22 août 2008
Sur George Sand
George Sand a eu, toute sa vie, à combattre le préjugé ; et il est
curieux de suivre dans ses lettres ses luttes continuelles contre ses
plus fidèles amis, qui ne pouvaient s'accoutumer aux allures libres, à
la large indépendance d'esprit et de mœurs, de cette femme en qui la
nature s'était trompée.
Que la société, cette portière à cancans, que les gens du monde,
ces « sépulcres blanchis », aient fait un crime à cette révoltée de ses
allures cavalières et de son profond mépris de l'opinion, on le
comprend ; mais il est curieux que les hommes d'esprit eux-mêmes aient
presque tous montré cette étroitesse, ces crises de sainte prud'homie.
L'homme, en jugeant la femme, n'est jamais juste ; il la considère
toujours comme une sorte de propriété réservée au mâle, qui conserve le
droit absolu de la gouverner, moraliser, séquestrer à sa guise ; et une
femme indépendante l'exaspère comme un socialiste peut exaspérer un roi.
« L'opinion, dit George Sand, c'est, d'un côté, l'intolérance des
femmes laides, froides ou lâches ; de l'autre, c'est la censure
railleuse ou insultante des hommes qui ne veulent plus de femmes
dévotes, qui ne veulent pas encore de femmes éclairées, et qui veulent
toujours des femmes fidèles. Or, il n'est pas facile que la femme soit
philosophe et chaste à la fois...
« L'opinion, c'est la règle des gens sans âme et sans vertu... L'opinion que je respecte, c'est celle de mes amis. »
Dans une fort belle lettre à sa mère, elle dit : " Vous, ma chère
maman, vous avez souffert de l'intolérant des fausses vertus des gens à
grands principes... »
Et d'autre part : « Mon esprit antisocial et ma mépris pour tout ce que la plupart des homme respectent. »
Et on trouve, en effet, dans toute la correspondant de cette femme
une série d'axiomes philosophiques d'une surprenante largeur, d'une
vérité inflexible et d'une tranquille sérénité dont on pourrait faire
un Manuel des rapports sociaux.
Peu d'êtres assurément ont eu un plus vif sentiment de la liberté,
un plus profond respect de la nature des autres et une plus complète
tolérance pour les défauts ou plutôt pour les divergences de
tempérament de ses amis. Elle établit des principes d'amitié et de
camaraderie avec une sagesse rare et souriante. Elle dit :
« J'accepte tous les caractères, tels qu'ils sont, parce que je ne
crois guère qu'il soit au pouvoir de l'homme de refaire son
tempérament, de faire dominer le système nerveux sur le sanguin ou le
bilieux sur le lymphatique. Je crois que notre manière d'être dans
l'habitude de la vie tient essentiellement à notre organisation
physique, et je ne ferai un crime à personne d'être semblable à moi ou
différent de moi. Ce dont je m'occupe, c'est du fond des pensées et des
sentiments sérieux...
« Mon Dieu ! quelle rage avons-nous donc ici-bas nous tourmenter
mutuellement, de nous reprocher aigrement nos défauts, de condamner
sans pitié tout qui n'est pas taillé sur notre patron ?... »
Et toujours reparaît son invincible besoin d'indépendance. « Être
toute seule dans la rue et me dire à moi-même : Je dînerai à quatre
heures ou à sept heures, suivant mon bon plaisir. Je passerai par le
Luxembourg pour aller aux Tuileries, au lieu de passer par les
Champs-Élysées, si tel est mon caprice... »
Or, l'innombrable armée des Prudhommes moralisants pardonne
volontiers les fautes couvertes, les péchés que lave l'eau bénite ;
mais qu'une femme, une simple femme, leur ose dire : « Je dînerai à
quatre heures ou à sept heures suivant mon bon plaisir... » ils
s'écrieront : « Miséricorde ! quelle déréglée ! »
Avec cette nature, il n'est pas étonnant que la vie conjugale lui
ait été bientôt insupportable. Son mari avait, sans doute, l'instinct
dominateur de tous les hommes ; elle avait, de son côté, l'instinct de
révolte de tous les forts, et l'existence commune leur devint
impossible. Un peu nonchalante jusque-là, elle ne semble pas avoir
songé à quitter le baron Dudevant, jusqu'au jour où elle découvrit dans
un tiroir un testament de lui, destiné à n'être ouvert qu'après sa
mort. Comme elle était femme, elle l'ouvrit tout de suite, et y trouva
un vrai réquisitoire à son endroit. Sa résolution fut prise en un
instant. Ils se séparèrent à l'amiable, et elle vint à Paris avec une
rente de trois mille francs.
