22 août 2008
Notes sur Swinburne
Il est fort difficile de parler au public français d'un poète anglais
comme M. Swinburne, quand on ne sait pas sa langue, et c'est mon cas.
J'ai rencontré autrefois ce poète dont la physionomie bizarre est des
plus intéressantes, et même des plus inquiétantes, car il me fait
l'effet d'une sorte d'Edgar Poe idéaliste et sensuel, avec une âme
d'écrivain plus exaltée, plus dépravée, plus amoureuse de l'étrange et
du monstrueux, plus curieuse, chercheuse et évocatrice des raffinements
subtils et antinaturels de la vie et de l'idée que celle de l'Américain
simplement évocatrice de fantômes et de terreurs, et j'ai gardé de mes
quelques entrevues avec lui l'impression de l'être le plus
extravagamment artiste qui soit peut-être aujourd'hui sur le monde.
Artiste, il l'est en même temps à la manière ancienne et à la
manière moderne. Lyrique, épique, épris du rythme, poète d'épopée,
plein du souffle grec, il est aussi un des plus raffinés et des plus
subtils, parmi les explorateurs de nuances et de sensations qui forment
les écoles nouvelles.
Voici comment je l'ai connu. J'étais fort jeune, et passant l'été
sur la plage d'Étretat. Un matin vers dix heures, des marins arrivèrent
en criant qu'un nageur se noyait sous la Porte d'amont. Ils prirent un
bateau, et je les accompagnai. Le nageur ignorant le terrible courant
de marée qui passe sous cette arcade avait été entraîné, puis recueilli
par une barque qui pêchait derrière cette porte, appelée communément la
Petite Porte.
J'appris le soir même que le baigneur imprudent était un poète
anglais, M. Algernon Charles Swinburne, descendu depuis quelques jours
chez un autre Anglais, avec qui je causais quelquefois sur le galet, M.
Powel, propriétaire d'un petit chalet qu'il avait baptisé « Chaumière
Dolmancé ».
Ce M. Powel étonnait le pays par une vie extrêmement solitaire et
bizarre aux yeux de bourgeois et de matelots peu accoutumés aux
fantaisies et aux excentricités anglaises.
Il apprit que j'avais essayé, trop tard, de porter secours à son
ami, et je reçus une invitation à déjeuner pour le jour suivant. Les
deux hommes m'attendaient dans un joli jardin ombragé et frais derrière
une toute basse maison normande construite en silex et coiffée de
chaume. Ils étaient tous deux de petite taille, M. Powel gras, M.
Swinburne maigre, maigre et surprenant à première vue, une sorte
d'apparition fantastique. C'est alors que j'ai pensé, en le regardant
pour la première fois, à Edgar Poe. Le front était très grand sous des
cheveux longs, et la figure allait se rétrécissant vers un menton mince
ombré d'une maigre touffe de barbe. Une très légère moustache glissait
sur des lèvres extraordinairement fines et serrées et le cou qui
semblait sans fin unissait cette tête, vivante par les yeux clairs,
chercheurs et fixes, à un corps sans épaules, car le haut de la
poitrine paraissait à peine plus large que le front. Tout ce personnage
presque surnaturel était agité de secousses nerveuses. Il fut très
cordial, très accueillant ; et le charme extraordinaire de son
intelligence me séduisit aussitôt.
Pendant tout le déjeuner on parla d'art, de littérature et
d'humanité ; et les opinions de ces deux amis jetaient sur les choses
une espèce de lueur troublante, macabre, car ils avaient une manière de
voir et de comprendre qui me les montrait comme deux visionnaires
malades, ivres de poésie perverse et magique.
Des ossements traînaient sur des tables, parmi eux une main
d'écorché, celle d'un parricide, paraît-il, dont le sang et les muscles
séchés restaient collés sur les os blancs. On me montra des dessins et
des photographies fantastiques, tout un mobilier de bibelots
incroyables. Autour de nous rôdait, grimaçant et inimaginablement
drôle, un singe, familier, plein de tours et de farces à faire, pas un
singe, un ami muet de ses maîtres, un ennemi sournois des nouveaux
venus. Le singe fut pendu, m'a-t-on dit, par un des jeunes domestiques
des Anglais, qui en voulait à l'animal. Le mort fut enterré au milieu
du gazon, devant la porte du logis. On fit venir, pour le poser sur son
cercueil, un énorme bloc de granit où fut gravé simplement le nom
« Nip » et qui portait sur la partie haute, comme dans les cimetières
d'Orient, une coupe d'eau pour les oiseaux.
