22 août 2008
L'Amour dans les livres et dans la vie
C'est d'ordinaire dans les livres que nous acquérons la connaissance de
l'amour, c'est par eux que nous commençons à en désirer les émotions.
Ils nous le révèlent poétique et enflammé, ou rêveur et clair de
lunesque, et nous gardons souvent jusqu'à la mort l'impression qu'ils
nous en ont donnée au début de notre adolescence ! Nous apportons
ensuite, dans toutes nos rencontres, dans nos liaisons et nos
tendresses, la manière de voir et d'être que nous avons apprise dans
nos premières lectures, sans que l'expérience des faits nous donne la
notion exacte des choses, l'appréciation précise des rapports amoureux,
et la désillusion que traîne derrière elle la réalité.
Une jeune femme disait un jour : « En amour, nous sommes tous comme
des locataires qui passent leur vie à changer de logement sans s'en
apercevoir parce qu'ils portent leurs meubles et leur manière de draper
de domicile en domicile. » Donc, les œuvres des poètes et des
romanciers à travers lesquelles nous avons aimé regarder l'existence
laissent d'ordinaire sur notre esprit et sur notre cœur une marque
ineffaçable. Il en résulte que les tendances littéraires d'une époque
déterminent presque toujours les tendances amoureuses. Peut-on
contester que Jean-Jacques Rousseau, par exemple, n'ait modifié
extrêmement la manière d'aimer de son temps, et n'ait eu sur les mœurs
tendres une influence absolue ? N'est-ce pas lui qui a mis fin à l'ère
de la galanterie ouverte par le Régent, après la période d'amours
sévères due aux écrivains du grand siècle.
Niera-t-on que Lamartine, versant sur la France sa poésie
sentimentale et exaltée, n'ait tourné les âmes vers un amour nouveau
extatique et déclamatoire. D'autres écrivains de la même époque, Dumas
avec Antony, avec ses romans lus comme des évangiles, Alfred de Vigny avec Chatterton, Eugène Sue avec Mathilde,
Frédéric Soulié et tant d'autres apôtres des ardeurs tragiques et
désordonnées ou des tendresses lugubres dont on meurt, jetèrent les
esprits dans une sorte de folie passionnelle, dont Musset, avec ses
vers idéalement sensuels, Hugo avec ses ouragans poétiques où l'amour
héroïque passait comme une bourrasque, firent une sorte de renouveau du
tempérament national, tout différent du vieux. tempérament français,
gai, inconstant et sagement ému.
Il est certain qu'on a aimé en France dans la bourgeoisie et dans
le monde, d'après la formule de Rousseau, d'après la formule de
Lamartine, d'après les formules de Dumas, de Musset, etc. Il est
également certain que la génération, mûre aujourd'hui et qui fut jeune
voici quinze ou vingt ans, a aimé et aime encore, selon les milieux,
d'après la formule apportée par M. Alexandre Dumas fils, ou d'après
celle de M. Octave Feuillet. Personne, me semble-t-il, à côté de ces
deux écrivains, ni après ces deux écrivains n'a eu d'influence réelle
sur les mœurs amoureuses, en France.
La génération littéraire d'aujourd'hui, en général, nous déshabitue
du rêve passionné pour ne considérer la tendresse humaine qu'à l'état
de cas pathologique, d'accident normal de l'instinct, étendant son
influence sur la nature morale. Aussi, habitués à reconnaître la vérité
précise dans les livres qui nous montrent l'image presque exacte de la
vie, sommes-nous infailliblement un peu surpris, quand nous constatons
dans un roman nouveau un peu de cet irréel aimable si recherché dans
notre enfance.
Le dernier livre de M. Pierre Loti : Pêcheurs d'Islande,
nous donne cette note attendrie, jolie, captivante mais inexacte qui
doit, par le contraste voulu avec les observations cruelles et sans
charme auxquelles nous sommes accoutumés, faire une partie de son grand
succès.
Il ne s'agit nullement ici de critique ni d'opinion littéraire. En
art tout est admis, toutes les tendances étant également justifiables,
le talent seul a de l'importance. Or, le talent de M. Loti est très
grand, son charme très subtil et très puissant en même temps, sa vision
très personnelle et très originale, son droit de voir d'après son
tempérament d'artiste demeure incontestable ; mais ce qu'on peut
absolument contester chez lui, c'est l'exactitude de sa psychologie
amoureuse ; et par là il appartient à l'école poétique des charmeurs
sentimentaux.
A travers les brumes d'un océan inconnu de nos yeux, il nous a
montré d'abord une île d'amour adorable, et il a refait avec Loti et
Rarahu ce poème de Paul et Virginie.