Trois mille francs, c'était bien peu. Elle songea aux moyens
d'augmenter ses revenus, et c'est alors que la pensée d'écrire la
saisit. « Je m'embarque, dit-elle, sur la mer orageuse de la
littérature. Il faut vivre. »
Voici une des plus curieuses observations à faire sur ce
remarquable écrivain, c'est qu'il ne fut pas travaillé dès l'enfance,
comme tous les grands artistes, par l'impérieux besoin de traduire ses
pensées, ses visions, ses sensations, ses rêves. Jamais elle n'a ce
frisson d'art, :l'émotion du sujet trouvé, de la scène qui se dessine,
d'ivresse de la création, le bonheur de l'enfantement. La joie profonde
de la page écrite, et qu'on croit toujours parfaite, dans cette
griserie du travail, ne met jamais du feu dans ses veines et un peu de
folie dans sa tête. Elle ne pense toujours qu'à l'argent dont elle a
besoin, et ne .désire pas même de gros bénéfices, un modeste salaire
lui suffit - de quoi vivre aisément. Elle accomplit ce métier superbe
de pondeur d'idées, comme un menuisier fait des tables, avec la pensée
constante de l'argent gagné. Et nous trouvons là, en face de son large
besoin d'indépendance, un vif instinct de ménagère, un côté pot-au-feu très marqué.
Elle est bonne maman, dans le sens commun du mot. Elle n'a pas, enfin, la grandeur qu'on voudrait en cette femme émancipée et si supérieure.
Elle dit, en vingt endroits différents de ses lettres : « Je songe
donc uniquement à augmenter mon bien par quelques profits. Comme je
n'ai nulle ambition d'être connue je ne le serai point... » - Et, un
peu plus tard : « Et puis, voyez l'étrange chose, la littérature
devient une passion... Vous vous trompez pourtant si vous croyez que
l'amour de la gloire me possède. J'ai le désir de gagner quelque
argent. »
« J'ai au moins le bonheur d'être tout à fait étrangère à la littérature et de la traiter comme un gagne-pain. »
C'est donc la nécessité seule qui l'a faite artiste, et non
l'éclosion normale du talent qui perce et grandit, malgré tous les
obstacles, quand sa graine mystérieuse a été jetée dans un être.
Mais c'est peut-être seulement dans son sexe qu'il faut chercher la
cause de cette indifférence pour l'art lui-même. De toutes les
passions, l'amour de l'art pour l'art est assurément la plus
désintéressée. A côté du désir très légitime de gagner de l'argent, à
côté du besoin tout naturel de renommée, l'artiste aime et doit aimer
frénétiquement ce qu'il enfante. Aux heures de production, il ne songe
ni à l'or ni à la gloire, mais à l'excellence de son œuvre. Il frémit
aux trouvailles qu'il fait, s'exalte, comme hors de lui-même, devenu
une sorte de machine intellectuelle à produire le beau, et il aime son
ouvrage uniquement parce qu'il le croit bien.
Or il est à remarquer que dans ses lettres George Sand oppose
souvent l'idée de l'argent à l'idée de gloire, mais jamais à l'idée d'art.
