22 août 2008
Question littéraire
Le remarquable écrivain qui signe Nestor au Gil Blas a consacré un long article à la discussion de ma dernière chronique, où j'appréciais le volume de mon confrère J.-K. Huysmans.
Mon contradicteur ayant, dans sa critique, mis en cause tous ceux
qu'il appelle les romanciers nouveaux, apprécié leur méthode et jugé
leur poétique, je reviens sur ce sujet.
Et d'abord, en principe, je déclare à mon aimable confrère que je crois tous les principes
littéraires inutiles. L'œuvre seule vaut quelque chose, quelle que soit
la méthode du romancier. Un homme de talent ou de génie met en
préceptes ses qualités et même ses défauts ; et voilà comment se
fondent toutes les écoles. Mais, comme c'est en vertu des règles
établies ou acceptées par les écrivains d'un tempérament différent
qu'on attaque les livres du rival, les discussions ont cela d'excellent
qu'elles peuvent servir à expliquer les œuvres et faire comprendre la
légitimité des revendications artistiques, le droit de chaque
littérateur de comprendre l'art à sa façon, du moment qu'il est doué
d'assez de talent pour imposer sa manière de voir.
Or, j'ai dit, en parlant des romans de Dumas père (et de là vient
la querelle de Nestor) qu'un invincible ennui me gagne à la lecture de
cette accumulation d'incroyables inventions ; et, sentant bien dans
quelle colère j'allais jeter les admirateurs des Trois Mousquetaires,
j'eus soin de me mettre à l'abri derrière cette phrase de Balzac : « On
est vraiment fâché d'avoir lu cela. Rien n'en reste que le dégoût pour
soi-même d'avoir ainsi gaspillé son temps. »
Et, là-dessus, mon confrère s'écrie que je montre un dédain
transcendant pour les romans qui amusent ; et que les récits
merveilleux qui ont diverti déjà trois générations ne sont, à mes yeux,
que des sottises.
J'admire infiniment l'imagination, et je place ce don au même rang
que celui de l'observation ; mais je crois que, pour mettre en œuvre
l'un ou l'autre, de façon à faire dire aux vrais artistes : « Voici un
livre », il faut un troisième don, supérieur aux deux autres et qui
faisait défaut à Dumas, malgré sa prodigieuse astuce de conteur. Ce
don, c'est l'art littéraire. Je veux dire cette qualité singulière de
l'esprit qui met en œuvre ce je ne sais quoi d'éternel, cette couleur
inoubliable, changeante avec les artistes, mais toujours
reconnaissable, l'âme artistique enfin qui est dans Homère,
Aristophane, Eschyle, Sophocle, Virgile, Apulée, Rabelais, Montaigne,
Saint-Simon, Corneille, Racine, Molière, La Bruyère, Montesquieu,
Voltaire, Chateaubriand, Musset, Hugo, Balzac, Gautier, Baudelaire,
etc., etc., et qui n'est pas plus dans les romans de Dumas père que
dans ceux de M. Cherbuliez, que je citais aussi l'autre jour. Mlle de
Scudéry, le vicomte d'Arlincourt, Eugène Sue, Frédéric Soulié, ont
affolé leurs générations. Qu'en reste-t-il ? Ce qui restera de Dumas
père quand son fils aura disparu. Rien qu'un souvenir, bien que Dumas
soit, à mon sens, infiniment supérieur à ceux que je viens de citer.
Don Quichotte,
ce roman des romans, est une œuvre d'imagination, et, bien que traduit,
il nous donne la sensation d'une merveille d'art inestimable. Gil Blas est une œuvre d'imagination, Gargantua également, et aussi l'adorable livre de Gautier, Mademoiselle de Maupin.
Et ils vivront éternellement, parce qu'ils sont animés de ce souffle qui vivifie.
En dehors de l'art, pas de salut. L'art, est-ce le style ?
dira-t-on. Non assurément, bien que le style en soit une large partie.
Balzac écrivait mal ; Stendhal n'écrivait pas ; Shakespeare traduit
nous donne des soulèvements d'admiration.
L'art, c'est l'art, et je n'en sais pas plus.
Opium facit dormire quia habet virtutem dormitivam.
