne fut-il pas torturé par cette inavouable et brûlante tendresse qu'il nous raconte dans René.
Lamartine aima un nuage qu'il baptisa du nom d'Elvire. Mais on dit
tout bas qu'il ne s'en tenait point à cette affection céleste.
Balzac adorait les femmes, mais d'une façon poétique, éthérée et
raffinée. Comme Gœthe, il paraît avoir eu diverses catégories d'amies ;
mais, avec lui, elles demeuraient simplement des amies.
En pouvait-il être autrement ? Chez cet homme, tout est cerveau. Ce
prodigieux remueur d'idées, qui passa son existence à regarder ses
rêves, ne semble avoir vécu que dans les joies cérébrales et n'avoir
jamais touché aux autres. Chez lui, tout est pensée : à peine même
s'inquiète-t-il de l'art, de la beauté plastique, de la forme pure, de
la signification poétique des choses, de cette vie imagée et imaginée
dont les poètes animent les objets.
Il avoue ingénument qu'en visitant la galerie de Dresde il est
resté froid devant les Rubens et les Raphaël, parce qu'il n'avait point
dans sa main celle de la comtesse Hanska !
Dans ses labeurs herculéens, au milieu de ses embarras d'argent, de
toutes les difficultés qu'il traversa, c'est aux femmes qu'il demande
les consolations, le courage, les douceurs d'âme dont il a besoin.
Elles furent, du reste, ses fidèles amies.
Il était avide de leur tendresse et la chercha toute sa vie.
Presque adolescent encore, il écrivait à sa sœur : « Mon assiette est
vide et j'ai faim. Laure, Laure, mes deux seuls et immenses désirs :
être célèbre et être aimé, seront-ils jamais satisfaits ? » - Puis,
plus tard : - « Me consacrer au bonheur d'une femme est pour moi un
rêve perpétuel. » Une autre fois, après une de ces périodes de travail
fou qui l'ont tué, lassé d'écrire, il se tournait vers cet amour qu'il
appelait sans cesse et il s'écriait : « Vrai, je mérite bien d'avoir
une maîtresse ; et tous les jours mon chagrin s'accroît de n'en point
avoir, parce que l'amour, c'est ma vie et mon essence. » Il en rêvait
sans fin, et, avec une naïveté d'écolier qui attend le prix du devoir
terminé, il le considérait comme la récompense réservée et promise par
le ciel à ses labeurs.
Et rien, absolument rien, de matériel n'entrait dans cette soif de
la femme. Il aimait leur cœur, le charme de leur parole, la douceur de
leurs consolations, l'abandon tendre de leur commerce, peut-être aussi
leurs parfums, la finesse de leurs mains pressées, et cette molle
tiédeur qu'elles semblent répandre dans l'atmosphère qui les entoure.
Il poussait vers elles des appels d'enfant malade qui a besoin d'être
soigné, et se jetait sur leur affection, l'implorait, s'y réfugiait
dans ses fatigues, ses déboires, ses tristesses, lorsqu'il était blessé
par quelque injustice de ces Parisiens « chez qui la moquerie remplace
ordinairement la compréhension ». Jamais une pensée charnelle ne semble
l'avoir effleuré.
Il s'en défend même avec violence : « Moi ? un homme chaste depuis
un an... qui regarde comme entachant tout plaisir qui ne dérive pas de
l'âme et qui n'y retourne pas. »
Enfin, son vœu le plus ardent est exaucé ! Il aima et fut aimé.
Alors ce furent des épanchements sans fin d'adolescent à son premier
amour, des débordements de joie infinis, des délicatesses de langage
extraordinaires, des quintessences et des puérilités de sentiments.
Lorsqu'Elle est loin, il hésite à manger les fruits qu'il aime,
parce qu'il ne veut point goûter un plaisir qu'elle ne partage pas.
Lui, qui se plaignait si fort de perdre tant de temps aux lettres que
réclamait sa mère, passe des nuits entières à écrire à celle qu'il
adore ; il travaille plus et court à la poste à tout moment chercher
les réponses venues de Russie. Puis, lorsqu'il ne les trouve pas, il a
des accès de découragement presque de folie. Il reste tantôt immobile ;
tantôt s'agite sans raison, il ne sait que faire, s'irrite s'exaspère :
- « Le mouvement me fatigue et le repos m'accable. »
Il lui écrit, dans cet éternel étonnement des amoureux : « Je ne
suis pas encore habitué à vous connaître, après des années. » Il se
plonge dans le souvenir des jours heureux écoulés près d'elle. Il ne
sait comment exprimer ce qu'il ressent, lorsque lui revient la pensée
de quelques bonheurs lointains. Il s'écrie alors : « Il y a des choses
du passé qui me font l'effet d'une fleur gigantesque, - que vous
dirai-je ?... d'un magnolia qui marche, d'un de ces rêves du jeune âge
trop poétiques et trop beaux pour être jamais réalisés. »
Il fut réalisé, son rêve, mais trop tard.
Celle qu'il avait tant aimée et qui vient, à son tour, de mourir
put enfin devenir sa femme, après des obstacles sans nombre. Une
maladie de cœur avait miné depuis longtemps l'infatigable écrivain. Au
lieu de partager les gloires de son mari, et de goûter le bonheur que
lui promettait son grand amour, Mme Honoré de Balzac n'avait plus qu'un
mourant à soigner.
Les caresses
Non, mon ami n'y songez plus. Ce que vous me demandez me révolte et me
dégoûte. On dirait que Dieu, car je crois à Dieu, moi, a voulu jadis
tout ce qu'il a fait de bon en y joignant quelque chose d'horrible. Il
nous avait donné l'amour, la plus douce chose qui soit au monde, mais
trouvant cela trop beau et trop pur pour nous, il a imaginé les sens,
les sens ignobles, sales, révoltants, brutaux, les sens qu'il a
façonnés comme par dérision et qu'il a mêlés aux ordures du corps,
qu'il a conçus de telle sorte que nous n'y pouvons songer sans rougir,
que nous n'en pouvons parler qu'à voix basse. Leur acte affreux est
enveloppé de honte. Il se cache, révolte l'âme, blesse les yeux, et
honni par la morale, poursuivi par la loi, il se commet dans l'ombre,
comme s'il était criminel.