Quelques jours plus tard je fus invité de nouveau chez ces Anglais
originaux afin de déjeuner d'un singe à la broche, qui avait été
commandé au Havre, à cette intention, chez un marchand d'animaux
exotiques. L'odeur seule de ce rôti quand j'entrai dans la maison me
souleva le cœur d'inquiétude, et la saveur affreuse de la bête m'enleva
pour toujours l'envie de recommencer un pareil repas.
Mais MM. Swinburne et Powel furent délicieux de fantaisie et de
lyrisme. Ils me contèrent des légendes islandaises traduites par M.
Powel, d'une étrangeté saisissante et terrible. Swinburne parla de
Victor Hugo avec un enthousiasme infini.
Je ne l'ai pas revu. Un autre écrivain étranger, un très grand,
l'homme le plus intellectuel que j'aie rencontré, je veux dire par là,
doué des intuitions les plus perspicaces sur l'humanité, de la
philosophie la plus large, des opinions les plus indépendantes en tout,
le romancier russe Ivan Tourgueneff me traduisit souvent des poèmes de
Swinburne avec une vive admiration. Il critiquait aussi. Mais tout
artiste a des défauts. Il suffit d'être un artiste.
Voici quelques renseignements qu'on m'a donnés sur M. Swinburne.
M. Walter Hamilton, dans son livre Le Mouvement esthétique en Angleterre,
écrit que peu de gens hésiteraient à décerner à Swinburne le titre de
roi des poètes esthétiques. En 1860, avant que le mouvement nouveau fût
important, Swinburne avait dédié sa tragédie La Reine Mère à Dante Gabriel Rossetti, et son volume des Poèmes et Ballades
à Burne Jones, à cet artiste qui a maintenant la place d'honneur à
Grosvenor Gallery. L'un des tableaux les plus fameux de Burne Jones est
inspiré du Laus Veneris de Swinburne et porte ce titre. Dans le
même volume un autre poème est dédié à M. Whistler. Comme Burne Jones,
Rossetti, Ruskin, A. C. Swinburne fut élève d'Oxford.
Sa naissance très aristocratique contraste singulièrement avec les tendances républicaines, très avancées, de ses Chants d'avant l'Aube.
Le grand-père du poète, Sir John Swinburne, portait le titre de
baronet, appartenant à une famille qui, à travers la bonne et la
mauvaise fortune, était restée fidèle à la dynastie des Stuarts.
Sir John vécut jusqu'à l'âge de 98 ans (il mourut en 1860) et
durant sa longue vie, il fut l'ami de toutes les célébrités politiques
et littéraires de France et d'Angleterre, réunissant le siècle à
l'autre, et se souvenant aussi bien de Mirabeau et de John Wilke que de
Turner et de Mulready.
Le père du poète (le plus jeune des fils de Sir John) avait une
haute situation dans la Marine royale ; en 1836, il épousa Lady Jane
Henrietta, fille du comte de Ashburnham, de sorte que Algernon Charles
Swinburne est descendant de deux des plus vieilles familles
aristocratiques.
Un siège au Parlement lui fut offert par la Reform League. Il refusa, préférant vouer sa vie à l'art et à la littérature. Il passa six ans à Eton et ensuite quatre à Oxford.
Il a écrit environ trente volumes, prose et vers, et d'innombrables articles de revue.
Né en 1837, il connut tout jeune le succès. Voici la liste de ses principaux ouvrages :
La Reine Mère (1860) ; Atalante à Calydon ; Chastelard (1865) ; William Blake, essai (1868) ; Chants d'avant l'Aube (1871) ; Chant des Deux Nations ; Bothwell, Erechtheus, tragédies (1876) ; Marie Stuart, tragédie (1880).
Quand parurent les Poèmes et Ballades,
le succès fut immédiat et vif chez les lettrés ; mais la critique se
fâcha, la critique anglaise, étroite, haineuse dans sa pudeur de
vieille méthodiste qui veut des jupes à la nudité des images et des
vers, comme on en pourrait vouloir aux jambes de bois des chaises.