L'art nous donne la foi dans l'invraisemblable, anime ce qu'il
touche, crée une réalité particulière, qui n'est ni vraie, ni croyable,
et qui devient les deux par la force du talent.
Mais il faut distinguer entre ce dieu et les Pygmalions d'aventure.
Partant de ce principe que nos sens ne peuvent nous rien révéler
au-delà de ce qui existe, que les plus grands efforts de notre
imagination n'aboutissent qu'à coudre ensemble des bouts de vérité
disparates, les romanciers nouveaux en ont conclu que, au lieu de
s'évertuer à déformer le vrai, il valait mieux s'efforcer de le
reproduire tout simplement. Cette méthode a sa logique. Mon confrère
Nestor l'admet parfaitement ; mais, quand je prétends que M. Folantin,
le personnage de Huysmans, ce triste employé à la recherche d'un dîner
passable, est d'une navrante vérité, le rédacteur du Gil Blas
me répond : « Non pas ! il est de pure fantaisie, il me laisse froid. »
Et Nestor en donne immédiatement la raison probante que voici : « Comme
j'ai, grâce au ciel, une excellente cuisinière, ces angoisses ne
m'intéressent pas du tout. » Or, mon cher confrère, comme la mienne est
beaucoup moins bonne que la vôtre, je continuerai jusqu'à ce qu'elle
soit formée, ce qui ne tardera pas, je l'espère du moins - je
continuerai, dis-je, à être ému par les désagréments d'estomac
qu'éprouvent les gens mal nourris.
Mais j'avoue que ce genre de critique me jette en un grand
embarras. Si chaque lecteur exige que je le fasse coucher dans son lit,
manger sa cuisine ordinaire, boire le vin qu'il est accoutumé de boire,
aimer les femmes qui auront les cheveux de la sienne, s'intéresser aux
enfants portant le petit nom de son fils ou de sa fille, et refuse de
comprendre des angoisses, des douleurs ou des joies qu'il n'a point
traversées, s'il arrive à proclamer : « Je ne m'intéresserai jamais à
tout être qui n'est pas moi et moi seul », il faut renoncer à faire du roman.
Si un de mes personnages, monté dans un fiacre, verse et se casse
un bras, vous me répondrez : « Cela m'est bien égal, j'ai un parfait
cocher. » Si je fais subir à une jeune femme un accouchement
douloureux, vous me répondrez : « Je m'en moque un peu, je ne suis pas
femme. »
Si je fais se noyer un jeune homme, dans une promenade sur la
Seine, direz-vous : « Que m'importe, je ne vais jamais sur l'eau » ?
Mon confrère Nestor ajoute, il est vrai : « Ah ! si vous m'eussiez
raconté les déceptions de la vie d'un employé, ses ambitions, ses
amours, ses craintes de l'avenir, bien que mes ambitions, mes amours,
mes craintes, soient d'une autre nature, le point de contact serait
trouvé. »
J'en doute un peu. L'ambition d'un employé, c'est (avancement de
300 francs tous les trois ans. Ses déceptions viennent de la
gratification rognée ; ses amours sont à trop bon marché pour nous ;
ses craintes de l'avenir se bornent à ne pouvoir atteindre le maximum
de la retraite. Voilà tout.
Et quand je vous aurai décrit cette vie, vous vous déclarerez
satisfait ? Et vous me refusez le droit de prendre un employé
philosophe, résigné, qui se dit : « Je n'ai pas d'espoir, pas d'avenir.
Je tournerai toujours dans le même cercle. Je le sais, je n'y peux
rien :tâchons su moins de ne pas trop souffrir physiquement dans cette
misère. »
Et il s'efforce inutilement de se faire une vie matérielle supportable. Il est à vau-l'eau,
il le sait, ne résiste pas ; mais il voudrait au moins avoir bonnes les
heures de table, les autres étant si mauvaises. Et vous dites que cela
n'est pas juste, pas humain, pas légitime ?
Quand donc cessera-t-on, de discuter les intentions, de faire aux
écrivains des procès de tendance, pour ne leur reprocher que leurs
manquements à leur propre méthode, que les fautes qu'ils ont pu
commettre contre les conventions littéraires adoptées et proclamées par
eux ?
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