Ne me parlez jamais de cela, jamais !
Je ne sais point si je vous aime, mais je sais que je me plais près
de vous, que votre regard m'est doux et que votre voix me caresse le
coeur. Du jour où vous auriez obtenu de ma faiblesse ce que vous
désirez, vous me deviendrez odieux. Le lien délicat qui nous attache
l'un à l'autre serait brisé. Il y aurait entre nous un abîme
d'infamies.
Restons ce que nous sommes. Et... aimez-moi si vous voulez, Je le permets.
Votre amie,
GENEVIÈVE.
Madame, voulez-vous me permettre à mon tour de vous parler
brutalement, sans ménagements galants, comme le parlerais à un ami qui
voudrait prononcer des voeux éternels ?
Moi non plus, je ne sais pas si je vous aime. Je ne le saurais vraiment qu'après cette chose qui vous révolte tant.
Avez-vous oublié les vers de Musset :
| Je me souviens encor de ces spasmes terribles, De ces baisers muets, de ces muscles ardents, De cet être absorbé, blême et serrant les dents. S'ils ne sont pas divins, ces moment sont horribles. |
Cette sensation d'horreur et d'insurmontable dégoût, nous
l'éprouvons aussi quand, emportés par l'impétuosité du sang, nous nous
laissons aller aux accouplements d'aventure. Mais quand une femme est
pour nous l'être d'élection, de charme constant, de séduction infinie
que vous êtes pour moi, la caresse devient le plus ardent, le plus
complet et le plus infini des bonheurs.
La caresse, Madame, c'est l'épreuve de l'amour. Quand notre ardeur
s'éteint après l'étreinte, nous nous étions trompés. Quand elle
grandit, nous nous aimions.
Un philosophe, qui ne pratiquait point ces doctrines, nous a mis en
garde contre ce piège de la nature. La nature veut des êtres, dit-il,
et pour nous contraindre à les créer, il a mis le double appât de
l'amour et de la volupté auprès du piège. Et il ajoute : Dès que nous
nous sommes laissé prendre, dès que l'affolement d'un instant a passé,
une tristesse immense nous saisit, car nous comprenons la ruse qui nous
a trompés, nous voyons, nous sentons, nous touchons la raison secrète
et voilée qui nous a poussés malgré nous.
Cela est vrai souvent, très souvent. Alors nous nous relevons
écoeurés. La nature nous a vaincus, nous a jetés, à son gré dans des
bras qui s'ouvraient, parce qu'elle veut que des bras s'ouvrent.
Oui, je sais les baisers froids et violents sur des lèvres
inconnues, les regards fixes et ardents en des yeux qu'on n'a jamais
vus et qu'on ne verra plus jamais, et tout ce que je ne peux pas dire,
tout ce qui nous laisse à l'âme une amère mélancolie.
Mais, quand cette sorte de nuage d'affection, qu'on appelle
l'amour, a enveloppé deux êtres, quand ils ont pensé l'un à l'autre,
longtemps, toujours, quand le souvenir pendant l'éloignement veille
sans cesse, le jour, la nuit, apportant à l'âme les traits du visage,
et le sourire, et le son de la voix ; quand on a été obsédé, possédé
par la forme absente et toujours visible, n'est-il pas naturel que les
bras s'ouvrent enfin, que les lèvres s'unissent et que les corps se
mêlent ?
N'avez-vous jamais eu le désir du baiser ? Dites-moi si les lèvres
n'appellent pas les lèvres, et si le regard clair, qui semble couler
dans les veines, ne soulève pas des ardeurs furieuses, irrésistibles ?
Certes, c'est là le piège, le piège immonde, dites-vous ?
Qu'importe, je le sais, j'y tombe, et je l'aime. La Nature nous donne
la caresse pour nous cacher sa ruse, pour nous forcer malgré nous à
éterniser les générations. Eh bien ! volons-lui la caresse, faisons-la
nôtre, raffinons-la, changeons-la, idéalisons-la, si vous voulez.
Trompons, à notre tour, la Nature, cette trompeuse. Faisons plus
qu'elle n'a voulu, plus qu'elle n'a pu ou osé nous apprendre. Que la
caresse soit comme une matière précieuse sortie brute de la terre,
prenons-la et travaillons-la et perfectionnons-la, sans souci des
desseins premiers, de la volonté dissimulée de ce que vous appelez
Dieu. Et comme c'est la pensée qui poétise tout, poétisons-la, Madame,
jusque dans ses brutalités terribles, dans ses plus impures
combinaisons, jusque dans ses plus monstrueuses inventions.
Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise, comme le fruit
mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de
bonheur. Aimons la chair parce qu'elle est belle, parce qu'elle est
blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et
sous les mains.
Quand les artistes ont cherché la forme la plus rare et la plus
pure pour les coupes où l'art devait boire l'ivresse, ils ont choisi la
courbe des seins, dont la fleur ressemble à celle des roses.
Or, j'ai lu dans un livre érudit, qui s'appelle le Dictionnaire des Sciences médicales, cette définition de la gorge des femmes, qu'on dirait imaginée par M. Joseph Prud'homme, devenu docteur en médecine :
"Le sein peut être considéré chez la femme comme un objet en même temps d'utilité et d'agrément."
Supprimons, si vous voulez, l'utilité et ne gardons que l'agrément.
Aurait-il cette forme adorable qui appelle irrésistiblement la caresse
s'il n'était destiné qu'à nourrir les enfants ?
Oui, Madame, laissons les moralistes nous prêcher la pudeur, et les
médecins la prudence ; laissons les poètes, ces trompeurs toujours
trompés eux-mêmes, chanter l'union chaste des âmes et le bonheur
immatériel ; laissons les femmes laides à leurs devoirs et les hommes
raisonnables à leurs besognes inutiles ; laissons les doctrinaires à
leurs doctrines, les prêtres à leurs commandements, et nous, aimons
avant tout la caresse qui grise, affole, énerve, épuise, ranime, est
plus douce que les parfums, plus légère que la brise, plus aiguë que
les blessures, rapide et dévorante, qui fait prier, qui fait commettre
tous les crimes et tous les actes de courage ! Aimons-la, non pas
tranquille, normale, légale ; mais violente, furieuse, immodérée !