Robert Buchanan surtout, dans son livre : l'École sensuelle,
visa Swinburne avec une extrême violence. Tous les autres arbitres du
goût dans l'art le suivirent ; et les mots qu'on emploie pour flageller
l'immoralité cinglèrent l'artiste et l'émurent enfin.
On parla de sadisme, on cita des extraits ingénieusement mal
interprétés ; et l'émotion fut si grande dans l'immorale et pudique
Angleterre, reine de l'hypocrisie, que le succès du livre s'arrêta
comme sous un murmure de honte nationale. Certes, il est impossible de
nier que cette œuvre appartienne à l'école sensuelle, à la plus
sensuelle, à la plus idéalement dépravée, exaltée, impurement
passionnée des écoles littéraires, mais elle est admirable presque d'un
bout à l'autre. Sans doute les amateurs de clarté, de logique et de
composition s'arrêteront stupéfaits devant ces poèmes d'amour éperdus
et sans suite. Il ne les comprendront pas, n'ayant jamais senti ces
appels irrésistibles et tourmentants de la volupté insaisissable, et
l'inexprimable désir, sans forme précise et sans réalité possible, qui
hante l'âme des vrais sensuels.
Swinburne a compris et exprimé cela comme personne avant lui, et
peut-être comme personne ne le fera plus, car ils ont disparu du monde
contemporain, ces poètes déments épris d'inaccessibles jouissances.
Tout ce que la femme peut faire passer d'aspirations charnellement
tendres, de soifs et de faims de la bouche et du cœur, et de
torturantes ardeurs hantées de visions enfiévrantes pour nos yeux et
pour notre sang, le poète halluciné, l'a évoqué par ses vers.
Ouvrons ce livre et lisons d'abord ceci, les deux premières strophes de : Une Ballade de Vie.
« J'ai trouvé en rêves un lieu de zéphyr et de fleurs, plein
d'arbres odorants et coloré de joyeuses verdures, au milieu duquel se
tenait - une dame vêtue comme l'été avec ses douces heures ; - sa
beauté aussi fervente qu'une ardente lune - faisait brûler et défaillir
mon sang comme une flamme sous la pluie. - Une tristesse avait rempli
ses yeux bleus fatigués -- et la mélancolique, la chagrine rose rouge
de ses lèvres - semblait mélancolique des bonheurs en allés.
« Elle tenait un petit cistre par les cordes, - en forme de caeur,
les cordes tressées avec les cheveux subtilement nuancés -- de quelque
joueur de luth mort- qui dans les années mortes avait fait de
délicieuses choses. - Les sept cordes étaient nommées ainsi : - la
première corde, charité, -- la seconde, tendresse, - les autres étaient
plaisir, douleur, sommeil et péché, - et la sympathie qui est parente
de la pitié - et est la plus impitoyable. »
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lisez ensuite Une Ballade de Mort. Puis arrêtons-nous à ce chef-d'œuvre, Laus Veneris, l'Éloge de Vénus :
« Dort-elle ou veille-t-elle ? car son col, - baisé de trop près,
porte encore une tache pourprée - où le sang meurtri palpite et
s'efface ; - douce, et mordue doucement, plus belle pour une tache.
« Mais quoique mes lèvres se fermèrent en suçant cette place, - il
n'y a pas de veine battant sur son visage, ses paupières sont si
paisibles ; sans doute -- le profond sommeil a chauffé son sang à
travers tout son passage.
« Voilà, c'est elle qui fut le délice du monde ; - les vieilles
grises années étaient des parcelles de sa puissance ; - les jonchées
des chemins où elle marchait - étaient les jumelles saisons du jour et
de la nuit.
« Voilà, elle était ainsi quand ses beaux membres attiraient -
toutes les lèvres qui maintenant deviennent tristes en baisant Christ,
- tachées du sang tombé des pieds de Dieu, - des pieds et des mains par
lesquelles furent rachetées nos âmes.
« Hélas, Seigneur, sûrement tu es grand et beau. Mais voilà ses
cheveux merveilleusement tressés ! - Et tu nous as guéris par ton
baiser pitoyable ; - mais vois, maintenant, Seigneur, sa bouche est
plus charmante.