Il est en outre une observation constante à faire chez toutes les
femmes, c'est qu'elles sont obstinément fermées à tout sentiment qui ne
les intéresse pas directement.
Jamais elles ne peuvent être juge impartial d'une chose ou d'une
idée, se soustraire à leurs tendances, à leurs affections, à leurs
sympathies ou à leurs antipathies, pour apprécier quoi que ce soit avec
une complète indifférence. Une chose leur plaît ou ne leur plaît pas,
les séduit ou les repousse ; mais toujours leur personnalité persiste
invinciblement, et jamais elles ne pourront sortir d'elles-mêmes pour
déclarer beau ce qui choque leur nature ou même ce qui ne s'adresse en
rien à leur personne, à leurs croyances, ou à leurs intimes sentiments.
L'au-delà
d'elles-mêmes leur est étranger. Elles sont, en un mot, passionnelles,
inconsciemment mais constamment personnelles, enfermées en elles-mêmes,
condamnées à elles-mêmes.
Eh bien, dans ces cent quarante lettres de George Sand, jamais on
ne trouve une ligne qui ne se rapporte à des choses personnelles.
Jamais d'envolement dans les ides pures, jamais de réflexions
étrangères à elle ou à ses amis ; jamais elle n'est sortie d'elle-même
une minute, pour devenir un simple esprit qui voit, rêve, raisonne et
parle, sans croyances préconçues et sentiments intéressés.
Elle ne semble même pas avoir connu cette sensation singulière et puissante de cesser d'être soi pour devenir ce qu'on écrit,
pour revivre dans un personnage rêvé. Et quand, épuisée de fatigue
après un jour de travail, elle s'adresse à ses amis, elle se plaint
presque : « J'attendrai pour cela un jour où j'aurai de l'âme, un jour
où je serai Othello. Pour aujourd'hui je suis chien... J'ai mis tout ce
que j'avais de cœur et d'énergie sur des feuilles de papier Weyneu ;
mon âme est sous presse, mes facultés sont dans la main du prote.
Infâme métier ! Les jours où je le fais, il ne me reste plus rien le
soir. »
Une femme, la passion toujours la domine et lui fait proclamer
parfois de singulières choses : « Il est bien vrai que le roi
Louis-Philippe est l'ennemi de l'humanité », dit-elle. Le roi d'Yvetot
ne l'était-il pas autant ? Elle écrit à son fils : « Mais, à mesure que
tu grandiras, tu réfléchiras aux conséquences des liaisons avec les
aristocrates. » Elle écrit à la comtesse d'Agoult (Daniel Stern) : « Il
faut que vous soyez, en effet ; bien puissante pour que j'aie oublié
que vous êtes comtesse. » Voilà la femme avec ses petitesses et ses
préjugés.
Puis, soudain, un de ses amis se mariant : « Vous vous mariez, mon bon camarade. Le bien et le mal n'existant pas par eux-mêmes, et le bonheur, comme le malheur, étant dans l'idée qu'on s'en fait, vous vous croyez content, donc vous l'êtes. »
Voilà l'esprit large et libre.
Elle écrit à un autre ami : « Le mariage est un état si contraire à
toute espèce d'union et de bonheur, que j'ai peur avec raison. »
Et à un autre, qui était saint-simonien : « Un jour, vous ne
croirez plus à aucune secte religieuse, à aucun parti politique, à
aucun système social. »
Mais ces élans d'indépendance ne durent guère, et toujours on la
sent combattue, tiraillée entre les besoins de liberté de son
intelligence et les besoins de foi de la femme, foi en quelque chose,
en quelqu'un, foi dans la religion ou dans la Révolution.
Et, comme tous les grands esprits, toujours aussi on la voit
découragée, écœurée, révoltée, blessée par l'égoïsme, l'étroitesse,
l'intolérance et l'éternelle bêtise des hommes. « Voyez-vous, dit-elle
souvent, l'espèce humaine est mon ennemie. »
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