Recherchons-la comme on recherche l'or et le diamant, car elle vaut
plus, étant inestimable et passagère ! Poursuivons-la sans cesse,
mourons pour elle et par elle.
Et si vous voulez, Madame, que je vous dise une vérité que vous ne
trouverez, je crois, en aucun livre, les seules femmes heureuses sur
cette terre sont celles à qui nulle caresse ne manque. Elles vivent,
celles-là, sans souci, sans pensées torturantes, sans autre désir que
celui du baiser prochain qui sera délicieux et apaisant comme le
dernier baiser.
Les autres, celles pour qui les caresses sont mesurées, ou
incomplètes, ou rares, vivent harcelées par mille inquiétudes
misérables, par des désirs d'argent ou de vanité, par tous les
événements qui deviennent des chagrins.
Mais les femmes caressées à satiété n'ont besoin de rien, ne
désirent rien, ne regrettent rien. Elles rêvent, tranquilles et
mourantes, effleurées à peine par ce qui serait pour les autres
d'irréparables catastrophes, car la caresse remplace tout, guérit de
tout, console de tout !
Et J'aurais encore tant de choses à dire !...
HENRI.
Ces deux lettres, écrites sur du papier japonais en paille de riz,
ont été trouvées dans un petit portefeuille en cuir de Russie, sous un
prie-dieu de la Madeleine, hier dimanche, après la messe d'une heure.
Vains conseils
Mon cher ami, le conseil que tu me demandes est bien difficile à donner.
Donc tu as une liaison que tu ne peux dénouer, et qui me paraît
être dans des conditions déplorables pour toi. Je suis vieux, on t'a
dit que j'avais vécu, et tu appelles mon expérience à ton aide. J'ai
peur qu'elle ne puisse rien pour toi, tu me sembles mal pris.
Si j'ai bien pénétré ta lettre, voici ton cas. Tu as fait la
conquête d'une femme mariée trop tenace. Je vais préciser pour être sûr
de ne me point tromper.
Tu es jeune, fort jeune, vingt-cinq ans. Après avoir un peu couru,
de droite et de gauche, par les rues et les femmes des rues, tu as été
sollicité, comme nous le sommes tous, par le désir d'amours plus
élégantes.
Alors tu as remarqué une amie de ta mère qui te remarquait, elle, depuis quelque temps déjà.
Elle se trouvait juste à ce moment où la femme est encore bien,
mais sur le point de devenir mal. Quarante ans passés, de l'embonpoint,
de la fraîcheur, cette fraîcheur des raisins conservés, et de la
tendresse à revendre, son mari n'en consommant plus depuis longtemps.
Vous avez d'abord échangé des regards. Puis vos poignées de main
ont été un peu longues, plus étroites, avec des pressions timides
d'abord puis significatives. Puis tu l'as embrassée, un soir, derrière
une porte et elle t'a rendu ton baiser avec usure.
Tu es sorti pour te promener, ravi, léger, délirant. Tu étais pris.
Quelques jours plus tard la chaîne était rivée. Une rude chaîne, mon
pauvre ami.
D'abord l'âge de ta maîtresse constitue à lui tout seul un danger
terrible. Les femmes, à ce point-là, cherchent leur dernière proie, le
pain à mettre sur la planche pour les vieux jours. La planche est
capitonnée. Tant mieux. Mais qu'importe? Un vieux renard est plus
retors qu'un jeune. Et puis songe que la chose à laquelle une femme
consent le moins à renoncer, c'est l'amour. Elle retarde ce moment
d'abdication le plus loin possible et, si elle le peut, jusqu'à la
paralysie sénile. Moi, je voudrais qu'on condamnât la débauche des
vieilles comme les détournements de mineures. Est-il plus coupable, en
effet, de commencer trop tôt que de finir trop tard? Dans les deux cas,
on viole la nature.
Mon pauvre garçon, que je te plains! Voici, n'est-ce pas, cinq ans
que la chose dure. Oui, j'ai bien compris, elle était encore
appétissante. Elle ne l'est plus. Cinq ans, à l'âge de la culbute ça
compte pour cinquante. Tu l'as vue se détériorer de jour en jour. Quand
tu l'as prise c'était un plat mangeable. Maintenant, ce ne sont plus
que des restes... bons à jeter.
Tu n'auras désormais, je le crains, que la consolation de la voir
vieillir. C'est au moins une vengeance, cela, et une bonne.
Car je ne découvre pas comment tu pourrais t'en débarrasser, à
moins de dire la chose à ta mère, ce qui ne serait pas délicat. Elle
dîne chez vous deux fois par semaine; elle vient, le soir, à tout
moment. Son mari t'adore et t'emmène au spectacle. C'est dans l'ordre.
Quant à elle, elle te lapide d'attentions, de soins, de tendresses, de
marques irrécusables d'amour.
Vois-tu, voici deux choses qu'on devrait enseigner aux enfants,
avec l'alphabet: Il ne faut jamais prendre une maîtresse qui ne peut
plus vous être infidèle.
Il faut se garder autant que possible des liaisons qu'on ne peut pas dénouer avec de l'argent.
Quand une femme est encore désirable, en manœuvrant bien, on peut
souvent s'en débarrasser au détriment d'un ami. Ce n'est point ton
espoir. Cependant, tu veux rompre à tout prix. Rompre! Quel problème!
Celui qui ferait un bon manuel de l'art de rompre rendrait plus de
services à l'humanité, aux hommes surtout, que l'inventeur des chemins
de fer. Cherchons des moyens pratiques.
Si nous vivions dans un autre siècle et avec d'autres mœurs, je te
conseillerais simplement de l'empoisonner, puisqu'elle dîne souvent
chez toi. Mais tu t'y prendrais mal et tu te ferais pincer.
Je sais bien qu'il y a encore d'autres moyens d'empoisonner une
femme, que la loi ne peut prévoir et ne punit point. Il ne m'appartient
pas de te les dévoiler, passons.