Nous ne nous sommes point demandé si la fable était vraie, qu'il nous
disait si charmante. Il revenait de ce pays ; et nous avons pensé
naïvement qu'on aimait comme ça là-bas ! De même nous imaginons
volontiers qu'on aima jadis dans notre patrie avec plus d'entraînement
qu'aujourd'hui.
Puis il nous a raconté avec non moins de séduction habile les
tendresses d'un spahi et d'une mignonne négresse. Le soldat nous avait
bien paru un peu conçu d'après la méthode de poétisation continue ;
mais la femme, la petite noire était si jolie, si bizarre, si tentante,
si drôle, si artistement campée qu'elle nous a séduits et aveuglés
aussitôt.
Nous demeurions aussi sans méfiance devant ses étranges paysages,
beaux comme les horizons entrevus dans les féeries, ou rêvés aux heures
des songes.
Puis il nous a dit la Bretagne de Mon Frère Yves.
Alors, pour tout homme qui regarde avec des yeux clairs et
perspicaces, des doutes se sont éveillés. La Bretagne est trop près de
nous pour que nous ne la connaissions point, pour que nous n'ayons
point vu ce paysan breton, brave et bon, mais en qui l'animalité
première persiste à tel point qu'il semble bien souvent une sorte
d'être intermédiaire entre la brute et l'homme. Quand on a vu ces
cloaques qu'on nomme des villages, ces chaumières poussées dans le
fumier, où les porcs vivent pêle-mêle avec les hommes, ces habitants
qui vont, tous nu-jambes pour marcher librement dans les fanges, et ces
jambes de grandes filles encrassées d'ordures jusqu'aux genoux, quand
on a vu leurs cheveux et senti, en passant sur les routes, l'odeur de
leurs corps, on reste confondu devant les jolis paysages à la Florian,
et les chaumines enguirlandées de roses, et les gracieuses mœurs
villageoises que M. Pierre Loti nous a décrites.
Il nous dit aujourd'hui les amours des marins, et la détermination
d'idéaliser jusqu'à l'invraisemblable apparaît de plus en plus. Nous
voici en plein dans les tendresses à la Berquin, dans la sentimentalité
paysannesque, dans la passion lyrico-villageoise de Mme Sand.
Cela est charmant toutefois et touchant ; mais cela nous charme et
nous touche par des effets littéraires trop apparents, trop visiblement
faux, par l'attendrissement trop voulu, et non par la vérité,.. non par
cette vraisemblance dure et poignante qui nous bouleverse le cœur au
lieu de l'émouvoir facticement comme le fait M. Loti.
Notre esprit avide aujourd'hui d'apparences réelles demeure
incrédule, bien que séduit devant ces jolies fables marines. Mais, dès
qu'il s'éloigne des côtes connues de nous, l'écrivain retrouve soudain
toute sa puissance de persuasion captivante. Je ne sais rien de plus
parfaitement émouvant que ces visions de la mer, de la pêche, de la vie
monotone et rude balancée sur les flots, que ces évocations de choses
naturelles qui deviennent saisissantes comme des apparitions
fantastiques. On se rappelle, dans Mon Frère Yves,
le surprenant baleinier entrevu, un matin, dans les mers glaciales,
vaisseau, cimetière portant à ses vergues des débris de baleines, et
monté par des forbans écrémés sur tous les peuples.
Le procédé de poétisation continue de ces sortes de livres devient
surtout apparent quand on les compare à des œuvres de même ordre
écrites par des hommes d'un tempérament différent. Pour ne parler que
des paysages qui sont, chez M. Loti, d'une vérité relative bien plus
sévère que ses personnages, ils nous donnent encore la sensation de
choses vues par un poète rêveur. Je me garderai bien de lui reprocher
cette qualité ; mais si je compare sa vision poétique et un peu
féerique à la vision admirablement précise bien que poétique aussi du
peintre Fromentin qui nous montre la route de Laghouat et le désert, je
ne puis m'empêcher de constater qu'il suffit d'être sincère, quand on
est artiste et qu'aucune poétisation n'a la force saisissante de la
vérité.
J'ai lu avec un plaisir délicieux le Mariage de Loti et le Roman d'un Spahi ; mais je ne connais point davantage les îles lointaines du Grand Océan ou la côte occidentale d'Afrique, après ces lectures.
Or, le remarquable roman de Robert de Bonnières sur l'Inde, le Baiser de Maïna,
me montre bien plus exactement ce pays fabuleux que ne me l'avaient
montré jusqu'ici les poètes menteurs et les voyageurs illuministes. Et
quelques jours après cette lecture qui avait accru ma vive curiosité de
cette étrange région, le hasard mit en mes mains le récit d'un
officier, L'Inde à fond de train, par le comte de
Pontevès-Sabran, qui se promène sans aucune préparation poétique, sans
prétention littéraire, avec un entrain joyeux de bonne humeur un peu
gavroche et un sans-façon tout militaire, dans la patrie mystérieuse du
Bouddha.