« Elle est bien plus belle ; que t'a-t-elle fait ? - Non, beau
Seigneur Christ, lève les yeux et regarde ; - avait-elle alors ta mère,
de telles lèvres, semblables à celles-ci ? - Tu sais combien ce m'est
une douce chose.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Voyez, ma Vénus, le corps de mon âme gît - avec mon amour posé
sur elle en guise de vêtement, - sentant mon amour dans tous ses
membres et ses cheveux, - et versé entre ses paupières, à travers ses
yeux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Là, tels des amants dont les lèvres et les membres ~se touchent,
- ils reposent, ils cueillent le doux fruit de la vie et le mangent ; -
mais moi, les jours affamés et chauds me dévorent, - et dans ma bouche
aucun de leurs fruits n'est doux.
« Aucun de leurs fruits si ce n'est le fruit de mon désir, - pour
l'amour de l'amour de celle dont les lèvres respirent à travers les
miennes ; - ses paupières sur ses yeux semblables à une fleur sur une
fleur, - mes paupières sur mes yeux semblables à du feu sur du feu.
« Ainsi nous reposons non comme le sommeil repose près de la mort,
- avec de pesants baisers et d'heureux souffles ; - non comme un homme
repose auprès d'une femme, quand l'épouse nouvelle - rit bas par amour
de l'amour et à cause des mots qu'il dit.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Ah, non comme eux, mais comme les. âmes. qui furent - tuées dans
le vieux temps, l'ayant trouvée belle ; - qui, donnant avec ses lèvres
sur leurs yeux, - entendirent de soudains serpents siffler dans ses
cheveux.
« Leur sang court autour des racines du temps comme la pluie ; -
elle les rejette et les recueille de nouveau ; - avec les nerfs et les
os elle tisse et multiplie - un excessif plaisir par une extrême
douleur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Car je revins chez moi très las, avec peu de consolation, - et
voici mon amour, le cœur de ma propre âme, plus cher - que ma propre
âme, plus beau que Dieu-qui a tout mon être dans ses mains à elle.
« Belle encore, mais belle pour personne autre que moi, - comme
lorsqu'elle sortit de la mer nue, - changeant en feu l'écume où elle
passait, - et qu'elle était comme la fleur intérieure du feu.
« Oui, elle me prit sur elle, et sa bouche - s'attacha à la mienne
comme l'âme s'attache au corps, - et, riante, fit ses lèvres
luxurieuses ; - sa chevelure avait le parfum de tout le midi brûlé de
soleil. »
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ne voilà-t-il pas de la poésie bizarre, haute, infinie dans la
demi-obscurité de la pensée qui disparaît parfois sous l'abondance des
images.
Lisez Fragoletta, ce bijou.
Arrêtons-nous encore à Dolores,
Notre-Dame des Sept Douleurs. C'est une espèce d'hymne désespéré à la
Luxure Idéale, d'où naît le spasme de la chair terrible, convulsif et
sans rêve. Voici le début :
« Tes paupières froides qui cèlent comme un joyau tes yeux durs qui
ne se font tendres que pour une seule heure ; - tes opulents membres
blancs, et ta cruelle bouche rouge, telle une fleur vénéneuse ; - quand
ils seront passés avec leurs gloires, - que restera-t-il de toi alors,
que demeurera-t-il, - ô mystique et sombre Dolores - Notre-Dame de
Peine ?
« Les prêtres donnent sept douleurs à leur Vierge ; mais tes péchés
qui sont soixante-dix fois sept, - sept âges ne suffiraient pas pour
t'en purifier - et ils te hanteraient même dans le ciel : - minuits
terribles et lendemains affamés, - et amours qui complètent et
contrôlent - toutes les joies de la chair, toutes les douleurs - qui
usent l'âme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Il y a peut-être des péchés à découvrir, - il y a peut-être des
actions qui sont délicieuses. - Quelle nouvelle œuvre trouveras-tu pour
ton amant, - quelles nouvelles passions pour le jour ou la nuit ? Quels
charmes dont ils ne savent pas un mot, - ceux dont les vies sont comme
des feuilles au vent ? - Quelles tortures non rêvées, jamais entendues,
jamais écrites, inconnues ?