Il n'existe en réalité, pour rompre avec une maîtresse, qu'un bon
procédé: c'est le plongeon. On disparaît et on ne reparaît plus. Elle
vous écrit, on ne répond pas; elle vient vous voir, on a déménagé. Elle
vous recherche partout, vous demeurez introuvable. Si par hasard on la
rencontre, on a l'air de ne point la reconnaître, et on passe. Si elle
vous arrête, on lui demande avec politesse: "Que désirez-vous, Madame?"
Et on jouit de sa stupéfaction, de sa fureur indignée. Avec ce procédé,
il n'y a à craindre que le vitriol. Ce moyen a cet avantage d'être
radical et grossier. Mais il n'est point applicable à ton cas,
malheureusement, puisque tu vis en famille. Il faut toujours que le
lapin chassé revienne terrer à son trou; il faut toujours rentrer au
logis paternel, quelque longue que soit l'absence. Elle te rattrapera
au retour, voilà tout.
Donc quoi? Te résigner! La garder. Je sais bien que tu as pour elle
maintenant autant de haine que de dégoût. Tant pis. Je crois qu'il faut
uniquement appliquer ton habileté à éviter les occasions. Puis,
dérobetoi, perds connaissance, simule des attaques de nerfs, de rage
ou d'épilepsie, crie: "Au feu! A l'assassin!" dès que vous serez seuls;
laisse ton manteau ou même plus; paye un domestique pour taper aux
portes aussitôt qu'elle se trouvera enfermée avec toi. Mais résigne-toi
à subir, au moins platoniquement, sa passion.
Maintenant s'il te faut absolument une rupture, fais-toi surprendre
en flagrant délit, par le mari. Tu en seras quitte pour deux mois de
prison. C'est peu. Quant au procédé, ne le juge pas indélicat: il est
licite autant que légal.
Je sais bien que le mari ne voudra peut-être pas te surprendre et
que tu t'exposes ainsi à un rendez-vous capital et fort pénible. Je
vais t'indiquer le moyen pour attirer dans ton piège l'époux
soupçonneux et prudent. Ecris-lui une lettre d'amour que tu signeras du
nom d'une actrice, jeune et jolie, en lui demandant une heure de tête à
tête.
Tout homme a une tendance à se croire irrésistible. Il viendra. Tu
lui auras recommandé d'entrer hardiment sans sonner dans la demeure
indiquée. Toi, tu ne mettras point le verrou, et tu résisteras le plus
longtemps possible. Soit qu'il se fâche ou qu'il pardonne, il arrangera
ton affaire. Aie soin toutefois d'avoir des témoins dans une armoire
pour le cas où il se refuserait à toute constatation.
L'amour, mon petit, est une chose bien gentille et bien désagréable
en même temps. "Quand il est tiré, il faut le boire", comme disait le
maréchal de Saxe: malheureusement les vieux vins de la tendresse ne
valent pas les vieux vins des caves.
Je m'aperçois que je t'ai fait un long sermon, et que je ne te
donne, en somme, aucun moyen pratique. Il n'y en a pas. Tout dépend de
l'habileté personnelle, de la souplesse et des individus.
Tu peux aussi te faire prêtre? ou te brûler la cervelle?
Il y aurait bien encore... un mariage! Mais vraiment ne serait-ce
point tomber d'un mal dans un pire. Et puis cela te délivrerait-il?
Enfin, entre nous, sais-tu ce que je ferais, à ta place? C'est
vilain ce que je vais te dire, mais tout est permis pour se défendre.
Eh bien, je tâcherais de la rendre mère, s'il en est encore temps. Elle
t'en voudra si fort qu'il se peut qu'elle te quitte.
Mais je voudrais qu'il y eût dans les collèges un enseignement
spécial pour prémunir les jeunes élèves contre les dangers de cette
nature. On vous apprend le grec et le latin qui ne vous sont guère
utiles, et on ne vous apprend pas à vous défendre des femmes qui sont,
en somme le plus grand danger de notre vie. On devrait nous révéler
leur nature leurs ruses, leur ténacité, et mille autres choses. Nous
mettre en garde contre elles.
Il est vrai que cela ne servirait peut-être à rien.
Je te serre la main, comme on fait à la porte des cimetières, aux gens qu'on ne peut ni soulager, ni consoler.
Pour copie conforme:
MAUFRIGNEUSE.
Le pardon
Elle avait été élevée dans une de ces familles qui vivent enfermées en
elles-mêmes, et qui semblent toujours loin de tout. Elles ignorent les
événements politiques, bien qu'on en cause à table ; mais les
changements de gouvernement se passent si loin, si loin, qu'on parle de
cela comme d'un fait historique, comme de la mort de Louis XVI ou du
débarquement de Napoléon.
Les moeurs se modifient, les modes se succèdent. On ne s'en
aperçoit guère dans la famille calme où l'on suit toujours les coutumes
traditionnelles. Et si quelque histoire scabreuse se passe dans les
environs, le scandale vient mourir au seuil de la maison. Seuls, le
père et la mère, un soir, échangent quelques mots là-dessus, mais à
mi-voix, à cause des murs qui ont partout des oreilles. Et,
discrètement, le père dit :
- Tu as su cette terrible affaire dans la famille des Rivoil ?
Et la mère répond :
- Qui aurait jamais cru cela ? C'est affreux.
Les enfants ne se doutent de rien, et ils arrivent à l'âge de vivre
à leur tour, avec un bandeau sur les yeux et sur l'esprit, sans
soupçonner les dessous de l'existence, sans savoir qu'on ne pense pas
comme on parle, et qu'on ne parle point comme on agit ; sans savoir
qu'il faut vivre en guerre avec tout le monde, ou du moins en paix
armée, sans deviner qu'on est sans cesse trompé quand on est naïf, joué
quand on est sincère, maltraité quand on est bon.
Les uns vont jusqu'à la mort dans cet aveuglement de probité, de
loyauté, d'honneur ; tellement intègres que rien ne leur ouvre les
yeux.
Les autres, désabusés sans bien comprendre, trébuchent éperdus,
désespérés, et meurent en se croyant les jouets d'une fatalité
exceptionnelle, les victimes misérables d'événements funestes et
d'hommes particulièrement criminels.