Et ces deux livres, celui du romancier observateur minutieux et
sérieux, celui du soldat observateur superficiel et gai, m'ont raconté
l'Inde mieux que ne l'avaient fait jusqu'ici tous les chanteurs de
légendes et de paysages colorés.
J'ai dit que M. Alexandre Dumas fils et M. Octave Feuillet, avec
des tempéraments très différents, sont les deux seuls écrivains vivants
qui aient eu une action réelle sur les mœurs amoureuses de notre pays.
Il suffit pour s'en convaincre d'un coup d'œil jeté sur les écrivains et sur le monde.
Les poètes autrefois déterminaient une manière d'aimer.
N'en citons que deux : Lamartine et Musset.
Quel poète aujourd'hui peut éveiller dans l'âme des femmes des
rêveries tendres ou passionnées ? Est-ce M.Leconte de Lisle,
l'admirable, impeccable et impassible artiste ?- Non.
- Est-ce M. Théodore de Banville, le plus adroit, le plus souple
des poètes ? Non. Est-ce M. Sully Prudhomme qui rêve de science en
écrivant ses vers ? Non.
Et parmi les prosateurs, cherchons. Est-ce Edmond de Goncourt,
ciseleur de phrases subtiles, artiste complexe, merveilleusement
habile, mais observateur implacable qui troublera les cœurs haletants
des jeunes filles et leur dira : « C'est ainsi qu'on aime et qu'on doit
aimer ? »
Est-ce Zola, génial, étrangement puissant et brutal, qui montrera
aux femmes inquiètes et hésitantes le chemin des idéales tendresses ?
Est-ce Daudet, plus doux, plus adroit, moins franchement cruel, mais dont l'ironie apparaît derrière les joliesses voulues ?
Personne, parmi ceux qui écrivent aujourd'hui, ne peut faire couler
dans le cœur de ses lecteurs ce je-ne-sais-quoi d'attendri qui prépare
et fait naître les émotions d'amour. Et l'on peut dire, on peut
affirmer que l'amour n'existe plus dans la jeune société française.
La faculté d'exaltation, mère des tendresses passionnées et de tous
les enthousiastes, a disparu devant les envahissements de l'esprit
d'analyse et de l'esprit scientifique. Et les femmes, atteintes par
contagion, plus frappées même que les hommes, s'agitent, souffrent d'un
malaise singulier, d'une inquiétude harcelante, qui n'est, au fond, que
l'impuissance d'aimer.
Plus elles appartiennent au monde, plus elles ont l'esprit cultivé
et les yeux ouverts sur la vie, plus se manifeste en elles cette
maladie étrange et nouvelle. Celles d'un milieu moyen, d'une âme naïve
et d'un cœur simple demeurent encore, pour quelques années, capables de
cette flamme et de cet affolement qu'on nomme l'amour. Les autres
sentent leur mal, luttent, s'efforcent de le vaincre, et n'y parvenant
pas se résignent ou s'égarent en des caprices bizarres.
Plus rien qui ressemble à cet entraînement irrésistible que
chantaient les poètes et que disaient les romanciers, voici trente ou
quarante ans. Plus de drames, plus d'enlèvements, plus de ces
enivrements qui prenaient deux êtres, les jetaient l'un à l'autre, en
les emplissant d'un indicible bonheur.
Nous voyons des femmes coquettes, ennuyées, irritées de ne rien
sentir, qui s'abandonnent par ennui, par désœuvrement, par mollesse ;
d'autres qui restent sages uniquement par désillusion ; d'autres qui
tentent de se tromper, qui s'exaltent sur les souvenirs d'autrefois et
balbutient sans les croire les paroles ardentes que disaient leurs
mères.
Nous voyons des liaisons réglées comme des actes notariés, où tout
est prévu, les jours, les heures, les accidents et jusqu'à la rupture
dont on devine l'échéance. On prend un amour comme une loge à l'Opéra,
parce qu'il occupe deux soirs par semaine, qu'il facilite les sorties,
qu'il offre des distractions d'hiver et d'été, et aussi, bien souvent,
parce qu'il rend plus doux les rapports avec les couturiers.
Et si l'on entend dire, par hasard, dans le monde, en parlant d'une
femme, qu'elle est follement amoureuse de M. X... ou de M. T... on peut
être sûr, sans la connaître qu'elle a passé la quarantaine !
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