« Ah, beau corps passionné - qui jamais n'a souffert d'un cœur ! -
Quoique sur ta bouche, les baisers soient sanglants, - quoiqu'ils
mordent jusqu'à ce qu'elle se pâme et saigne, - plus doux que l'amour
que nous adorons, - ils ne blessent ni le cœur ni le cerveau, - ô amère
et tendre Dolores, - Notre-Dame de Peine. »
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Voici encore quelques citations de la fin de ce long poème qui contient d'extraordinaires beautés :
« Où sont-elles Cottyto ou Vénus, - Astarté ou Astaroth, où ? -
Peuvent-elles s'interposer entre nous, leurs maîtres, quand nous te
touchons ? - Leur souffle est-il chaud encore dans tes cheveux ? - A
leurs lèvres tes lèvres s'enfièvrent-elles encore - du sang de leurs
corps rougissants ? - As-tu laissé sur terre un croyant, - si tous ces
hommes sont morts ?
« Ils portaient des vêtements de pourpre et d'or, ils étaient
gorgés de toi, enflammés de vin, - tes amants, dans tes demeures
invues, dans tes merveilleuses chambres. - Ils ont fui, et leurs
empreintes nous échappent, ceux qui te louent, t'adorent, et
s'abstiennent, - ô fille de la mort et de Priapus - Notre-Dame de Peine.
« Qu'avons-nous besoin de craindre outre mesure, de faire ta
louange avec des voix peureuses, - ô maîtresse et mère du plaisir, -
seul être aussi réel que la mort ? »
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ces citations me semblent indiquer nettement la première manière et
la première inspiration de Swinburne. Le poète est souvent obscur et
souvent magnifique ; il est plein du souffle antique, du souffle grec
et en même temps inextricablement compliqué, à la manière toute moderne
de MM. Verlaine et Mallarmé chez nous. J'ai parlé d'Edgar Poe, il en
procède par cette étrange puissance qui semble tenir de la suggestion ;
il est grand par le lyrisme, par la multiplicité des images qui
s'envolent comme des oiseaux innombrables, de toutes les races, de
toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les nuances, si
multipliés qu'on les distingue mal parfois et qu'on suit seulement dans
l'espace ce grand nuage tournoyant plein de visions impures ; mais le
conteur américain, très maître de son art, lui est extrêmement
supérieur par un prodigieux don de clarté, d'ordre et de composition
qui anime ses mystérieux sujets d'une incompréhensible terreur.
M. Swinburne est encore un érudit pour qui l'Antiquité et les
langues anciennes n'ont point de secrets, et il fait des vers latins
admirables comme si l'âme de ce peuple était restée en lui.
Lorsque l'apparition de ses Poèmes et Ballades
en 1866 souleva en Angleterre l'émotion pudibonde que j'ai dite, le
poète répliqua dans un pamphlet d'où j'extrais le passage suivant :
« En réponse à certaines opinions insérées ou exprimées à propos de
mon livre, je désire que l'on se souvienne de ceci seulement : le livre
est dramatique, à mille faces, très divers ; et nulle énonciation de
gaieté ou de désespoir, de foi ou d'incrédulité ne peut être prise en
assertion des sentiments ou des croyances personnelles de l'auteur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vraiment, il me semble que je ne me suis trompé qu'en ceci : j'ai
omis de faire précéder mon œuvre de cet avertissement d'un grand poète :
| ... J'en préviens les mères de familles, Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles Dont on coupe le pain en tartines ; mes vers Sont des vers de jeune homme... » |
Depuis lors, Swinburne paraît avoir délaissé ce côté amoureux,
puissamment charnel et passionné de son œuvre, pour se porter davantage
vers des idées politiques et sociales, républicaines surtout.
Dans une lettre que Swinburne a écrite au traducteur des Poèmes et Ballades, il traite ce livre de péché de jeunesse.
Il semble résulter de cela que les idées de l'homme dont l'âge
avance ont été profondément modifiées par les années. On retrouve dans
les autres volumes de ce remarquable poète les mêmes beautés et les
mêmes incohérences que dans celui dont nous devons la première
traduction française à M. Gabriel Mourey.
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