Les Savignol marièrent leur fille Berthe à dix-huit ans. Elle
épousa un jeune homme de Paris, Georges Baron, qui faisait des affaires
à la Bourse. Il était beau garçon, parlait bien, avec tous les dehors
probes qu'il fallait ; mais, au fond du coeur, il se moquait un peu de
ses beaux parents attardés, qu'il appelait entre amis : "Mes chers
fossiles."
Il appartenait à une bonne famille ; et la jeune fille était riche. Il l'emmena vivre à Paris.
Elle devint une de ces provinciales de Paris dont la race est
nombreuse. Elle demeura ignorante de la grande ville, de son monde
élégant, de ses plaisirs, de ses costumes, comme elle était demeurée
ignorante de la vie, de ses perfidies et de ses mystères.
Enfermée en son ménage, elle ne connaissait guère que sa rue, et
quand elle s'aventurait dans un autre quartier, il lui semblait
accomplir un voyage lointain en une ville inconnue et étrangère. Elle
disait le soir :
- J'ai traversé les boulevards, aujourd'hui.
Deux ou trois fois par an, son mari l'emmenait au théâtre.
C'étaient des fêtes dont le souvenir ne s'éteignait plus et dont on
reparlait sans cesse.
Quelquefois, à table, trois mois après, elle se mettait brusquement à rire, et s'écriait :
- Te rappelles-tu cet acteur habillé en général et qui imitait le chant du coq ?
Toutes ses relations se bornaient à deux familles alliées qui, pour
elle, représentaient l'humanité. Elle les désignait en faisant précéder
leur nom de l'article "les" - les Martinet et les Michelint.
Son mari vivait à sa guise, rentrant quand il voulait, parfois au
jour levant, prétextant des affaires, ne se gênant point, sûr que
jamais un soupçon n'effleurerait cette âme candide.
Mais un matin elle reçut une lettre anonyme.
Elle demeura éperdue, ayant le coeur trop droit pour comprendre
l'infamie des dénonciations, pour mépriser cette lettre dont l'auteur
se disait inspiré par l'intérêt de son bonheur, et la haine du mal, et
l'amour de la vérité.
On lui révélait que son mari avait, depuis deux ans, une maîtresse,
une jeune veuve, Mme Rosset, chez qui il passait toutes ses soirées.
Elle ne sut ni feindre, ni dissimuler, ni épier, ni ruser. Quand il
revint pour déjeuner, elle lui jeta cette lettre, en sanglotant, et
s'enfuit dans sa chambre.
Il eut le temps de comprendre, de préparer sa réponse et il alla
frapper à la porte de sa femme. Elle ouvrit aussitôt, n'osant pas le
regarder. Il souriait ; il s'assit, l'attira sur ses genoux ; et d'une
voix douce, un peu moqueuse :
- Ma chère petite, j'ai en effet pour amie Mme Rosset, que je
connais depuis dix ans et que j'aime beaucoup ; j'ajouterai que je
connais vingt autres familles dont je ne t'ai jamais parlé, sachant que
tu ne recherches pas le monde, les fêtes et les relations nouvelles.
Mais, pour en finir une fois pour toutes avec ces dénonciations
infâmes, je te prierai de t'habiller après le déjeuner et nous irons
faire une visite à cette jeune femme qui deviendra ton amie, je n'en
doute pas.
Elle embrassa à pleins bras son mari ; et par une de ces curiosités
féminines qui ne s'endorment plus une fois éveillées, elle ne refusa
point d'aller voir cette inconnue qui lui demeurait, malgré tout, un
peu suspecte. Elle sentait, par instinct, qu'un danger connu est
presque évité.
Elle entra dans un petit appartement coquet, plein de bibelots,
orné avec art, au quatrième étage d'une belle maison. Au bout de cinq
minutes d'attente dans un salon assombri par des tentures, des
portières, des rideaux drapés gracieusement, une porte s'ouvrit et une
jeune femme apparut, très brune, petite, un peu grasse, étonnée et
souriante.
Georges fit les présentations.
- Ma femme, madame Julie Rosset.
La jeune veuve poussa un léger cri d'étonnement et de joie, et
s'élança, les deux mains ouvertes. Elle n'espérait point, disait-elle,
avoir ce bonheur, sachant que Mme Baron ne voyait personne, mais elle
était si heureuse, si heureuse ! Elle aimait tant Georges ! (elle
disait Georges tout court avec une fraternelle familiarité) qu'elle
avait une envie folle de connaître sa jeune femme et de l'aimer aussi.
Au bout d'un mois, les deux nouvelles amies ne se quittaient plus.
Elles se voyaient chaque jour, souvent deux fois, et dînaient tous les
soirs ensemble, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre. Georges
maintenant ne sortait plus guère, ne prétextait plus d'affaires,
adorant, disait-il, son coin du feu.
Enfin un appartement s'étant trouvé libre dans la maison habitée
par Mme Rosset, Mme Baron s'empressa de le prendre pour se rapprocher
et se réunir encore davantage.
Et, pendant deux années entières, ce fut une amitié sans un nuage,
une amitié de coeur et d'âme, absolue, tendre, dévouée, délicieuse.
Berthe ne pouvait plus parler sans prononcer le nom de Julie, qui
représentait pour elle la perfection.
Elle était heureuse, d'un bonheur parfait, calme et doux.
Mais voici que Mme Rosset tomba malade. Berthe ne la quitta plus.
Elle passait les nuits, se désolait ; son mari lui-même était
désespéré.
Or, un matin, le médecin, en sortant de sa visite, prit à part
Georges et sa femme, et leur annonça qu'il trouvait fort grave l'état
de leur amie.
Dès qu'il fut parti, les jeunes gens, atterrés, s'assirent l'un en
face de l'autre ; puis, brusquement, se mirent à pleurer. Ils
veillèrent, la nuit, tous les deux ensemble auprès du lit ; et Berthe,
à tout instant, embrassait tendrement la malade, tandis que Georges,
debout devant les pieds de sa couche, la contemplait silencieusement
avec une persistance acharnée.
Le lendemain, elle allait plus mal encore.
Enfin, vers le soir, elle déclara qu'elle se trouvait mieux, et contraignit ses amis à redescendre chez eux pour dîner.
Ils étaient tristement assis dans leur salle, sans guère manger,
quand la bonne remit à Georges une enveloppe. Il l'ouvrit, lut, devint
livide et, se levant, il dit à sa femme, d'un air étrange :
"Attends-moi, il faut que je m'absente un instant, je serai de retour
dans dix minutes. Surtout ne sors pas."
Et il courut dans sa chambre prendre son chapeau.
Berthe l'attendit, torturée par une inquiétude nouvelle. Mais,
docile en tout, elle ne voulait point remonter chez son amie avant
qu'il fût revenu.
Comme il ne reparaissait pas, la pensée lui vint d'aller voir en sa
chambre s'il avait pris ses gants, ce qui eût indiqué qu'il devait
entrer quelque part.
Elle les aperçut du premier coup d'oeil. Près d'eux un papier froissé gisait, jeté là.
Elle le reconnut aussitôt, c'était celui qu'on venait de remettre à Georges.
Et une tentation brûlante, la première de sa vie, lui vint de lire,
de savoir. Sa conscience révoltée luttait, mais la démangeaison d'une
curiosité fouettée et douloureuse poussait sa main. Elle saisit le
papier, l'ouvrit, reconnut aussitôt l'écriture, celle de Julie, une
écriture tremblée, au crayon. Elle lut : "Viens seul m'embrasser, mon
pauvre ami, je vais mourir."
Elle ne comprit pas d'abord, et restait là stupide, frappée surtout
par l'idée de mort. Puis, soudain, le tutoiement saisit sa pensée ; et
ce fut comme un grand éclair illuminant son existence, lui montrant
toute l'infâme vérité, toute leur trahison, toute leur perfidie. Elle
comprit leur longue astuce, leurs regards, sa bonne foi jouée, sa
confiance trompée. Elle les revit l'un en face de l'autre, le soir sous
l'abat-jour de sa lampe, lisant le même livre, se consultant de l'oeil
à la fin des pages.
Et son coeur soulevé d'indignation, meurtri de souffrance, s'abîma dans un désespoir sans bornes.
Des pas retentirent ; elle s'enfuit et s'enferma chez elle.
Son mari, bientôt, l'appela.
- Viens vite, Mme Rosset va mourir.
Berthe parut sur sa porte et, la lèvre tremblante :
- Retournez seul auprès d'elle, elle n'a pas besoin de moi.
Il la regarda follement, abruti de chagrin, et il reprit :
- Vite, vite, elle meurt.
Berthe répondit :
- Vous aimeriez mieux que ce fût moi.
Alors il comprit peut-être, et s'en alla, remontant près de l'agonisante.
Il la pleura sans dissimulation, sans pudeur, indifférent à la
douleur de sa femme qui ne lui parlait plus, ne le regardait plus,
vivait seule murée dans le dégoût, dans une colère révoltée, et priait
Dieu matin et soir.
Ils habitaient ensemble pourtant, mangeaient face à face, muets et désespérés.
Puis il s'apaisa peu à peu, mais elle ne lui pardonnait point.
Et la vie continua dure pour tous les deux.
Pendant un an, ils demeurèrent aussi étrangers l'un à l'autre que
s'ils ne se fussent pas connus. Berthe faillit devenir folle.
Puis un matin étant partie dès l'aurore, elle rentra vers huit
heures portant en ses deux mains un énorme bouquet de roses, de roses
blanches, toutes blanches.
Et elle fit dire à son mari qu'elle désirait lui parler.
Il vint inquiet, troublé.
- Nous allons sortir ensemble, lui dit-elle ; prenez ces fleurs, elles sont trop lourdes pour moi.
Il prit le bouquet et suivit sa femme. Une voiture les attendait qui partit dès qu'ils furent montés.
Elle s'arrêta devant la grille du cimetière. Alors Berthe, dont les yeux s'emplissaient de larmes, dit à Georges :
Conduisez-moi à sa tombe.
Il tremblait sans comprendre, et il se mit à marcher devant, tenant
toujours les fleurs en ses bras. Il s'arrêta enfin devant un marbre
blanc et le désigna sans rien dire.
Alors elle lui reprit le grand bouquet et, s'agenouillant, le
déposa sur les pieds du tombeau. Puis elle s'isola en une prière
inconnue et suppliante !
Debout derrière elle, son mari, hanté de souvenirs, pleurait.
Elle se releva et lui tendit les mains.
- Si vous voulez, nous serons amis, dit-elle.
11 août 2008
Deux amis
Paris était bloqué, affamé et râlant. Les moineaux se faisaient bien rares sur les toits, et les égouts se dépeuplaient. On mangeait n'importe quoi.
Comme il se promenait tristement par un clair matin de janvier le long du boulevard extérieur, les mains dans les poches de sa culotte d'uniforme et le ventre vide, M. Morissot, horloger de son état et pantouflard par occasion, s'arrêta net devant un confrère qu'il reconnut pour un ami. C'était M. Sauvage, une connaissance du bord de l'eau.
Chaque dimanche, avant la guerre, Morissot partait dès l'aurore, une canne en bambou d'une main, une boîte en fer-blanc sur le dos. Il prenait le chemin de fer d'Argenteuil, descendait à Colombes, puis gagnait à pied l'île Marante. A peine arrivé en ce lieu de ses rêves, il se mettait à pêcher; il pêchait jusqu'à la nuit.
Chaque dimanche, il rencontrait là un petit homme replet et jovial, M. Sauvage, mercier, rue Notre-Dame-de-Lorette, autre pêcheur fanatique. Ils passaient souvent une demi-journée côte à côte, la ligne à la main et les pieds ballants au-dessus du courant; et ils s'étaient pris d'amitié l'un pour l'autre.
En certains jours, ils ne parlaient pas. Quelquefois ils causaient; mais ils s'entendaient admirablement sans rien dire, ayant des goûts semblables et des sensations identiques.
Au printemps, le matin, vers dix heures, quand le soleil rajeuni faisait flotter sur le fleuve tranquille cette petite buée qui coule avec l'eau, et versait dans le dos des deux enragés pêcheurs une bonne chaleur de saison nouvelle, Morissot parfois disait à son voisin: "Hein! quelle douceur!" et M. Sauvage répondait: "Je ne connais rien de meilleur." Et cela leur suffisait pour se comprendre et s'estimer.
A l'automne, vers la fin du jour, quand le ciel, ensanglanté par le soleil couchant, jetait dans l'eau des figures de nuages écarlates, empourprait le fleuve entier, enflammait l'horizon, faisait rouges comme du feu les deux amis, et dorait les arbres roussis déjà, frémissants d'un frisson d'hiver, M. Sauvage regardait en souriant Morissot et prononçait: "Quel spectacle!" Et Morissot émerveillé répondait, sans quitter des yeux son flotteur: "Cela vaut mieux que le boulevard, hein?"
Dès qu'ils se furent reconnus, ils se serrèrent les mains énergiquement, tous émus de se retrouver en des circonstances si différentes. M. Sauvage, poussant un soupir, murmura: "En voilà des événements!" Morissot, très morne, gémit: "Et quel temps! C'est aujourd'hui le premier beau jour de l'année."
Le ciel était, en effet, tout bleu et plein de lumière.
Ils se mirent à marcher côte à côte, rêveurs et tristes. Morissot reprit: "Et la pêche? hein! quel bon souvenir!"
M. Sauvage demanda: "Quand y retournerons-nous?"
Ils entrèrent dans un petit café et burent ensemble une absinthe; puis ils se remirent à se promener sur les trottoirs.
Morissot s'arrêta soudain: "Une seconde verte, hein?" M. Sauvage y consentit: "A votre disposition." Et ils pénétrèrent chez un autre marchand de vins.
Ils étaient fort étourdis en sortant, troublés comme des gens à jeun dont le ventre est plein d'alcool. Il faisait doux. Une brise caressante leur chatouillait le visage.
M. Sauvage, que l'air tiède achevait de griser, s'arrêta: "Si on y allait?
- Où ça?
- A la pêche, donc.
- Mais où?
- Mais à notre île. Les avant-postes français sont auprès de Colombes. Je connais le colonel Dumoulin; on nous laissera passer facilement."
Morissot frémit de désir: "C'est dit. J'en suis." Et ils se séparèrent pour prendre leurs instruments.
Une heure après, ils marchaient côte à côte sur la grand'route. Puis ils gagnèrent la villa qu'occupait le colonel. Il sourit de leur demande et consentit à leur fantaisie. Ils se remirent en marche, munis d'un laissez-passer.
Bientôt ils franchirent les avant-postes, traversèrent Colombes abandonné, et se trouvèrent au bord des petits champs de vigne qui descendent vers la Seine. Il était environ onze heures.
En face, le village d'Argenteuil semblait mort. Les hauteurs d'Orgemont et de Sannois dominaient tout le pays. La grande plaine qui va jusqu'à Nanterre était vide, toute vide, avec ses cerisiers nus et ses terres grises.
M. Sauvage, montrant du doigt les sommets, murmura: "Les Prussiens sont là-haut!" Et une inquiétude paralysait les deux amis devant ce pays désert.
"Les Prussiens!" Ils n'en avaient jamais aperçu, mais ils les sentaient là depuis des mois, autour de Paris, ruinant la France, pillant, massacrant, affamant, invisibles et tout-puissants. Et une sorte de terreur superstitieuse s'ajoutait à la haine qu'ils avaient pour ce peuple inconnu et victorieux.
Morissot balbutia: "Hein! si nous allions en rencontrer?"
M. Sauvage répondit, avec cette gouaillerie parisienne reparaissant malgré tout:
"Nous leur offririons une friture."
Mais ils hésitaient à s'aventurer dans la campagne, intimidés par le silence de tout l'horizon.
A la fin, M. Sauvage se décida: "Allons, en route! mais avec précaution." Et ils descendirent dans un champ de vigne, courbés en deux, rampant, profitant des buissons pour se couvrir, l'oeil inquiet, l'oreille tendue.
Une bande de terre nue restait à traverser pour gagner le bord du fleuve. Ils se mirent à courir; et dès qu'ils eurent atteint la berge, ils se blottirent dans les roseaux secs.
Morissot colla sa joue par terre pour écouter si on ne marchait pas dans les environs. Il n'entendit rien. Ils étaient bien seuls, tout seuls.
Ils se rassurèrent et se mirent à pêcher.
En face d'eux, l'île Marante abandonnée les cachait à l'autre berge. La petite maison du restaurant était close, semblait délaissée depuis des années.
M. Sauvage prit le premier goujon. Morissot attrapa le second, et d'instant en instant ils levaient leurs lignes avec une petite bête argentée frétillant au bout du fil: une vraie pêche miraculeuse.
Ils introduisaient délicatement les poissons dans une poche de filet à mailles très serrées, qui trempait à leurs pieds. Et une joie délicieuse les pénétrait, cette joie qui vous saisit quand on retrouve un plaisir aimé dont on est privé depuis longtemps.
Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les épaules; ils n'écoutaient plus rien; ils ne pensaient plus à rien; ils ignoraient le reste du monde; ils pêchaient.
Mais soudain un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit trembler le sol. Le canon se remettait à tonner.
Morissot tourna la tête, et par-dessus la berge il aperçut, là-bas, sur la gauche, la grande silhouette du Mont-Valérien, qui portait au front une aigrette blanche, une buée de poudre qu'il venait de cracher.
Et aussitôt un second jet de fumée partit du sommet de la forteresse; et quelques instants après une nouvelle détonation gronda.
Puis d'autres suivirent, et de moment en moment, la montagne jetait son haleine de mort, soufflait ses vapeurs laiteuses qui s'élevaient lentement dans le ciel calme, faisaient un nuage au-dessus d'elle.
M. Sauvage haussa les épaules: "Voilà qu'ils recommencent", dit-il.
Morissot, qui regardait anxieusement plonger coup sur coup la plume de son flotteur, fut pris soudain d'une colère d'homme paisible contre ces enragés qui se battaient ainsi, et il grommela: "Faut-il être stupide pour se tuer comme ça!"
M. Sauvage reprit: "C'est pis que des bêtes."
Et Morissot, qui venait de saisir une ablette, déclara: "Et dire que ce sera toujours ainsi tant qu'il y aura des gouvernements."
M. Sauvage l'arrêta: "La République n'aurait pas déclaré la guerre..."
Morissot l'interrompit: "Avec les rois on a la guerre au dehors; avec la République on a la guerre au dedans."
Et tranquillement ils se mirent à discuter, débrouillant les grands problèmes politiques avec une raison saine d'hommes doux et bornés, tombant d'accord sur ce point, qu'on ne serait jamais libres. Et le Mont-Valérien tonnait sans repos, démolissant à coups de boulet des maisons françaises, broyant des vies, écrasant des êtres, mettant fin à bien des rêves, à bien des joies attendues, à bien des bonheurs espérés, ouvrant en des coeurs de femmes, en des coeurs de filles, en des coeurs de mères, là-bas, en d'autres pays, des souffrances qui ne finiraient plus.
"C'est la vie", déclara M. Sauvage.
"Dites plutôt que c'est la mort", reprit en riant Morissot.
Mais ils tressaillirent effarés, sentant bien qu'on venait de marcher derrière eux; et ayant tourné les yeux, ils aperçurent, debout contre leurs épaules, quatre hommes, quatre grands hommes armés et barbus, vêtus comme des domestiques en livrée et coiffés de casquettes plates, les tenant en joue au bout de leurs fusils.
Les deux lignes s'échappèrent de leurs mains et se mirent à descendre la rivière.
En quelques secondes, ils furent saisis, attachés, emportés, jetés dans une barque et passés dans l'île.
Et derrière la maison qu'ils avaient crue abandonnée, ils aperçurent une vingtaine de soldats allemands.
Une sorte de géant velu, qui fumait, à cheval sur une chaise, une grande pipe de porcelaine, leur demanda, en excellent français: "Eh bien, Messieurs, avez-vous fait bonne pêche?"
Alors un soldat déposa aux pieds de l'officier le filet plein de poissons, qu'il avait eu soin d'emporter. Le Prussien sourit: "Eh! eh! je vois que ça n'allait pas mal. Mais il s'agit d'autre chose. Ecoutez-moi et ne vous troublez pas.
Pour moi, vous êtes deux espions envoyés pour me guetter. Je vous prends et je vous fusille. Vous faisiez semblant de pêcher, afin de mieux dissimuler vos projets. Vous êtes tombés entre mes mains, tant pis pour vous; c'est la guerre.
Mais comme vous êtes sortis par les avant-postes, vous avez assurément un mot d'ordre pour rentrer. Donnez-moi ce mot d'ordre et je vous fais grâce."
Les deux amis, livides, côte à côte, les mains agitées d'un léger tremblement nerveux, se taisaient.
L'officier reprit: "Personne ne le saura jamais, vous rentrerez paisiblement. Le secret disparaîtra avec vous. Si vous refusez, c'est la mort, et tout de suite. Choisissez."
Ils demeuraient immobiles sans ouvrir la bouche.
Le Prussien, toujours calme, reprit en étendant la main vers la rivière: "Songez que dans cinq minutes vous serez au fond de cette eau. Dans cinq minutes! Vous devez avoir des parents?"
Le Mont-Valérien tonnait toujours.
Les deux pêcheurs restaient debout et silencieux. L'Allemand donna des ordres dans sa langue. Puis il changea sa chaise de place pour ne pas se trouver trop près des prisonniers; et douze hommes vinrent se placer à vingt pas, le fusil au pied.
L'officier reprit: "Je vous donne une minute, pas deux secondes de plus."
Puis il se leva brusquement, s'approcha des deux Français, prit Morissot sous le bras, l'entraîna plus loin, lui dit à voix basse: "Vite, ce mot d'ordre? Votre camarade ne saura rien, j'aurai l'air de m'attendrir."
Morissot ne répondit rien.
Le Prussien entraîna alors M. Sauvage et lui posa la même question.
M. Sauvage ne répondit pas.
Ils se retrouvèrent côte à côte.
Et l'officier se mit à commander. Les soldats élevèrent leurs armes.
Alors le regard de Morissot tomba par hasard sur le filet plein de goujons, resté dans l'herbe, à quelque pas de lui.
Un rayon de soleil faisait briller le tas de poissons qui s'agitaient encore. Et une défaillance l'envahit. Malgré ses efforts, ses yeux s'emplirent de larmes.
Il balbutia: "Adieu, monsieur Sauvage."
M. Sauvage répondit: "Adieu, monsieur Morissot."
Ils se serrèrent la main, secoués des pieds à la tête par d'invincibles tremblements.
L'officier cria. "Feu!"
Les douze coups n'en firent qu'un.
M. Sauvage tomba d'un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla, pivota et s'abattit en travers sur son camarade, le visage au ciel, tandis que des bouillons de sang s'échappaient de sa tunique crevée à la poitrine.
L'Allemand donna de nouveaux ordres.
Ses hommes se dispersèrent, puis revinrent avec des cordes et des pierres qu'ils attachèrent aux pieds des deux morts; puis ils les portèrent sur la berge.
Le Mont-Valérien ne cessait pas de gronder, coiffé maintenant d'une montagne de fumée.
Deux soldats prirent Morissot par la tête et par les jambes; deux autres saisirent M. Sauvage de la même façon. Les corps, un instant balancés avec force, furent lancés au loin, décrivirent une courbe, puis plongèrent, debout, dans le fleuve, les pierres entraînant les pieds d'abord.
L'eau rejaillit, bouillonna, frissonna, puis se calma, tandis que de toutes petites vagues s'en venaient jusqu'aux rives.
Un peu de sang flottait.
L'officier, toujours serein, dit à mi-voix: "C'est le tour des poissons maintenant."
Puis il revint vers la maison.
Et soudain il aperçut le filet aux goujons dans l'herbe. Il le ramassa, l'examina, sourit, cria: "Wilhem!"
Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prussien, lui jetant la pêche de deux fusillés, commanda: "Fais-moi frire tout de suite ces petits animaux-là pendant qu'ils sont encore vivants. Ce sera délicieux."
Puis il se remit à fumer sa pipe.